Intensification de l’offensive turque, 3e vague de frappes en 24h contre l’EI en Syrie et le PKK en Irak

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Des F-16 turcs mènent des raids contre des positions de l'EI en Syrie. (AFP/Archives)
Des F-16 turcs mènent des raids contre des positions de l’EI en Syrie. (AFP/Archives)

La Turquie a intensifié samedi son offensive contre le groupe État islamique (EI) en Syrie et ouvert un second front contre les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), promettant de lutter « avec détermination » contre ces « groupes terroristes ».

Pour la troisième fois en 24 heures, les chasseurs-bombardiers de l’armée de l’air turque ont décollé samedi matin de leur base de Diyarbakir (sud-est) pour bombarder des positions djihadistes dans le nord du territoire syrien.

Ces raids aériens marquent un tournant dans la politique syrienne du régime islamo-conservateur turc, longtemps accusé par ses alliés de fermer les yeux, voire de soutenir les organisations radicales en guerre contre le régime de Damas.

Dans le même temps, des F-16 turcs ont repris la direction du nord de l’Irak pour y frapper les bases arrières du PKK.

« Des opérations aériennes et terrestres sont actuellement en cours », a annoncé à la mi-journée le Premier ministre Ahmet Davutoglu devant la presse, « elles ne sont pas limitées et continueront tant qu’une menace existe contre la Turquie ».

Simultanément à l’offensive ouverte contre les djihadistes, Ankara a engagé le combat contre les rebelles du PKK. Dans la nuit de vendredi à samedi, ses avions ont bombardé sept objectifs rebelles, abris, hangars ou lieux de stockages de munitions dans les monts Kandil, dans l’extrême nord de l’Irak.

M. Davutoglu a indiqué samedi s’en être entretenu avec le président de la région autonome kurde d’Irak Massoud Barzani, qui lui a exprimé sa « solidarité ».

Cette offensive contre les militants kurdes menace de faire voler en éclats le fragile processus de paix engagé à l’automne 2012 pour tenter de mettre un terme à une rébellion qui a fait quelque 40.000 morts depuis 1984 sur le sol turc.

‘Fin de la trêve’

Sur son site internet, la branche armée du PKK a estimé que ces bombardements signifiaient la « fin » du cessez-le-feu entre les rebelles et les forces de sécurité turques qui tenait tant bien que mal depuis 2013.

« La trêve n’a plus aucun sens après les intenses frappes aériennes conduites par l’armée turque d’occupation », a proclamé samedi la branche armée du PKK sur son site internet.

“Nous allons continuer le processus de paix (…) nous utiliserons à la fois la force et la compassion », a répondu M. Davutoglu. Mais « ceux qui abusent de ce processus de paix ne seront jamais tolérés », s’est -il empressé d’ajouter.

Les opérations militaires contre l’EI et le PKK ont été ordonnées dans la foulée d’une vague de violences qui a débuté lundi en Turquie par l’attentat suicide perpétré par un jeune Turc dans la ville de Suruç (sud), près de la frontière syrienne.

Les autorités turques ont rapidement attribué cette attaque au groupe État islamique, qui ne l’avait toutefois toujours pas revendiquée samedi.

En représailles à cette attaque qui a fait 32 morts et une centaine de blessés parmi des militants de la cause kurde, des militants proches du PKK ont multiplié les opérations visant les forces de sécurité turques, symbole d’un gouvernement que de nombreux Kurdes accusent de complicité avec les djihadistes. Mercredi, le PKK a ainsi revendiqué l’assassinat de deux policiers à Ceylanpinar (sud-est).

M. Davutoglu a affirmé samedi que 121 attaques armées et 281 « actes terroristes », dont 15 enlèvements, avaient été recensés en Turquie depuis les législatives du 7 juin.

Manifestation annulée

Pour la deuxième journée consécutive, la police antiterroriste turque a procédé samedi matin à des dizaines d’arrestations de militants supposés du groupe EI et du PKK dans plusieurs villes du pays, dont Istanbul et Ankara, a rapporté la presse turque.

Ce coup de filet, inédit en Turquie dans les rangs jihadiste, a impliqué plusieurs milliers de policiers dans tout le pays.

Selon le bilan fourni samedi matin par le Premier ministre, pas moins de 590 personnes ont été placées en garde à vue. Parmi elles figurent plusieurs dizaines de ressortissants étrangers soupçonnés de travailler pour les filières qui permettent d’acheminer les recrues djihadistes en Syrie, via le sol turc.

Depuis lundi, la tension est vive dans de nombreuses villes de Turquie, où les manifestations dénonçant la politique syrienne du président Recep Tayyip Erdogan sont presque systématiquement réprimées par la police.

Par souci d’apaisement, le principal parti kurde Turquie a annulé la marche antijihadiste prévue dimanche à Istanbul, le gouverneur local l’ayant interdite.

Autre signe de son virage stratégique, la Turquie a confirmé avoir autorisé les États-Unis, et d’autres pays de la coalition antijihadiste qu’ils dirigent, à mener des raids aériens en Syrie ou en Irak depuis plusieurs de leurs bases, dont celle d’Incirlik (sud).

