Blessures de stress opérationnel: «Que faire de ceux que nous avons transformés en machines de guerre»

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Un sans-abri dort sur un banc public (Photo: Parole citoyenne)
Un sans-abri dort sur un banc public (Photo: Parole citoyenne)

Des jeunes gens de retour au pays après avoir été transformés en « machines de guerre », la stigmatisation associée à la maladie mentale, le honteux problème des anciens combattants à la rue, sans abri,le dernier rapport du Sénat sur les blessures de stress opérationnel permet de mesurer la gravité du problème et l’ampleur du travail qui reste à faire.

Le rapport provisoire du Sous-comité sénatorial des anciens combattants du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, intitulé Les blessures de stress opérationnel des anciens combattants du Canada, identifie parmi les principaux sujets de préoccupation des témoins qu’a entendu le Sous-comité sénatorial, la stigmatisation associée à la maladie mentale et aux BSO, les difficultés inhérentes à la gestion des risques psychologiques des « guerriers » de retour du combat, la nécessaire mais pas toujours coopération entre les Forces armées, le ministère de la Défense, la GRC et Anciens combattants Canada et, finalement, la difficulté de rejoindre les Réservistes et, encore plus, les anciens combattants itinérants.

L’étude du Sous-comité avait pour but d’examiner les programmes et services du secteur public et privé actuellement offerts aux membres actifs et aux anciens combattants des Forces armées canadiennes et aux membres de la Gendarmerie royale du Canada souffrant d’une blessure de stress opérationnel, et d’étudier les nouvelles technologies et les nouveaux traitements visant à aider ces personnes à se remettre de leurs problèmes de santé mentale.

Dans la première phase de l’étude, le sous-comité s’est penché sur les divers programmes et services du gouvernement fédéral offerts aux membres actifs et aux anciens combattants des Forces armées et de la GRC souffrant de blessures de stress opérationnel.

Selon ce qu’a appris le sous-comité, le soutien social constitue un élément essentiel du processus de rétablissement. Pour guérir leur blessure de stress opérationnel, les personnes atteintes doivent, certes, pouvoir compter sur les fournisseurs de soins, mais également sur le soutien de leur famille et de leurs pairs.

Plusieurs questions difficiles vont vraisemblablement hanter encore longtemps ceux et celles qui vont devoir se pencher sur la difficile question des blessures de stress opérationnel.

Que faire de ceux que nous avons transformés en « machines de guerre »

D’ici là, les témoins entendus par le Sous-comité ont déterminé plusieurs sujets de préoccupation ou de possibles améliorations à apporter aux programmes et aux services offerts par les FAC, le MDN, la GRC et ACC aux membres actifs et aux membres retraités des FAC et de la GRC souffrant de BSO. Des questions sur lesquelles le Sous-cité entend s’attarder davantage dans ses prochains travaux.

Selon les propos tenus par le Dr Ron Frey, psychologue clinique et organisationnel qui a témoigné en novembre devant le Sous-comité, les FAC et la GRC « éprouvent toujours de la difficulté à gérer les risques [psychologiques]associés à la protection de notre nation.

« Notre nation a déjà, au cours de nombreuses générations, pris nos jeunes dans la fleur de l’âge pour en faire de redoutables militaires et agents policiers. Formés à faire le contraire de ce que les êtres humains normaux font face à la mort et à la destruction, nos militaires, agents de police et anciens combattants ont été conditionnés à se battre, à ne pas fuir et à ne montrer aucun signe de faiblesse alors que nous, nous tremblons de peur et d’incertitude », poursuit le Dr Frey

« Même si on a prouvé, au fil des siècles, que ces caractéristiques étaient recherchées pour les forces armées ou le service de police national de toute nation, très peu de réflexions ont été menées sur la gestion des risques [psychologiques]découlant de la création de machines de
combat aussi efficaces », conclut le psychologue.

Des réservistes mal informés des services

Le sous-comité dit aussi avoir appris des témoignages qu’il a entendu que les FAC et ACC éprouvent de la difficulté à joindre les
réservistes qui souffrent de BSO parce que la majorité d’entre eux ne vivent pas sur une base militaire ou à proximité d’une base militaire, lieu où sont offerts la plupart des programmes et des services en matière de santé mentale.

