«Don’t fuck it up», que m’a dit le Général Dallaire

0
Vers la fin de soirée, des toasts ont été portés à Sa Majesté la reine Élizabeth II, aux chefs d’états des pays représentés durant le Gala, au Collège militaire royal de Saint-Jean et aux camarades disparus. Ce dernier toast, solennellement porté par nul autre que le Lieutenant-général, l’honorable Roméo Dallaire (retraité), sénateur, a été suivi de l’émouvante sonnerie aux morts et d’une minute de silence. (Photo: Mario Poirier)
Le lieutenant-général (retraité) Roméo Dallaire, et ex-sénateur, lors d’une cérémonie en 2012 au CMR St-Jean. (Archives/Mario Poirier)

Cher Général Dallaire,

Permettez-moi d’abord de rassurer les lecteurs qui pourraient interpréter mon ton familier pour un manque de respect: nous nous connaissons et je me permets de m’adresser à vous familièrement parce que vous êtes un ami pour moi. Vous connaissez ma fougue naturelle et je crois même que c’est une des raisons pour laquelle vous m’appréciez.

Par votre attitude, dès notre première rencontre, vous m’avez accueillie comme un père fier de sa fille, comme un général agréablement surpris par une recrue. Vous n’avez aucune idée à quel point vous avez été rassurant, par rapport à moi et par rapport à la cause que je défendais avec la plus grande naïveté.

D’ailleurs, au terme de notre première rencontre, vous m’avez pointé directement, avec sérieux, et avec votre regard perçant vous m’avez dit:
«Don’t fuck it up».

J’ai entendu votre ordre. J’ai été interpellée, inspirée à être à la hauteur des défis qui m’attendaient, telle une jeune recrue. Mais jamais je n’aurais pensé le terrain si miné.

Il est vrai que j’étais un p’tit un minou qui miaulait fort au beau milieu des bandes de vrais lions, entre la Défense Nationale, les FAC, Anciens Combattants Canada, 3 partis politiques, l’attention médiatique, l’attention de ceux qui reconnaissaient leur message, leurs besoins, dans les miens. Une année plus tard, vous n’avez aucune idée à quel point perdre une course de jogging en talons hauts a fait en sorte que je n’ai jamais arrêté de courir. Tout ça parce qu’un Ministre, accompagné d’une couple de ses chums «qui se ressemblent, s’assemblent», se sont sauvés devant les caméras de télévision.

Je suis certaine que vous savez à quel point en politique, la naïveté est facilement exploitable. À quel point le pouvoir peut rendre insensible, perdu entre le pétage de broue et le pelletage de nuages. L’image politique est plus importante que la différence réelle dans nos forteresses. Si nous étions seuls, je vous expliquerais à qui et comment j’offrirais un voyage en aller simple au beau milieu du désert de la Mongolie par le biais d’un seul coup de pied au derrière correctement et stratégiquement appliqué.

D’ailleurs, j’ai eu l’agréable surprise d’apprendre cette semaine encore qu’une année plus tard, mon nom est associé à la «mauvaise presse» d’ACC.J’ose demander le coût des ressources internes pour arriver à une conclusion que tout le monde aurait pu leur donner pour gratis?

Cet article-là, mon Général, est celui qui m’a fait dire : «Ah ouin? Vraiment?»

Là, je vais vous expliquer qu’avec le nouveau Ministre des Anciens Combattants, j’ai été fine. J’ai été patiente. J’ai été polie. J’ai agis avec dignité.

Son entourage a bien fait les choses, aussi. Mais voilà 3 mois que je me fais promettre une rencontre. Et je vous jure que sur les 160 députés que j’ai rencontré, tout le monde en est ressorti indemne et en un seul morceau.

Je ne dois pas être si pire que ça, il me semble.

