Interview avec le lieutenant-général Yvan Blondin, commandant sortant de l’Aviation royale canadienne

0
Le professeur Stéphane Roussel écoute le lieutenant-général Blondin évoquer les compressions budgétaires à la Défense (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Le professeur Stéphane Roussel écoute le lieutenant-général Blondin, lors d’une conférence organisée à l’ENAP. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

À l’occasion du changement de commandant de l’Aviation royale canadienne, 45eNord.ca a rencontré le commandant sortant, le lieutenant-général Yvan Blondin.

Enrôlé en 1980 dans les Forces armées canadiennes, six ans plus tard, quand le Canada fait l’acquisition d’avions de chasse CF-18, Yvan Blondin est choisi pour suivre l’instruction de conversion et est affecté à Bagotville, au 433e Escadron d’appui tactique, nouvellement créé. Le lieutenant-général Blondin fera partie des deux escadrons de chasse de Bagotville, accumulant plus de 3 000 heures de vol en Amérique du Nord et en Europe à bord de plusieurs types d’aéronefs des Forces canadiennes.

«J’ai 35 ans de fait et mon mandat [de commandant de l’Aviation royale canadienne]ne peut pas être vu indépendamment du reste de ma carrière», explique-t-il. «J’ai fait partie de l’Aviation pendant 35 ans, j’ai été un jeune pilote, j’ai grandi dans cette organisation, j’ai vécu les problèmes, j’ai vécu l’aventure, j’ai vécu ce qu’on offre à notre monde en uniforme. Et accéder à des postes de leadership, ça se fait avec un bagage et ce bagage te suis tout le long».

«À chaque année, on espère que le monde va se calmer, que ça va être un peu plus sécuritaire, mais en fait, ce qu’on voit, c’est une insécurité grandissante à travers le monde, même au Canada on n’est pas à l’abri de ce qui se passe à l’extérieur».

Op MOBILE, Op IMPACT: un tournant

Rappelant qu’en Afghanistan, l’Aviation royale canadienne était surtout présente en support aux troupes terrestres, le lieutenant-général Blondin estime que nous sommes entrés dans une nouvelle phase avec la Libye et maintenant en Irak et en Syrie. «La plupart des pays de l’Ouest ne veulent pas s’impliquer sur le terrain avec des armées de terre où on va être pris, surtout qu’on l’a vu avec la Libye, la solution est incertaine. L’Aviation est devenue pour les chefs de gouvernements de l’Ouest un moyen qui permet de ne pas se commettre avec une force sur le terrain», affirme-t-il.

Six CF-18 de la 3e escadre survole la piste de la base de Bagotville. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Six CF-18 de la 3e escadre survole la piste de la base de Bagotville. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

La Syrie est un bon exemple selon lui puisque au moment de s’impliquer, après la fameuse «ligne rouge», les gouvernements se sont rangés derrière un vote dans leur Parlement pour justifier une non-intervention directe. «Je pense que la précision qu’on peut avoir avec cette aviation là, le fait qu’on peut se déployer rapidement et l’enlever, ça devient quelque chose d’un peu plus chirurgical et ça répond un peu plus au besoin diplomatique et politique».

«Quelle est la solution? On voudrait avoir un plan de campagne, savoir quel est l’objectif à atteindre et quand est-ce qu’on peut dire que ce sera fini, qu’il y aura une victoire? Et c’est pas aussi clair. Il y a beaucoup de choses qu’on ne contrôle pas», indique d’emblée le lieutenant-général.

Selon le commandant sortant, les membres de la Coalition internationale sont davantage «à vouloir essayer d’arrêter ce qui est inacceptable» et essayent de trouver une solution, en travaillant main dans la main avec l’Irak et le gouvernement irakien. Cette solution doit justement venir «de l’intérieur de la région», mais «les problèmes sont là pour longtemps».

«À la base, l’intention de tout le monde c’est d’aider l’Irak, d’aider le gouvernement local à contrôler le problème qu’il y a sur son territoire. On amène des avions, la technologie, mais ce qu’on veut c’est que le gouvernement s’implique et l’aviation n’est pas la solution pour mettre fin au conflit. On peut ralentir, on peut arrêter dans certains cas, mais à la fin il faut qu’il y ait quelqu’un sur le terrain et qui prenne le contrôle et il faut que ça vienne des Irakiens». Les différentes aviations du monde entier qui participent aux frappes en Irak donnent donc du temps aux formateurs provenant d’autres pays pour faire en sorte que l’armée irakienne [et kurde]puisse être prête et prendre le dessus sur les djihadistes.

NORAD

Le NORAD est une entente entre les Canadiens et les Américains portant sur la protection de continent. Les deux pays ont donc joint une partie de leurs forces dans la lutte à diverses menaces.

