Changer les mentalités et changer les façons de faire en matière d’harcèlement… Il faudra se lever tôt!

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Le général Tom Lawson, chef d’état-major de la défense (droite), a rendu public le 30 avril 2015 le rapport de la juge Marie Deschamps (gauche) qui faisait suite à l’examen de l’autorité externe sur les comportements sexuels inappropriés dans les Forces armées canadiennes (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Le général Tom Lawson, chef d’état-major de la défense (droite), a rendu public le 30 avril 2015 le rapport de la juge Marie Deschamps (gauche) qui faisait suite à l’examen de l’autorité externe sur les comportements sexuels inappropriés dans les Forces armées canadiennes (Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Depuis les derniers mois, la mise au grand jour de l’état du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles au sein des Forces armées canadiennes (FAC) a commencé à faire bouger les choses. Un groupe de travail mené par la juge à la retraite de la Cour suprême Marie Deschamps, a récemment publié un volumineux rapport incluant une série de recommandations pour améliorer la situation.

Le harcèlement et les agressions sexuelles sont des crimes très graves et il était plus que temps que des actions concrètes soient mises en œuvre pour enrayer ces comportements inappropriés. La major-général Christine Whitecross a été nommée en charge de l’Équipe d’intervention stratégique des FAC sur les inconduites sexuelles. Elle complète actuellement une tournée des 33 bases des FAC dans l’optique d’aller à la rencontre des militaires et de les faire participer à la recherche de solutions. La major-général Whitecross se dit confiante de voir les mentalités changer au sein de l’organisation militaire.

Tout d’abord, je salue son optimisme et sa détermination de s’attaquer à cette problématique. Je souhaite fortement qu’elle soit en poste assez longtemps pour achever son travail et surtout pour en voir les dividendes. La réputation de la major-général Whitecross la précède. Dans le jargon, elle serait une achiever pour compléter les tâches qui lui sont confiées.

Le changement de mentalités au sein des FAC est très loin d’être une mince affaire. Prenons l’exemple de la santé mentale où cela a pris un général avec trois feuilles d’érable sur les épaules en état de détresse sur le bord de la rivière Rideau à Ottawa pour commencer à ouvrir les discussions sur le sujet. Près de 20 ans plus tard, il ne fait nul doute que les questions de santé mentale ont grandement évolué dans les FAC (je peux vous le confirmer pour y avoir œuvré), mais il reste encore énormément de chemin à parcourir pour prétendre avoir la coupe aux lèvres. Il ne faut pas perdre de vue que les FAC sont composés à environ 80% d’homme et ce fait sociodémographique pèse dans la balance.

Une étudiante me faisait remarquer dans un de mes cours de maîtrise qu’il est encore difficile en 2015 pour un homme d’aller demander son chemin à un commis d’une station-service lorsqu’il est égaré. Alors, on peut s’imaginer comment cela peut être ardu de monter «au deuxième étage» de la clinique médicale pour obtenir des soins en santé mentale. Je ne parle même pas ici de toutes les implications possibles pour la carrière du militaire qui décide d’aller consulter. Il existe des barrières aux soins en santé mentale propres aux FAC, des mythes et de la stigmatisation.

Un autre défi vient du fait que les FAC sont une institution bâtie sur des traditions anciennes (principalement des Forces britanniques), des doctrines propres, des directives internes, des ordres et des règlements et une multitude de sous-cultures entre les éléments (l’Armée ne fonctionne pas comme la Marine) et aussi à l’intérieur de chacun des éléments (le R22eR ne fait pas les mêmes choses que le RCR ou le PPCLI). Dans cette optique des choses, le changement des mentalités sera un travail de longue haleine. Il faudra faire de la sensibilisation, de la formation, des rappels, modifier les directives en place et surtout passer un message fort en ne laissant passer aucun comportement de la sorte. La major-général Whitecross devra donc se lever tôt et travailler sans relâche pour amorcer ces changements.

Cela m’amène à me poser une autre question. Qu’en est-il des autres types de harcèlement? Le harcèlement physique, psychologique ou économique est bel et bien existant. Doit-on aussi revoir le processus actuellement en place?

