50 Shades of Green: de Top Gun à Rambo

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Le dessin à camouflage canadien (CADPAT) est facilement reconnaissable. Il sera toujours présent sur l'uniforme amélioré
Le vert à ses nuances

Je ne suis pas du genre à être facilement «déstabilisée» et je ne voudrais pas que mes propos soient mal interprétés: j’aime mon ancien-combattant-à-mouâ et entre lui et moi, mon attrait pour les militaires a toujours fait partie de nos «running gags» de couple.

Oui, j’avoue que je fais partie des civiles qui assimilent le plus beau de la culture militaire. Oui, j’avoue que si je ne comprends rien aux ordres d’une parade, en contrepartie, il y en a un que j’entends clairement parce que ça fait longtemps que je l’ai intégré:

«Preeeeeeesssseeeeeent arm!»

Et oui, je peux aussi facilement vous dire que mon code postal commence par Juliette Two November et depuis quelques années, ses efforts d’éducation ont finalement rapportés: quand il me dit «watch your 4 o’clock» dans un lieu public, je regarde finalement à la bonne place. C’est tout un exploit pour quelqu’un qui a zéro sens de l’orientation.

Si vous voulez mon avis, à titre d’épouse d’un ancien combattant blessé par un syndrome de stress post-traumatique, quand je dis «on ne sort jamais un soldat d’un homme», c’est parfois une excellente chose. En ce qui me concerne personnellement, du moins.

N’en demeure pas moins qu’il m’est arrivé quelque chose de comique, récemment.

Avez-vous déjà rit d’une scène dans un film où un gars à vélo accroche la bande de trottoir à la vue d’une belle fille qui passe en mini-jupe?

La semaine dernière, lors d’un évènement, un militaire – d’une façon tout-à-fait inattendue – m’a fait accrocher la bande de trottoir lorsqu’il m’a abordée pour me dire qu’il me soutenait dans «mes revendications». Pauvre homme: il était certainement plein de bonnes intentions, mais je ne suis pas certaine que nos 45 secondes de conversation l’aient particulièrement impressionné.

Grand comme Atlas, j’avais sa cravate parfaitement à la hauteur des yeux: R22R. «Ohhh…comme ça, vous êtes un 22?» que je lui ai demandé en riant nerveusement. Consciente que je lui défilais niaiseries par-dessus niaiseries, incapable de me ressaisir, j’ai mis fin abruptement à la conversation: «ok, ben.. merci..bonne soirée.. bye!».

J’en ris encore mais en même temps, ça m’a fait perdre une occasion d’avoir, justement, une conversation intelligente avec un militaire. Dans ma réalité, quand, «out of nowhere», vous venez me dire «merci, pis lâche pas»… c’est gros! C’est parce qu’il y a un intérêt précis. Lequel? Justement, j’aime bien le savoir. Mais là, j’ai eu un «brainfreeze» militaire.

Ceci dit, je suis certaine que vous vous demandez où je m’en vais avec mes petites histoires. Ce que je vous raconte est parfaitement inoffensif. En même temps, je suis consciente que la notion d’infidélité est un sujet «sensible» et je tiens à être claire à l’effet que ce n’est pas dans cet angle que je veux m’exprimer… d’autant plus que ça n’a rien à y voir.

Mais sachant qu’Atlas lit ce blogue, je me suis dit que ça ferait peut-être sa journée que de savoir que ses encouragements m’ont définitivement donné le goût de continuer à servir mon pays de la façon dont je le peux. Merci!!! De même, il doit savoir que pour le restant de mes jours, notre rencontre –et particulièrement ma prestation- sera désormais inclus dans mon fameux petit répertoire d’anecdotes personnelles que je raconte avec passion pour agrémenter des soirées et faire rire un auditoire.

Surtout, cette anecdote m’a également inspirée une ébauche d’un texte portant, justement, sur le «fantasme militaire» civil : de la fille de 13 ans qui est tombée en amour avec la photo d’un militaire, en passant par l’influence des bons vieux films américains, jusqu’à ce que j’ai compris de mes 14 ans de mariage avec mon ancien-combattant-à-mouâ.

Autrement dit, mon passage de la fiction à la réalité, de Top Gun à mon Rambo.

