La Turquie s’enfonce dans une guerre contre les Kurdes

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Des membres du PKK inspectent un cratère causé présumément par un bombardement de l'aviation turque, dans les montagnes irakiennes de Qandil, le 29 juillet. (Safin Hamed/AFP)
Des membres du PKK inspectent un cratère causé présumément par un bombardement de l’aviation turque, dans les montagnes irakiennes de Qandil, le 29 juillet. (Safin Hamed/AFP)

La Turquie s’est enfoncée jeudi dans une guerre ouverte avec les rebelles kurdes, qui répliquent par des attaques meurtrières aux raids aériens visant leurs bases, laissant les Américains en première ligne dans la lutte contre les djihadistes.

Trois soldats turcs ont été tués dans l’attaque jeudi matin d’un convoi militaire dans le sud-est du pays à majorité kurde, attribuée par l’armée au parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Cette attaque est la plus meurtrière signalée depuis le déclenchement le 20 juillet d’un nouveau cycle de violences.

Selon l’armée, le convoi a été pris en embuscade alors qu’il menait une «opération de sécurité» dans la province de Sirnak, frontalière à la fois de la Syrie et de l’Irak.

Jeudi matin également, un policier et un civil sont morts dans une région proche après avoir été touchés par des tirs venus d’une voiture alors qu’ils se trouvaient devant un salon de thé.

Quelques heures plus tôt, les F-16 de l’armée turque avaient mené une nouvelle série de raids contre des cibles du PKK dans les montagnes du nord de l’Irak, où s’est réfugié son état-major, ainsi qu’en Turquie.

Ce cycle de représailles se poursuit de manière ininterrompue depuis l’attentat-suicide du 20 juillet à Suruç (sud), qui a bouleversé la donne. Attribué au groupe armé État islamique (EI), il a fait 32 morts parmi de jeunes militants de la cause kurde et suscité la colère de la guérilla contre le pouvoir central, accusé de ne pas protéger la population locale.

Depuis, au moins 11 représentants des forces de l’ordre ont été tués. La télévision nationale retransmet chaque jour en direct les funérailles officielles accordées aux «martyrs» victimes du PKK.

Des enlèvements de policiers, parfois avec leur famille, sont régulièrement signalés et de nombreux postes de police ont été attaqués.

La Turquie se retrouve ainsi replongée «dans son cauchemar récurrent du problème kurde», estimait jeudi dans un éditorial le journal à grand tirage Hurriyet.

Peu de frappes contre l’EI

Le président Recep Tayyip Erdogan a jugé «impossible» de poursuivre le processus de paix avec la rébellion kurde et de «reculer dans la guerre contre le terrorisme», mettant sur le même plan le PKK et l’État islamique.

L’attentat de Suruç, où l’EI frappait pour la première fois en Turquie, a contraint M. Erdogan à un tournant stratégique à son égard.

Longtemps soupçonné de complaisance, il a ordonné des frappes contre l’EI en Syrie, à la grande satisfaction des Américains qui mènent la coalition internationale antidjihadiste. Dans la foulée, Ankara vient de donner son feu vert à l’utilisation de sa base stratégique d’Incirlik pour rapprocher l’aviation américaine de ses cibles en Syrie.

Mais, côté turc, la priorité opérationnelle semble clairement être la lutte contre la guérilla kurde.

En une semaine, l’armée a ainsi fait état de dizaines de frappes aériennes contre des objectifs du PKK, mais n’en a mentionné que trois contre l’EI, annoncées le 25 juillet.

Autre chiffre communiqué mercredi par les autorités: parmi les quelque 1300 personnes arrêtées dans le pays depuis le 20 juillet, 847 ont été détenues pour leurs liens présumés avec la rébellion kurde contre 137 pour des liens avec l’EI.

Sur le plan politique, le président turc et le gouvernement islamo-conservateur ciblent sans discontinuer le jeune leader du parti prokurde HDP, Selahattin Demirtas, accusé de «menacer la sécurité nationale» en refusant de condamner spécifiquement les actions du PKK.

«Une atmosphère de chaos est volontairement créée dans la perspective d’élections anticipées», a rétorqué M. Demirtas.

Avec 13 % des voix et 80 élus, son parti est considéré comme un des grands vainqueurs des législatives du 7 juin, où le parti au pouvoir AKP a manqué la majorité absolue pour la première fois depuis 2002. Selon l’opposition, M. Erdogan veut à tout prix l’affaiblir avant de convoquer d’éventuelles élections anticipées.

Deuxième force du Parlement, le parti social-démocrate CHP a clairement dénoncé pour sa part la politique passée de M. Erdogan à l’égard des djihadistes. «Le fait qu’aucune initiative n’ait été prise et que le pouvoir ait fermé les yeux revient à dire que la Turquie a été un soutien de l’EI», a accusé le député d’Istanbul Murat Ozcelik.

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