15h52 (HNE) Chérif Chekatt, l’auteur de l’attentat de mardi contre le marché de Noël à Strasbourg, a été tué par la police jeudi soir dans le quartier Neudorf, a-t-on appris de source proche du dossier.

16h57 (HNE) Le groupe armé État islamique revendique l’attentat de Strasbourg via l’agence Amaq et qualifie son auteur, Cherif Chekatt, de “soldat de l’Etat Islamique”

Civils-militaires: une «mer d’incompréhension» nous sépare

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«Ce n’est pas un fleuve, mais une mer d’incompréhension qui nous sépare»
«Ce n’est pas un fleuve, mais une mer d’incompréhension qui nous sépare»

J’aime choisir des titres provocants. A bien y penser, le titre, c’est un peu mon uniforme invisible que je vous présente. Je présume que vous en portez un aussi, occasionnellement, lorsque vous côtoyez des civils.

Voir mon dernier blogue publié m’a fait vivre quelques montées d’anxiété, je ne vous le cacherai pas: j’étais consciente de ce que j’exprimais. Mais je n’ai pas reçu les messages haineux que j’anticipais, mais six messages de «remerciements»: quatre provenant de femmes, deux d’hommes, tous militaires.

Ce sont ces six qui m’ont permis de «faire la paix» avec la perception que vous pourriez avoir de moi. Derrière mon écriture, je ne suis qu’une femme bien ordinaire. J’aimerais être capable de vous dire que j’ai étudié la psychologie, la littérature, la politique. J’aimerais être capable de vous dire que j’ai été militaire ou que j’ai été la femme d’un militaire. Je n’ai rien de tout cela. Je ne suis rien de tout cela.

Vous vous rappelez cette fameuse scène où Elvis Gratton explique à un Français qu’il est «Québécois-Canadien-d’origine-Française» ? C’est Linda qui résume le mieux: «On est des Québécois Canadiens».

Linda a parlé.

Linda a résumé en cinq mots, 40 secondes d’explications gratonniennes. Entre la France et le Québec, Linda a agi comme un pont Champlain réunissant les deux rives du Fleuve Saint-Laurent.

Quand je me présente, j’ai l’impression de parler en Elvis Gratton: au-delà de ce que je sais que je ne suis pas, j’ai énormément de difficulté à exprimer ce que je suis:

«Je suis une Québécoise civile, certainement préménopausée et survivante d’un SSPT, qui est devenue l’épouse d’un ancien combattant blessé par un SSPT mais qui ne le savait pas et une «Vet’s Spouse» qui trippe politique et qui voit l’incompréhension entre les cultures anglophone-francophone, civile-militaire, SSPT militaire-SSPT civil, entre le blessé – l’aidant et qui a l’encouragement de son mari à parler. Et qui parle.»

Bref, j’ai l’impression de parler comme mon mari qui tente d’expliquer ses 20 ans de carrière en utilisant des mots et des expressions «civils».

Bref, je sais bien que quand je vous parle, je suis une extraterrestre. C’est comme ça que je me sens, anyway.

Mais quand je parle au nom de mon mari, pour mon mari, dans les dossiers d’ACC qui concernent mon mari, je deviens Linda. Je deviens une combative et déterminée Vet’s Spouse: pas d’ambiguités. Zéro. Niet.

You mess with my husband, you mess with me. Et à ce titre, nous formons une vraie équipe.

Avec le sourire (j’avoue qu’il a pris le bord depuis un bout…), j’explique ce que mon mari n’arrive pas à dire ou encore, je tente d’expliquer sa réalité à lui afin que les gens puissent lui fournir les éléments afin d’améliorer sa qualité de vie mais aussi, son long processus d’intégration au monde civil.

Et quand je parle de stress post-traumatique militaire, j’essaie vraiment d’agir comme un pont entre deux cultures opposées, peu importe ce qu’elles sont. Donc, entre vous et moi, entre le lecteur et la blogueuse, il est fort probable que je sois exactement comme le Pont Champlain: pas trop rassurant mais qui fait la job. Qui menace de s’écrouler sous la fatigue, mais tout le monde préfère le voir fort et solide. Qui a un coût de société énorme en étant aussi cher à réparer qu’à remplacer. Indispensable pour certains, dérangeant pour d’autres.