La Turquie était jusque-là restée l’arme au pied face à l’EI. Elle avait refusé d’intervenir militairement en soutien aux milices kurdes de Syrie, par crainte de voir se constituer une région autonome qui lui serait hostile dans le nord de ce pays.

Frappes turques en Syrie: un tournant risqué dans la politique d’Ankara

Le général Akin Ozturk, chef de l’armée de l’air, et le Premier ministre Ahmet Davutoglu lors d’une réunion le 25 juillet 2015 à Ankara. (Bureau du Premier ministre/AFP/Hakan Goktepe)
La décision de frapper militairement le groupe État islamique en Syrie constitue un tournant dans la politique jusqu’à présent très ambivalente d’Ankara, mais la Turquie court aussi le risque de représailles, et de voir les Kurdes tirer profit de cette nouvelle donne, estiment des experts.

L’aviation turque a lancé vendredi son premier raid aérien contre des positions djihadistes en territoire syrien, rompant avec une retenue qui alimentait les suspicions sur l’attitude d’Ankara.

« Le signal est politique tout autant que stratégique », estime Michael Stephens, de l’antenne au Qatar du Royal United Services Institute (RUSI), un centre de réflexion britannique.

En restant l’arme au pied face à la progression de l’EI, « les Turcs étaient arrivés à un point où leur réputation était quelque peu entachée. L’État islamique est devenu trop important pour que la Turquie puisse continuer de faire mine de l’ignorer », ajoute-t-il.

Pour Didier Billion, de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, cette intervention « signifie que la Turquie entre réellement dans la coalition » internationale menée par les États-Unis pour lutter contre l’EI en Irak et en Syrie, dont Ankara était jusqu’à présent un partenaire discret.

Les bombardements turcs « ne sont pas un simple avertissement » mais constituent « une nouvelle séquence politique », assure-t-il.

Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu a assuré vendredi que « les opérations commencées aujourd’hui » contre l’EI mais aussi les rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), bête noire d’Ankara, « ne sont pas ponctuelles, elles vont se poursuivre ».

Certains analystes voient aussi un repositionnement d’Ankara dans le « grand jeu » qui se déroule entre puissances de la région à la faveur du conflit syrien.

« La Turquie donnait jusqu’à présent la priorité à la lutte contre les forces du président Assad plutôt que l’État islamique. Les développements des derniers jours suggèrent que cela change », affirme Ege Seckin, spécialiste de la Turquie basé à Londres, dans une analyse diffusée par l’institut d’études géopolitiques IHS.

Pour ce chercheur, il est « aussi probable que la Turquie cherche à s’assurer une position en Syrie » face à la montée en puissance de Téhéran, soutien avéré du régime de Damas, qui se profile après le récent accord sur le nucléaire iranien.

Moins de tension avec Washington

La décision d’Ankara de permettre à l’aviation américaine d’utiliser la grande base d’ Incirlik, dans le sud du pays, pour agir en Syrie va offrir à Washington un tremplin idéal pour frapper l’EI. Et lever un point de tension entre Ankara et Washington, qui réclamait cette mesure avec insistance.

« Il y a beaucoup d’autres bases dans la région d’où les États-unis peuvent opérer, mais être à une centaine de kilomètres à peine de la zone de contact offre au énorme avantage en terme de logistique et de frappes au sol », souligne Michael Stephens.

Il faut s’attendre à voir arriver sur la base « toute une panoplie » de moyens aériens, « des avions d’attaque au sol et des drones », ajoute-t-il.

Le risque de voir les Kurdes de Syrie -et par extension ceux de Turquie- tirer profit de cette nouvelle donne vient toutefois compliquer l’équation pour la Turquie. Ankara a d’ailleurs pris soin de conjuger son coup de filet vendredi contre des militants présumés de l’EI présents sur son sol par des opérations visant des rebelles du PKK.

« La Turquie cherche aussi à prévenir les aspirations autonomistes kurdes, et à assurer sa domination sur les groupes armés d’opposition en Syrie », souligne Ege Seckin.

Dans ce cadre, les frappes turques pourraient présager « une entente avec les Américains » pour « l’établissement d’une zone-tampon » en Syrie, près de la frontière turque, permettant de contrer les djihadistes comme leurs adversaires kurdes.

Pour Aaron Stein, collaborateur du Atlantic Council Rafic Hariri Center de Beyrouth, Ankara « veut que les opérations aériennes frappent l’EI dans la région, mais sans devenir un soutien aérien au PKK ».

Le renforcement annoncé de la sécurité à la frontière turco-syrienne répond aussi au risque de voir cet engagement militaire en Syrie se traduire en représailles avec un regain d’attentats sur le territoire turc.

Pour Michael Stephen, « les Turcs sont sur une corde raide, parce que s’ils commencent à attaquer l’EI à la racine et dans ses ramifications, ils vont se venger. Ils en sont conscients ».

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