Évoquant les récentes provocations aériennes de l’aviation russe, le lieutenant-général Blondin rappelle qu’«à la fin guerre froide, la Russie manquait d’argent et ne volait plus comme elle le faisait auparavant». «Il n’y avait pas d’investissement», résume Yvan Blondin. Or tout a changé depuis quelques années.

Des chasseurs du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord, Région de l'Alaska du NORAD (ANR) et  Région de la commande (ANR) et Région canadienne du NORAD (RC NORAD) interceptent ici un bombardier lourd russe Tu-95 (en bas de l'image) qui a pénétré dans la zone d’identification de défense aérienne du nord-ouest (Archives/NORAD)
Des chasseurs du NORAD interceptent un bombardier lourd russe Tu-95 qui a pénétré dans la zone d’identification de défense aérienne du nord-ouest. (Archives/NORAD)

«Nous avons une Russie qui a réinvesti dans son aviation et M. Poutine se sert de ses moyens militaires à des fins politiques». L’aviation servirait ainsi de message aux autres pays. Comme c’était le cas dans le passé lors de la Guerre froide, le NORAD a en place des réseaux de détection et des avions pour répondre». Le commandant sortant de l’aviation canadienne reconnaît cependant que la Russie n’entre pas dans la zone territoriale canadienne, seulement dans la zone d’identification. «Comment ça va débloquer, on le sait pas, mais nos processus sont en place et sont efficaces», indique-t-il.

«L’Arctique a toujours été un terrain propice a la Russie ou l’URSS pour avoir des exercices militaires. je pense qu’il y aura d’autres pays qui vont venir dans l’Arctique. On va avoir des pays comme la Chine et pour nous au Canada, cette zone va être une zone a bien contrôler».

Sur les 77 avions de chasse que compte l’Aviation royale canadienne, 25 sont au 410e escadron d’entraînement opérationnel à l’appui tactique et servent à «générer la force». Reste donc une cinquantaine d’avions répartis entre quatre escadrons (deux à Bagotville et deux à Cold Lake).

Vie utile des CF-18: le contraire de ce que l’on pense

Le lieutenant-général Yvan Blondin n’y va pas par quatre chemins: les opérations ont du bon pour les appareils!

Dans le cas de l’Opération IMPACT, les avions sont basés au Koweït, loin en arrière de leur zone d’opérations afin de ne pas se trouver proche et donc dans une zone moins sécuritaire. En augmentant la distance entre la base et la zone d’opérations, augmente aussi le nombre d’heures dites «de transit», c’est à dire quand l’appareil ne fait aucune manœuvre importante.

Un technicien de l'Aviation royale canadienne près d'un CF-188 Hornet lors des contrôles pré-volau Camp Patrice Vincent, au Koweït lors de l'opération IMPACT le 11 Juin 2015 (op Impact/MDN)
Un technicien de l’Aviation royale canadienne près d’un CF-18 Hornet lors des contrôles pré-vol au Camp Patrice Vincent, au Koweït lors de l’opération IMPACT, le 11 juin 2015 (op Impact/MDN)

«Pour chaque vol ou entrainement au Canada, je vais voler environ 1.3 à 1.4 heure par avion», détaille le général. «Pour chaque vol que je fais du Koweït jusqu’en Syrie où on fait des opérations, c’est en moyenne 4.5 à 5 heures de vol, mais il y a 3 heures et demies de transit. Une heure et demie pour y aller, 1 heure et demie pour revenir et une heure et demie d’opérations». Sur les 6.000 heures de vols par an allouées à l’Opération IMPACT (sur les 15.000 pour tous les 77 CF-18), près de 4.000 sont des heures «de transit» en haute altitude où le pilote ne va pas tourner, manœuvrer ou mettre des G et de la fatigue sur son appareil. «Donc, paradoxalement, aller en opérations, ça augmente la durée de vie utile de nos avions!», résume Yvan Blondin, qui souligne du coup que près de 50% du «portefeuille opérationnel» des CF-18 est pris seulement par les six avions au Moyen-Orient, le reste étant réparti entre la surveillance et la réactivité NORAD, les entraînements et la génération de la force.

Remplacement des CF-18

L’épineux dossier du remplacement des avions de chasse CF-18 par un nouvel appareil reste toujours sans conclusion. Le lieutenant-général Blondin rappelle que l’Aviation royale canadienne a examiné ce qu’il était possible de faire avec les CF-18 et a fait remonter au gouvernement un message: «On a dit au gouvernement que nous sommes confortables de voler des CF-18 jusqu’en 2025», indique le général qui poursuit: «J’aurai peut-être besoin de remplacer une coup’ de systèmes de communication parce que les normes de communication changent dans les prochaines années, donc il y aura un investissement qui devra se faire de ce côté ci, mais l’avion et ses capacités, je suis confortable avec jusqu’en 2025».