Mais ce n’est pas aussi facile à écrire que je l’avais imaginé. Oui, il y a les stéréotypes, les clichés. D’ailleurs, je vous invite à visionner une publicité télévisée de recrutement –qui date de quelques années, j’en conviens- qui provient, imaginez-vous, de l’Ukraine.

90 secondes qui peuvent faire rire au premier niveau. Mais au 2e niveau, aussi bien dire au reste de la planète que des Filles du Roy modernes et des barils de vodka viendraient rapidement à bout de toute notion ukrainienne de sécurité nationale. Heureusement, d’autres publicités officielles ont été produites depuis dont celle-ci, qui valorise des valeurs plus… standards, disons.

Mais l’aspect dont il est le plus difficile à aborder (celui qui me choque profondément aujourd’hui) est la notion de tabou derrière l’attrait du militaire.

Tabou. Est-ce le bon mot?

Quand, jeune (entre 15 et 29 ans, soit avant ma rencontre avec mon mari) j’ai osé affirmer mon attrait pour les militaires, les gens comprenaient uniquement que je trippais sur les gros muscles, les guns et les tattoos. En réalité, c’était ça (à 20 ans? Ben oui!!!!) mais c’était aussi plus que ça… beaucoup plus que ça. J’en parlerai ultérieurement.

Mais ce n’était pas bien vu d’en parler.

Le problème est que dans mon temps, autour de moi, les militaires étaient loin d’être socialement et collectivement valorisés, du moins à la télé. Peut-être que d’autres pourraient affirmer le contraire mais en ce qui me concerne, ce que j’en comprends aujourd’hui, est que la croyance populaire consistait à croire que les militaires étaient fondamentalement imbéciles.

(Je ne veux pas offenser personne mais il y a une toute petite similarité avec le «y comprend rien, c’t’un civil..»)

Comprenez-moi : personne n’aurait dit haut et fort «Les gars de l’armée sont des tatas!» sauf que collectivement, c’est le message qu’on nous passait.

Je ne l’ai jamais pensé, ayant été une trippeuse officielle. Sauf que c’était assez puissant pour avoir peur de le dire.

Du secondaire à l’université, tripper «militaire»? Humm… nah. Entre filles, dans les party, sous l’effet de l’alcool, les «jokes» de gars, je les faisais sur les pompiers: ça passait drôlement mieux. Même ma mère, une femme au grand cœur, lorsque je lui ai annoncé mon amour pour un «ex-militaire» me dira:

-«Es-tu certaine? Ils ne sont pas agressifs, les militaires?» Vous croyez que j’exagère? Mon mari s’est enrôlé l’année où cette publicité des FAC passait à la télévision, en 1979. 35 ans plus tard, le message d’invitation présenté par les FAC n’est plus le même: «C’est notre travail. Et vous?» Méchant changement de discours, n’est-ce pas? On passe de «se sentir utile» à «faire quelque chose de valorisant».

Si les FAC ont modifié leur discours et leur image, excusez-moi, mais je n’ai pas l’impression que l’image sociale véhiculée ait réellement suivi. D’abord, je suis née en 1972. Le Bye Bye 70 d’Olivier Guimond à Westmount n’était pas de mon temps. Mais comment ne pas fondre pour se sympathique gaillard qui demande à faire appeler sa femme à minuit? Ce sketch, je le trouve respectueux dans son ensemble. Parmi les humoristes «modernes», je crois que Mike Ward –qui a présenté des shows en Afghanistan, notamment- en est un qui parle avec respect des militaires.

Mais mon époque ne m’a pas appris à valoriser les militaires. Ma société m’a fait sentir coupable d’avoir le béguin pour eux.

Dans mon cours d’Éducation au Choix de carrière (fin des années 80), je me souviens de la prof qui avait dit que «pour ceux qui ont des problèmes à l’école, un DEP pouvait être une avenue intéressante… et que si ça ne fonctionnait vraiment pas, en dernier recours, il y avait toujours l’armée». Je me souviens parfaitement de ce moment: j’ai regardé les «tatas» de ma classe (j’avais 16 ans..) et de m’avoir dit «Ouff… c’est vraiment eux autres qui vont devenir beaux pis forts de même?»

Je n’arrivais pas y croire.

Rock et Belles Oreilles, mon groupe fétiche de ma jeunesse, avait parodié une publicité de recrutement. La dernière phrase de la parodie? «Si la vie vous intéresse, regarde sous la rubrique «épais» (en faisant référence aux pages jaunes).»