La directrice générale de l’organisme La patrie gravée sur le cœur, Bronwen Evans, a indiqué pour sa part dans son témoignage « que les réservistes, parce qu’ils ne vivent pas sur une base, ne connaissent pas les programmes dont ils pourraient se prévaloir […] Lorsqu’on vit dans une base ou qu’on fait partie de la Force régulière, l’information au sujet des programmes nous est mieux communiquée que lorsqu’on appartient aux forces de
réserve ».

« Selon moi », a jouté Mme Evans,, ce n’est pas tant que les programmes de santé mentale destinés aux réservistes sont insuffisants; je crois plutôt qu’il s’agit d’un problème de communication: il faut mieux informer les réservistes au sujet des programmes existant ».

Le « honteux » problème des anciens combattants itinérants

Plusieurs témoins ont parlé de l’importance d’aider les anciens combattants itinérants, lesquels sont nombreux à souffrir de BSO et d’autres troubles de santé mentale, indique le rapport du Sous-comité­.

Howard Chodos directeur, Stratégie en matière de santé mentale de la Commission de la santé mentale du Canada, a transmis des renseignements intéressants à propos du projet de recherche At Home/Chez soi de la Commission de la santé mentale du Canada.

Cité dans le rapport provisoire, M. Chodos a indiqué que ce projet « le projet de recherche le plus important sur l’itinérance et la maladie
mentale jamais entrepris dans le monde»: Parmi les 2 298 participants de l’étude At Home/Chez soi, menée à Montréal, Toronto, Vancouver, Winnipeg et Moncton, 99 d’entre eux (4,3 %) étaient des anciens combattants.

Selon ce spécialiste, l’étude a permis de constater que «même si les anciens combattants qui sont itinérants ne diffèrent pas beaucoup des autres itinérants qui ont une maladie mentale grave et persistante, ils étaient 1,4 fois plus susceptibles que les autres Canadiens de souffrir d’état de stress post-traumatique (ESPT).»

Même si plusieurs initiatives ont été prises pour rejoindre cette clientèle «ce n’est pas tâche facile, parce qu’il y a beaucoup de problèmes de
santé mentale, de toxicomanie et de santé physique», précise-t-il.

Il reste donc beaucoup à accomplir

Le sous-comité a été impressionné par l’ampleur du travail accompli afin de soutenir les membres actifs et les membres retraités des FAC et de la GRC qui souffrent de BSO, dit-il dans la conclusion de son rapport, mais il comprend tout à fait, ajoute-t-il, « qu’il a à peine effleuré la surface de cet enjeu à ce stade-ci de l’étude ».

Le sous-comité entend donc poursuivre son évaluation des programmes et services du gouvernement fédéral offerts aux membres actifs et aux membres retraités des FAC et de la GRC souffrant de BSO, ainsi qu’à leur famille. Il analysera également les programmes et les services offerts aux anciens combattants par l’entremise des organismes non gouvernementaux et du secteur privé.

Dans la dernière phase de son étude, le sous-comité manifeste aussi la volonté de se pencher sur les technologies nouvelles ou émergentes et les traitements nouveaux ou émergents afin d’aider les anciens combattants souffrant de BSO. Il analysera les recherches actuelles sur les BSO, de même que le soutien thérapeutique par les pairs, la formation sur la résilience, la zoothérapie, la technologie mobile de télésoins, les applications médicales et thérapeutiques de la réalité virtuelle, ainsi que d’autres technologies et d’autres formes de traitements.

Le sous-comité analysera plus particulièrement comment pourrait se faire l’intégration de ces nouvelles technologies et de ces nouveaux traitements aux programmes et services existants au sein des FAC, du MDN, de la GRC et d’ACC. Une fois ces étapes terminées, le sous-comité déposera un rapport final, lequel contiendra une série de recommandations faites au gouvernement du Canada.

Après avoir consacré 13 réunions à cette étude entre février 2014 et mai 2015, le sous-comité entend poursuivre ses travaux au cours de la prochaine législature et présenter ultérieurement un rapport final accompagné de recommandations.

150618 Senat Rapport Blessures Stress Operationnel

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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