Drame de la grenade à Valcartier en 1974: «traitement inadéquat» des cadets conclut l’ombudsman

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Plaque en hommage aux six cadets de la compagnie D de 1974, décédés lors de l'accident de la «grenade verte». (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Plaque en hommage aux six cadets de la compagnie D de 1974, décédés lors de l’accident de la «grenade verte». (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Plus de 40 ans après la tragédie qui a emporté six cadets, l’Ombudsman de la Défense nationale Gary Walbourne a dévoilé aujourd’hui son rapport sur l’enquête qu’il a mené sur les circonstances et les conséquences de l’incident. Son constat et ses recommandations sont sans appel!

En entrevue à 45eNord.ca, l’ombudsman ne cache pas que cette enquête au cours de laquelle son équipe a interrogé des dizaines de victimes a été très émouvant pour lui et son équipe.

S’étant engagé à faire toute la lumière sur cet incident, Gary Walbourne écrit dans son rapport: «Qu’il s’agisse de blessures corporelles ou psychologiques, les preuves recueillies dans le cadre de notre enquête démontrent que de nombreux cadets ont subi des blessures à long terme qui ont changé le cours de leur vie et pour lesquelles ils ont reçu des traitements et des indemnités inadéquats».

Compensations offertes aux victimes du drame de 1974. (Bureau de l'Ombudsman de la Défense)
Compensations offertes aux victimes du drame de 1974. (Bureau de l’Ombudsman de la Défense)

La législation de 1974 ne permettait pas aux cadets d’être couverts par le ministère de la Défense nationale, mais selon l’ombudsman Gary Walbourne, «cela ne dégage pas la Défense nationale et les Forces canadiennes de leur responsabilité envers les enfants qui étaient sous leur garde. On aurait dû en faire davantage».

La législation de 2015 reste encore la même, et si un incident se produisait «la législation ne permettrait pas aux cadets de demander l’aide d’Anciens Combattants Canada ou d’un régime de soins médicaux offert aux membres des Forces armées canadiennes».

Mardi 30 juillet 1974

Le peloton de cadets âgés entre 14 et 15 ans qui allait être dévasté en juillet 1974  par l'explosion d'une grenade pendant un cours sur la sécurité et les explosifs.  Sur la photo , le cadet qui tenait la grenade lorsqu'elle a explosé, Eric Lloyde,  est le cadet aux cheveux blond dans le coin inférieur droit (courtoisie)
Le peloton de cadets âgés entre 14 et 15 ans qui allait être dévasté en juillet 1974 par l’explosion d’une grenade pendant un cours sur la sécurité des explosifs. (courtoisie)

Ce jour-là, alors que la pluie tombe sur le camp des cadets de Valcartier, les 137 cadets de la compagnie D, sous-officiers et officiers étaient rassemblés dans un dortoir pour suivre une formation sur la sécurité des explosifs quand, en pleine présentation, une grenade qui aurait du être factice a explosé, semant la mort. Six cadets de 14 et 15 ans décèdent, 65 autres sont blessés.

«Le capitaine qui faisait la présentation a blagué en affirmant que jamais il n’amènerait une vraie grenade pendant une formation. Mais elle avait été mélangée parmi les grenades pour pratiques. Un enfant l’a donc dégoupillée et il se l’est mise entre les jambes. Elle a explosé», a expliqué l’an dernier le sergent retraité Charles Gutta, à l’époque adjudant-maître de la compagnie D du Camp des cadets, qui était dans une salle voisine au moment de la tragédie.

«C’est un cours qui n’était même pas nécessaire, nous a affirmé Charles Gutta, qui rappelle que ce cours devait «préparer les cadets à l’entrainement dans le champ… mais la semaine de champ était terminé! Le résultat a été désastreux…»

«J’étais à côté de la personne qui a pris le téléphone vers 14h15 ce jour-là, se souvient celui qui était, à l’âge de 26 ans, le caporal Denis Labbe, adjoint-médical au 3e Bataillon Royal 22e Régiment. Je me rappellerai toujours de sa face, il avait une face de froid. On nous a dis seulement qu’une grenade avait explosé. Puis quand on s’entraîne, on en manipule, alors je pensais que c’était au champ de tirs, mais quand on a mentionné le mot ‘cadets’… ça était le branle-bas de combat à l’hôpital».

Le jeune caporal Denis Labbe a tenu dans ses mains les corps, inertes, de deux cadets. Pendant de nombreuses années il l’avait oublié. «Ce jour-là, j’ai descendu deux cadets à la morgue […] Ce n’est que récemment, avec l’aide de mon psychologue que je m’en suis rappelé», a-t-il dit à 45eNord.ca.