Mais là, il se trouve que j’estime qu’on rit de ma gueule une fois de plus et ma probable préménaupose me rend particulièrement plus sensible à toutes formes de menteries, principalement lorsqu’on utilise mon réseau social pour le faire, comme par exemple:

13 mai, à 15:31 • We had a lovely day in Ottawa yesterday with Minister Erin O’Toole and Minister Pierre Poilievre announcing a new national memorial dedicated to the men and women who served in Afghanistan and a new national memorial dedicated to those awarded the Victoria Cross. Great that we were able to share the day with Veterans and their families, including Ms. Jenny Migneault and her dear husband.

Je crois que cette photo a été retirée de ma page Facebook; heureusement, j’ai appris de précieuses leçons de mes amis vétérans PTSD qui se sont tous donné comme mission de me faire comprendre.

Bullshit. Bullshit, Bullshit.

Sur la photo sur laquelle je suis taguée, je suis en train d’exprimer au Ministre que bien que je reconnaissais l’importance d’un lieu de commémoration, je questionnais le coût et la dépense. Je questionnais sa priorité.

Loin de moi l’idée de manquer de respect à l’égard de ceux qui ont fait l’ultime sacrifice de leur vie, loin de moi l’idée de minimiser le deuil des familles et le réconfort de savoir que leur perte à un sens, un nom, que le sacrifice ne sera jamais oublié.

Ce n’est pas du tout ce que je questionne, bien au contraire. C’est juste que je pense qu’actuellement, les vivants nécessitent d’être soutenus parce que moi la première, j’ai failli perdre mon mari par suicide et je peux vous assurer que plusieurs facteurs générés directement par ACC ont contribué à le mener à cette noirceur.

C’est juste que si c’était une si belle annonce, pourquoi il n’y avait aucun autre membre des familles que mon mari et moi? Si le besoin de commémoration mérite cette dépense –ce dont je ne doute pas- et que c’est une occasion de célébrer, pourquoi personne n’a été invité à être informé de la bonne nouvelle? Pas une seule mère ayant perdu son fils. Ni même des militaires qui survivent toujours à l’Afghanistan.
Personne, sauf Klode et Jenny. Ca peux-tu être plus niaiseux? Plus ridicule?

Général, j’ai été blessée qu’on m’associe ainsi dans le mensonge, que l’on cherche à profiter d’une occasion pour faire bonne figure sur le dos de ceux pour qui la perte et le sacrifice sont bien réels, en ciblant mon réseau social à moi. Le Ministre, il m’a fait chier de la «liker» de son compte Facebook personnel.

Est-ce que je peux être plus claire?

Non seulement nous étions les seuls mais, écoutez-bien ça: mon mari n’a pas fait l’Afghanistan. Il s’est retiré en 1998.

Mais surtout, ils n’ont même pas été capables de nommer mon mari!!! Et ça là, c’est réveiller la lionne parce que je considère que c’est la pire insulte que l’entourage du Ministre O’Toole puisse faire, c’est de ne pas être capable de le nommer par son nom. Pas pire pour la directrice des communications, hein?

«Her dear husband.»

Je leur ai laissé suffisamment de corde. Je les ai regardés agir, me parler. J’ai écouté leurs promesses, examiné la concordance avec les actions réelles.

Ça fait dur.

J’ai fermé ma gueule, Mon Général. J’ai fait la bonne fille. Reconnaissante pour les gestes. Défenderesse de certaines personnes de l’entourage du Ministre.

Mais en bon québécois, je pense que mon chien est mort.

Vous n’avez pas idée à quel point j’ai pété des coches quand on m’a appris que je ne pouvais plus témoigner au sous-comité sénatorial des anciens combattants en raison de mon témoignage au comité permanent des anciens combattants 2 jours précédents.

J’ai été invitée, désinvitée pour «unfortunate reason» puis réinvitée. On m’a offert une rencontre privée avec un sénateur pour me faire passer la pilule silence. L’entourage de M. O’Toole m’a rappellée qu’entre lui et son prédécesseur, la façon de faire est la même, en ce qui me concerne.

Eux autres aussi, ils commencent à sonner comme étant de la mauvaise publicité dans mon livre à moi.