Au fur et à mesure que les textes se suivront, j’aurai quelques bonnes histoires à vous partager mais en attendant, sachez que si vous êtes un adjudant, un adjudant-maître ou un adjudant-chef et que je vous aborde en spécifiant correctement votre grade, c’est juste de la chance. De la même façon que si mon mari me demande où se trouve l’est ou l’ouest, c’est la chance qui déterminera si j’ai la bonne réponse ou non.

Je suis moi-même vraiment désolée de ne pas encore être en mesure de vous reconnaître pour qui vous êtes… et si vous êtes officier… c’est encore pire… À ma défense, j’ai mis six mois avant de réaliser qu’un «Vandoo» était un «22».

Imaginez la farce: tout le monde me demandait si mon mari était un «Vandoo». On dirait que parce que je suis francophone, tout le monde prend pour acquis que mon mari était un «Vandoo».

Vous voulez savoir ce que j’ai «entendu» jusqu’en décembre 2014? «Voodoo»… comme dans «poupée voodoo», comme dans «Haïti». Mon mari y a passé 17 mois consécutifs: dans ma tête, le lien faisait du sens. La question aussi, jusqu’à un certain point. Mais dans la vraie vie, imaginez la conversation que j’ai dû avoir une centaine de fois avec des haut-gradés, des épouses, des vétérans…

* Was your husband a Vandoo, Jenny?

* No, nononono, he was a load master (jusque là, ça allait bien…) But he did spend 17 months in Haïti (comme si ça changeait quelque chose…)

À force de constamment me faire poser la question, j’ai même pensé que les FAC avaient peut-être un problème caché relié au voodouisme avec ceux qui sont allés en Haïti. Pas de farces! Une chance que je n’ai jamais osé poser ouvertement la question (Dieu merci!). Et comme je m’intéresse aux gens à qui je parle et j’avais l’impression que chaque uniforme vert –francophone- que je connaissais était un 22, je poursuivais:

* How about you? Was your husband a «twenty-two»?

Ben oui: «a twenty-two». Was-your-husband-a-twenty-two.

Avez-vous une idée des airs complètements ahuris et désespérés auxquels j’ai eu droit que je ne comprenais absolument pas? Bravo Zulu, la Vet’s Spouse! Quel discours convaincant!

Dans la vie, je sais ce qu’est un «22». Et je n’ai jamais pensé poser la question à mon mari. Si j’avais su que «Vandoo» voulait dire «22» (c’est vraiment quand je l’ai «lu» que j’ai cliqué…) Mais honnêtement, c’est fou à quel point votre monde est complexe, entre les acronymes, les armoiries, les rangs, les protocoles…

Votre monde est aussi complexe pour moi à comprendre que le monde civil – incluant le monde «émotionnel» – l’est pour mon mari. Après tout, lui aussi, a eu tout un processus d’adaptation.

Longtemps, moi la première, j’ai été offusquée de ses commentaires portant sur «l’incompréhension civile».

* «On sait ben qu’il ne comprend rien: c’est juste un civil».

J’ai tellement «steppé» au cours de nos 10 premières années de mariage quand il résumait ainsi l’échec d’un échange avec quelqu’un d’autre! Après tout, j’étais une civile, mes enfants, mes parents, ma famille sont civils… C’était lui, l’ancien militaire dans mon monde civil, pas l’inverse.

Dans mes souliers, j’entendais «la stupidité»… «L’incapacité à comprendre». Son apparent sens de détachement qui indiquait de la supériorité m’insultait au plus haut point.

Dans le fond, il avait raison sur son sentiment d’incompréhension: c’est vrai que les civils se retrouvent d’un côté de la rive, les militaires de l’autre. Entre les deux, ce n’est pas un fleuve, mais une mer d’incompréhension qui nous sépare. Et le commentaire, c’est Rambo qui me le disait: pas mon mari.

Il est facile pour les civils de juger. De vous juger. De nous juger.

Je me rappelle un souper où nous étions au restaurant avec un mon beau-frère et ma belle-sœur il y a de cela quelques années.

Mon beau-frère nous expliquait que leur bru, enceinte, éprouvait des problèmes de santé. Qu’au centre d’achat, elle avait perdu connaissance et s’était cassé le nez… et que quelques jours plus tard, des saignements avaient menacé sa grossesse.