Et ça ne finit pas là. En fait, des exemples, on peut en trouver à la tonne. Même Les Bougons ont fait l’éloge des FAC. Les premiers mots de cet épisode de 15 minutes? «Tu te sens looser? Tu rates tout ce que tu entreprends? Tu es incapable de quoi que ce soit et pourtant, tu veux être utile? Les FAC sont faites POUR TOI». Les Têtes à Claques ont également exploité le thème, à leur façon; Rock et Belles Oreilles également, sur l’Afghanistan.

*soupir*

Je ne voudrais pas sonner comme une ex-fumeuse qui écœure le peuple avec la cigarette. C’est correct, l’humour, c’est sain. «Quand tu ne vaux pas une risée, tu ne vaux pas grand-chose», qu’on m’a déjà répété plusieurs fois.

C’est vrai.

Mais si la caricature est acceptée, que c’est supposé être drôle de voir nos soldats se faire sauter par l’ennemi, je n’ai jamais eu l’impression, en même temps, qu’on nous présentait le revers de la médaille positivement, question d’équilibrer l’image sociale globale. Il faudrait miser, justement, un peu plus sur l’être humain derrière l’uniforme que l’uniforme proprement dit. Peut-être que ça évolue de plus en plus mais n’en demeure pas moins que c’est toujours le même genre de farces qui ressortent.

Je ne trouve plus ça drôle, l’image du soldat niaiseux. Pas depuis que je comprends mieux la dimension humaine derrière l’uniforme : le prix du sacrifice, dans tout ce que ça veut dire, pour tout le monde.

C’est comme un message hypocrite : il y a une espèce de sous-culture qui entretient le mythe…

C’est drôle puisqu’avant qu’Atlas m’inspire ce texte, j’avais commencé à écrire sur la transition de «Hurry up and wait»…en «Delay, Deni and Die».

Ça vous intéresse?

Croyez-le ou non, c’est une autre affaire qui est loin d’être simple à aborder. En fait, j’articulais mon texte autour de cette notion du silence qui porte sur les bobos.

Pourquoi c’est difficile d’en parler?

Encore une question de tabou.

Officiellement, on rassure la population civile : les statistiques de suicide ne sont pas pire qu’au civil; quand il y a des petits bobos, on prend soin de vous et surtout, ça n’affectera pas votre carrière, vos postings, pis vos promotions.

Sauf que… ce n’est pas ce que la sous-culture nous dit. Ce n’est pas ce que les médias nous rapportent.

Ce n’est pas à moi de dire aux gens quoi faire sauf que je tenais à soulever un point important : celui, notamment, de l’impact du «silence» face à un bobo pendant le service.

Pendant son service, mon mari a fait des choix. Comme par exemple, celui de ne pas rapporter un accident alors qu’il est tombé de la rampe de son CC-130 Hercule. Pour toute sortes de raisons, il a fini par se soigner aux Tylenols. Pas de trace dans son dossier médical mais fort heureusement, un témoin.

En réalité, il s’est craqué la colonne vertébrale.

Il aura pris des années avant que des radiographies révèlent l’ampleur du dommage. Il a poussé la limite de l’attente jusqu’au maximum parce que, voyez-vous, mon mari est «dur» sur lui-même. On lui appris à continuer «même si…» d’une façon exponentielle.

Il avait ses raisons d’agir ainsi au moment de l’incident et ce n’est pas à moi d’en juger. Mais la réalité l’a rattrapé des années plus tard, notamment avec ACC. Parce que si sa blessure était réelle, ses limitations réelles, sa souffrance réelle et que c’est réellement arrivée pendant son service, il a connu le fun de faire reconnaître sa blessure…et c’est long, c’est compliqué et plus difficile à prouver quand il n’y a pas de trace nul part. Sans compter qu’avec le corps qui vieillit, 2 hernies discales viennent aujourd’hui compléter la suite de cet incident. Mon mari n’est plus un soldat : il est un vétéran.

Quand «Hurry up and Wait» devient «Delay, Deni and Die». Le choix d’aujourd’hui aura des *conséquences* éventuelles. Rien n’est complètement fixe dans le temps. Encore une fois, j’en reparlerai davantage.

Je dois remercier Atlas.