Sauf que contrairement à la première fois avec M. Fantino, j’ai pété de solides coches et cette fois, la loi du silence n’allait pas régner chez-moi. Les deux dernières semaines m’ont fait réaliser qu’il faut que je me calme parce que ma patience est à zéro. Je suis chiante avec les chiants, condescendante avec les condescendants. Je suis désolée d’être si honnête mais je pense que dans ma tête, je peux devenir plus Générale qu’un vrai Général (vous incluant…) parce que je n’aime pas que les affaires ne marchent pas drettes. Je n’ai plus peur de personne et dans les faits, je n’ai pas beaucoup d’amis du côté des vétérans.

J’ai besoin de vacances.

Il ne faudrait pas que je revois le président de La Légion parce que je pense que je me permettrais de lui expliquer en long et en large, en français et en anglais, pourquoi je pense que les nouveaux vétérans boudent La Légion, comment elle manque le bateau et surtout, à quel point j’estime que les civils en situation de pouvoir dans l’organisation devraient être assez respectueux de leurs soldats pour se tasser et les laisser gérer leurs propres affaires.

Que voulez-vous?

C’est fou à quel point des gens peuvent donc devenir gentils quand vient le temps de répondre à une question posée par un comité parlementaire quand le Ministre O’Toole et son entourage y arrivent avec des boîtes de pizza et de la liqueur pour tout le monde. Et je ne blague pas: j’y étais. Et il a même écouté sagement les témoignages en prenant des notes. Pizza and notebook!

Ma-gni-fi-que! Que la fête commence!

J’en ai pas mangé de la pizza du Ministre : no way. Mais j’aurais aimé témoigner devant de lui pour lui dire ce qu’il ne veut pas entendre, devant ses chums, qui ne veulent pas plus m’entendre. J’ai témoigné le lendemain.

ACC created a monster

J’ai gagné mon témoignage au Sénat, grâce à l’intervention directe de l’entourage du Ministre lui-même (d’ailleurs, je les en remercie) en sachant que ça ne mènerait à rien politiquement.

Loin de moi l’idée de faire pitié (ça m’insulte assez!!!!) mais j’y suis allée avec une nuit blanche dans le corps et un mariage fini sans savoir où j’allais coucher le soir-même.

Mon témoignage, j’étais déterminée à le livrer, sachant que ce serait peut-être le dernier que je ferais à titre de «vet’s spouse».

Quand je pense à la mesure du Caregiver Relief Benefit et à quel point c’est absolument insensé dans ma vie, je comprends qu’ils ne veulent pas comprendre. Jamais mon mari n’acceptera «une autre ressource» pour venir lui faire à manger pis le rassurer dans son anxiété pendant mon absence.

Voyons donc. Hey!

Mon mari, c’est un ancien militaire! Yé blessé par un SSPT militaire, joualvert!

Je vous le dit, Général : j’ai besoin de vacances. Mais mon cerveau marche à 100 milles à l’heure. Mon mari passe au travers d’un énorme processus de transformation. Je vois tout ce que je pourrais faire, devrais faire. Je vois les opportunités comme les lacunes. Le sentiment d’urgence m’habite. Je vois le temps passer et je panique à l’idée de ne pas arriver à décompresser. Mon corps me parle et je refuse de l’écouter.

Je vis selon l’urgence du moment.

Mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Oh. Que. Non. D’ailleurs, grâce au coup de pouce d’un autre vétéran, j’aurai le privilège d’être interviewée par Jean-Luc Mongrain : je vais faire de mon mieux pour tenter d’expliquer par le biais de la télévision ce qu’on ne veut pas entendre de moi, dans mon amour pour mon mari et ma famille.

Pour moi, aussi.

Merci de m’avoir permis de ventiler. Je m’ennuyais d’écrire sur le 45e Nord. Je ne savais pas comment le faire. Je ne sais pas qui sont mes lecteurs. Je ne sais pas ce qu’ils aimeraient entendre de moi.

Mais moi, ça m’a permis de briser ma coquille. Merci de m’avoir lu, Général.

Respectueusement,
Jenny

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

Les commentaires sont fermés.