En revanche, le commandant sortant de l’aviation estime que même si le gouvernement a encore une «marge de manœuvre dans laquelle il navigue en ce moment», une décision devrait être prise rapidement, parce que si le nouvel avion n’arrivait pas en 2025, «là on va avoir un problème».

Les cinq concurrents pour le remplacement des CF-18 canadiens, Boeing, Lockheed Martin, EADS, Dassault et Saab (Crédit: montage, Nicolas laffont, 45eNord.ca)
Les cinq concurrents pour le remplacement des CF-18 canadiens, Boeing, Lockheed Martin, EADS, Dassault et Saab (Photomontage Nicolas Laffont/45eNord.ca)

«Ce sont tous de bons avions», dit le général, non sans un sourire en coin en réponse à notre question sur le meilleur choix possible. Après avoir regarder les pour et les contre de chaque pareil, le résultat est que «chaque chasseur est un bon compromis en soi». Un panel d’examinateurs du projet de remplacement des CF-18 avait fait part de la même conclusion en décembre 2014.

«Moi, comme pilote de chasse, je voudrais un avion à quatre moteurs, et je voudrais avoir assez de carburant dans mon avion pour voler six heures, le plus longtemps possible. Je voudrais être capable de transporter autant de monde que je voudrais, mais je voudrais l’avoir le plus petit possible car c’est la chance de ne pas te faire voir par l’ennemi… Entre tout ça, où est le compromis acceptable pour ce que tu veux faire avec l’avion?», répond par une question le général. Avoir avoir regardé le genre d’opérations que l’Aviation royale canadienne serait probablement amenée à conduire dans les 30 à 40 prochaines années et le genre de menaces auxquelles les militaires pensent faire face, l’Aviation a fait ses recommandations aux Secrétariat national d’approvisionnement en chasseurs, un rapport a été produit et «le gouvernement a ça entre les mains. On a tout fourni, et c’est au gouvernement de prendre sa décision là-dessus».

Avions de recherche et sauvetage

Le gouvernement a publié fin mars 2015 une demande de soumissions auprès de l’industrie. La date limite est le 28 septembre prochain et le lieutenant-général Blondin estime que la décision du gouvernement devrait arriver en 2016 et que le contrat sera donné dans la foulée. «C’est un réel besoin», rappelle-t-il, soulignant que son travail reste de travailler avec le matériel à sa disposition quel qu’il soit. Il se dit cependant «bien confiant» que son successeur pourra «mettre les pieds dans le cockpit avant la fin de son mandat».

Cyclone

L’approche prise au début, à la signature du contrat, était que l’Aviation prenait pour acquis que le Cyclone était un appareil déjà existant avec ses capacités, ce qui n’était pas le cas. «Il y a eu des problèmes dans le développement de la capacité, alors nous avons adapté et changé notre approche avec la compagnie. On a travaillé avec elle pour développer cette capacité étape par étape et maintenant elle se développe très bien», indique Yvan Blondin.

Les six premiers Cyclone ont justement été livrés le juin.

«Ce que je vois en tant que commandant de l’Aviation royale canadienne, c’est qu’on va avoir la capacité qu’on a besoin. L’hélicoptère est excellent en vol, et l’équipement à l’arrière sera supérieur à ce qu’on voit ailleurs», estime le commandant.

Le futur

Regardant vers l’avenir, le lieutenant-général Blondin regarde aussi en arrière et estime qu’au cours des 10 dernières années, «l’Aviation royale canadienne a vécu une intense période de changements, d’adaptation à la réalité d’opérations». Des escadrons plus petits et flexibles ont été formés, une escadre expéditionnaire est en cours de développement et les «leçons apprises ont apporté une certaine maturité expéditionnaire».

«Je m’en vais avec la satisfaction de voir où nous en sommes comparé à il y a 10 ans», lance le proche retraité. «On a un nouvel uniforme, une nouvelle identité et une fierté qui va avec tout ça» .

«Nous avons une Aviation royale canadienne en pleine croissance». Les nouvelles flottes de drones, de Chinook, de Cyclone, d’avions de recherche et sauvetage, et d’avions de chasse, feront de l’aviation canadienne, une aviation de premier plan.

Pour le futur, Yvan Blondin se dit «convaincu qu’on va avoir le bon chasseur et convaincu que la recherche et sauvetage se fera avec la bonne plateforme».

De plus, l’aviation canadienne a fourni au gouvernement des solutions comme la simulation, qui permet d’exploiter la technologie pour diminuer les coûts. C’est cependant sur le personnel et la famille du personnel que le lieutenant-général se dit vraiment satisfait. «J’ai mis l’accent sur le support à nos familles et demandé aux chaînes de commandement de s’impliquer. Je suis fier de tous les efforts que l’on fait. J’ai fait ma job, je suis content où on est rendu et c’est maintenant le temps de laisser ça à quelqu’un d’autre.»

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT #OpLENTUS

Les commentaires sont fermés.