L’après 74

En mars 1975, le coroner J.-Armand Drouin tient criminellement responsable de la mort des six cadets le capitaine Jean-Claude Giroux, qui donnait ce jour là du cours sur la sécurité.

Le procès du capitaine Jean-Claude Giroux, accusé de négligence criminelle, débute le 28 mars 1977. Le 21 juin 1977, le capitaine Giroux est acquitté, le juge Anatole Corriveau concluant qu’il y a eu négligence sur plusieurs plans et que le capitaine Giroux a servi de bouc émissaire.

Pendant tout ce temps, même si les survivants ont été marqués à vie par la tragédie, aucune compensation n’a été systématiquement accordée pour les séquelles permanentes.

Au cours de l’enquête de l’ombudsman, de nombreux survivants lui ont indiqué que la gestion de la crise faite par les militaires est tout aussi responsable de leurs problèmes psychologiques. «L’approche de la commission d’enquête militaire était une façon inappropriée de traiter des jeunes garçons et a laissé plusieurs cadets se sentant responsables, affolés et davantage traumatisés».

Après l’incident, de nombreux cadets ont été emmenés dans le bunker souterrain de la base pour faire face à des enquêteurs qui ne cherchaient qu’une chose: accuser les cadets de l’explosion.

Un ancien cadet écrit: «On m’a fait sentir que nous, les cadets, étions responsables des décès et blessures. J’ai répondu honnêtement aux questions de la commission. Pourtant, j’ai senti qu’on ne me croyait pas. Vers la fin de l’entrevue, j’ai imaginé qu’une punition quelconque m’attendait, même si je n’avais rien fait de mal. En chemin vers le casernement où j’étais logé, j’ai fondu en larmes, pensant que j’étais dans le pétrin…»

Les recommandations

«Étant donné que jusqu’à 53% des cadets qui ont été témoins de l’incident ou ont été blessés lors de celui-ci semblent toujours souffrir de blessures physiques ou psychologiques», l’ombudsman demande à ce que le ministère de la Défense nationale «offre immédiatement des évaluations à toutes les personnes qui affirment avoir subi des effets négatifs ou permanents à la suite de l’incident, afin de déterminer les soins de santé physique et psychologique requis et, en fonction de ces évaluations, finance un régime de soins raisonnable. Il serait profitable pour ces anciens cadets de se voir offrir des soins de santé mentale qu’ils méritent et dont ils ont besoin».

De même, suivant les évaluations et la détermination des besoins à long-terme de chacun des individus touchés par cet incident et afin d’assurer qu’ils reçoivent un traitement qui reflète les valeurs canadiennes, l’ombudsman de la Défense nationale recommande que le ministère, sous la direction du ministre, «accorde à ces personnes, une indemnité financière immédiate et raisonnable qui cadre avec la jurisprudence dans des situations similaires».

Lors d’un point de presse la veille de la sortie du rapport, le ministre de la Défense nationale Jason Kenney, en réponse à une question de 45eNord.ca a indiqué: «J’accepte toutes les recommandations. Je demanderai aux militaires de mettre en vigueur toutes les recommandations. […] S’il faut faire des modifications législatives pour donner plus d’aides aux victimes, nous le considérerons, mais évidemment il faut que les militaires et ceux qui sont responsables pour les [cadets] soient très prudents à l’avenir pour prévenir un autre incident, mais je crois que les militaires ont appris des leçons de cette erreur tragique».

J’ai ordonné au ministère de la Défense nationale d’offrir des évaluations à tous ceux et celles qui ont été affligés par cet incident, afin de cerner les soins physiques et psychologiques qu’il leur faut. À la lumière de ces évaluations, nous veillerons à ce que les personnes touchées aient accès aux soins de santé et au dédommagement, le cas échéant.
Jason Kenney, ministre de la Défense nationale

Toutes les personnes impliquées dans l’incident en 1974 sont invitées par le vice-chef d’état-major de la Défense, le lieutenant-général Guy Thibault, à communiquer en composant le 1‑844-800-8566 ou en écrivant à l’adresse: [email protected].

En outre, à la lumière des événements passés, encore aujourd’hui, 41 ans plus tard, Une enquête sur tout le programme des cadets s’impose encore, admet Gary Welbourne.

«Si cela se produisait aujourd’hui, comment les cadets seraient-ils traités?» s’interroge l’ombudsman.

L’ombudsman indique donc qu’il lancera un peu plus tard au courant de l’année, mais le plus tôt possible, un examen indépendant du Programme des cadets du Canada. «L’objectif sera de déterminer les problèmes d’iniquité et de recommander des façons d’améliorer le programme».

Pour ne pas jamais les oublier: Yves Langlois, Éric Lloyd, Pierre Leroux, Mario Provencher, Othon Mangos et Michel Voisard.

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT #OpLENTUS

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