De mon point de vue, il faut absolument revoir le système actuel en place, car il ne fonctionne pas et dans bien des cas, la victime ressort du processus encore plus victime.

Mettons-nous dans les bottes du capitaine Untel qui décide de rédiger une plainte de harcèlement psychologique contre son supérieur qui est lui un major. La plainte sera envoyée au commandant de l’unité qui dans un premier temps devra l’enregistrer dans le système central des plaintes.

Dès la réception de la plainte, le commandant devra rencontrer le plaignant pour discuter de la situation et pour recevoir des renseignements supplémentaires ne figurant pas dans le document écrit. Si la situation est propice, il demandera aussi au plaignant si ce dernier est ouvert de participer au Mode alternatif de résolution des conflits (MARC). Déjà, le fait d’offrir de participer au MARC avant que la plainte ne soit traitée amène une somme de questions et de critiques. De plus, le MARC peut être un processus très long, où les participants peuvent se retirer à tout moment et dont les résultats ne sont pas nécessairement concrets et constructifs.

Le commandant poursuivra sa quête d’informations en rencontrant le présumé harceleur et lui demandera de donner sa version des faits. Il lui donnera aussi l’opportunité de faire ses représentations par écrit.

Ayant toute cette information sous la main le commandant prendra la directive sur le harcèlement et procédera à l’analyse de la plainte en gardant à l’esprit qu’il doit statuer si la plainte est bien du harcèlement. Pourtant, le harcèlement psychologique est extrêmement difficile à prouver surtout parce qu’il ne laisse pas de marques observables. C’est souvent la parole de l’un contre la parole de l’autre. On y voit souvent des «difficultés de communication» lorsqu’en fait il s’agit de harcèlement psychologique. La victime présumée a déjà une prise au bâton avant même de lancer sa plainte. Au final, le commandant devra rédiger un rapport complet qui inclut une conclusion et des recommandations.

De plus, sans vouloir dénigrer personne, comment un commandant qui n’a aucune formation en sciences sociales ou en psychologie peut-il faire une évaluation complète, structurée et appropriée sur des comportements de harcèlement psychologique? C’est un peu comme demander à un officier en physiothérapie de faire une évaluation d’une stratégie de position défensive d’un groupe de fantassins. Aucun sens, pour ne pas dire aucune valeur! Vlan dans les dents! Une deuxième prise au bâton pour la victime présumée qui porte plainte, car cette dernière sera évaluée par une personne ne possédant pas d’expertise dans ce domaine.

La troisième prise au bâton vient des relations existantes au sein d’une unité. Le commandant qui est un humain comme les autres, possède des relations au sein de son unité. Que se passe-t-il si le major qui est le présumé harceleur est un bon ami, son meilleur officier ou encore le prochain général de la branche en fonction du plan de succession? À l’opposé, comment pensez-vous qu’il sera traité s’il est l’officier le moins performant de l’unité ou encore celui que le commandant n’est pas capable de sentir?

Il est impossible de nier qu’il existe des relations interpersonnelles au sein d’une unité et le commandement n’y échappe pas. L’état des relations interpersonnelles du commandant avec les différents membres de son unité peut influencer ou encore donner une direction à l’analyse d’une plainte de harcèlement. Le commandant n’est pas seul dans sa tour d’ivoire. Il sert avec certains militaires depuis un certain temps, il a complété ses phases avec d’autres, il a des amis, il a des favoris, il se positionne sur le potentiel des membres de son unité et j’en passe. Le commandant, bien qu’intègre et transparent, n’a rien d’un évaluateur neutre des plaintes de harcèlement. Voilà donc la troisième et dernière prise au bâton pour le militaire qui porte plainte.

Pour éviter que la présumée victime soit une «victime» d’un système de traitement des plaintes de harcèlement questionnable et non approprié à mon sens, il serait donc nécessaire de considérer leur traitement par l’entremise d’un processus indépendant et externe de la chaîne de commandement et possiblement même de l’organisation militaire. Selon moi, il s’agit de la seule et unique voie possible pour assurer le bien-fondé de la démarche. Il faut donc non seulement changer les mentalités, mais aussi les façons de faire pour toutes les formes de harcèlement.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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