Dans mon monde civil, ce type de situation où il est question «d’émotions» nécessite une réponse appropriée… parce que rire de la souffrance du monde, ce n’est pas super poli. Encore moins quand ils sont assis devant nous au restaurant.

Mon mari a été plus vite que moi à répondre et juste avant d’éclater de rire, il s’est exclamé:

* Coudonc, crisse! A saigne de partout, elle!!!!

Malaise… (sauf pour lui, se trouvant absolument tordant devant la drôlerie qu’il s’est imaginé en tête).

Est-ce que votre femme vous a déjà ramené un coup de pied en-dessous de la table pour vous faire passer un message? Moi, je l’ai fait.

Voyons donc, dire des affaires de même! Et rire, en plus! Rire tu-seul!!!

Mais je ne comprenais rien moi-même, à cette époque.

Facile de croire qu’il a «manqué de savoir-vivre». Il est vrai que son commentaire était déplacé, sa farce, loin d’être drôle. Mais à cette époque, c’est par mes oreilles civiles que j’ai entendu ses mots.

Parce qu’en réalité, sa réponse a exprimé une réaction à un stress : justement, il a capté l’émotion de son frère. Et instinctivement, comme nous étions, de plus, au restaurant, c’est Rambo qui a répondu. Son SSPT le rend plus impulsif.

Une farce pour détendre l’atmosphère, pour faire passer le stress. Pour être plus efficace.

Dans son monde et sa culture militaire, ce réflexe de désamorcer une «bombe émotionnelle» par une farce lui a peut-être sauvé la vie. Ce réflexe était absolument vital en zone de guerre car il n’y a pas de place à l’erreur. Que la capacité à faire des farces sur l’inconcevable aide à assimiler mentalement les situations elles-mêmes inconcevables à l‘être humain, comme les civils dont je fais partie.

C’est ce que j’ai compris.

Récemment, c’est un médic dans la jeune trentaine qui m’a rappelé que le sentiment d’incompréhension civile est bien présent. Alors qu’il est articulé et possède la capacité de passer les messages par l’humour, il m’a parlé de «son uniforme invisible» qu’il revêt lorsqu’il visite sa famille. Il m’a expliqué que :

«…même si je passais 20 heures à expliquer à ma mère ma réalité, elle ne comprendrait pas plus. Faque j’laisse faire.»

J’ai compris ce qu’il disait et pourquoi il le disait. En même temps, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si, justement, 20 heures n’étaient pas suffisantes, se pourrait-il qu’il explique mal ce qu’il voudrait qu’elle comprenne?

Une psychologue civile (amateur de chasse) m’expliquait récemment une situation où son client (un vétéran) et elle avaient eu un échange dans la salle d’attente, devant d’autres clients en attente qui, évidemment, n’avaient aucune idée du passé militaire du vétéran.

Le vétéran lui aurait lancé:

«En tous les cas, moi, je n’ai pas de misère à tuer un gars mais tuer un animal, j’aurais ben de la misère! C’est si beau, un chevreuil!»

Il paraît que les clients qui faisaient semblant de ne pas écouter ont entendu et qu’un petit «malaise» s’est fait sentir dans la salle. Vous, quand vous lisez le commentaire, il est fort probable que vous ne soyez pas «offusqués» puisque vous en comprenez le sens profond, sous une autre perspective. Vous savez bien que ce gars-là ne représente pas une menace pour personne.

Mais 10 civils qui entendent un homme –Alpha- s’exprimer sur son aisance à se prendre pour Dieu plus facilement avec un humain qu’avec un chevreuil, hors contexte avec une psychologue… dans notre monde, on se baisse les yeux pour cacher notre stress et on continue de faire semblant de lire.

Quand elle m’a raconté, j’ai éclaté de rire. J’aurais payé 100$ pour voir la face du monde.

Mais je ne riais pas du commentaire parce que je comprends qu’il est fort probable que l’Humanité lui ait prouvé que seul l’animal est doté de pureté, que c’est désormais sa seule véritable conviction, son seul lien de «beauté» avec le monde.

Son commentaire, certainement dérangeant aux oreilles civiles, exprimait tellement, en réalité. Oui, il y a encore du travail à faire, collectivement..

Ce n’est pas parce qu’on en rit que c’est drôle. Mais quand on comprend, on juge moins.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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