Oui, j’ai apprécié vivre mon 45 secondes de déstabilisation face à un homme que j’ai trouvé si beau, si puissant, en uniforme. J’ai apprécié qu’il me rappelle l’émotion brute (et coupable) que j’ai déjà ressentie, jeune. Mais ça me fait encore plus de bien que d’enfin pouvoir dire publiquement que, ben oui, ils sont beaux nos militaires. Et c’est noble, un militaire.

Rien à avoir avec l’amour que j’éprouve pour mon mari ou ma fidélité. Au contraire, parce que j’ai si longtemps secrètement aimé l’uniforme avant de le connaître, je pense que c’est aussi ce qui m’a fait rester à ses côtés pendant ses périodes de noirceur. Le SSPT n’est jamais facile pour personne : ni pour le blessé, ni pour les familles. C’est un processus.

Mais justement, la trippeuse officielle est devenue, depuis le temps, une femme. Notamment, une fière Vet’s Spouse mais aussi, une «caregiver». (Sans compter que je suis aussi devenue une p’tite frustrée du peu de reconnaissance qu’ont les familles. De ça aussi, j’en reparlerai ultérieurement.)

Mon expérience m’amène à voir les choses bien autrement parce que justement, Atlas est «dans le système». Il est un militaire.

Mais moi, je sais qu’un jour, il deviendra un «vétéran».

Ça, ça veut aussi dire «transition». Et la transition, c’est plus que juste «sortir» des FAC. C’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus, psychologiquement et émotionnellement. C’est crissement plus long que 2 ans.

Ce n’est que la première étape bureaucratique militaire de la chose.

Quand je regarde le contenu des outils qui vous sont présentés… les séminaires et cie… je trouve ça bien. Sauf qu’en même temps, il manque un élément essentiel:

Le tabou dans sa globalité.

Parler des vraies affaires…comme des frustrations vécues en raison de «l’inefficacité civile», par exemple. À quel point, quand vous tombez dans notre monde, vous nous trouvez (…) – je vous laisse insérer l’expression qui vous convient – ? Comment vous allez gérer ces frustrations inhérentes, dans des nouveaux paramètres sociaux, une nouvelle forme de «hiérarchie», par exemple? Et quand les civils vont vous trouver trop efficace, trop zélé, trop opérant, trop directif…? Parce que ça s’peut, ce scénario-là.

Je peux vous assurer que mon mari est vraiment gentil. Pas agressif. Mais quand nous avons eu notre commerce, chacun de nos employés le craignait. Il les stressait par sa façon –militaire- de gérer ses affaires, de diriger le monde, de donner des directives. Des 15 emplois qu’il a occupé les 5 premières années de la libération –honorable-, que des insuccès sociaux. Mon mari portait son uniforme invisible et à la base, il était toujours un militaire qui agissait et pensait comme un militaire… et c’est tout-à-fait normal. Si vous faites de moi une militaire du jour au lendemain, au départ, je vais réagir comme une civile qui agit en civile parce qu’elle est civile.

Et si, au bout de quelques années, vous allumez le BBQ et pour une quelconque raison, sans avertissement aucun, l’odeur vous ramène 10 ans en arrière, envahi par la panique, le dégoût et que vous vous retrouvez la face dans le bol de toilette, ça aussi, il faut en parler. Il faut en parler ou-ver-te-ment.

Sans compter les p’tits ajustements… comme celui de se sentir «quelqu’un», à gérer des hommes, à vivre de l’adrénaline à… carrément autre chose.

La claque, elle peut être immense. Pour certains, ça veut dire tourner le dos à la communauté militaire, comme ce fût le cas pour mon mari. Pour d’autres, c’est s’y accrocher… et se créer une bulle le plus loin possible du monde civil.

Et dans toute cette incertitude, il y a ceux qui aiment, parfois mal, comme les époux, les membres des familles, les civils qui essaient de devenir un ami… De là, l’importance du support et de l’éducation. La transition concerne tout le monde.

Ah oui, c’est vrai : les statistiques nous disent que sur les 6.000 qui sortent annuellement, seuls 1.000 ont un diagnostic. Ma question: dans 10 ans, combien de ce nombre fera des demandes à ACC pour d’autres bobos?

Fantasme ou réalité?

Entre «Hurry up and wait» et «Delay, Deni and Die»; entre Top Gun et Rambo; c’est l’amour qui fait la différence entre la vie… et la mort.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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