Arctique: chevauchements à prévoir avec les Canadiens, les Russes revendiquent 1 million de km carrés

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Les militaires des Forces canadiennes s'entraînent régulièrement dans l'Arctique afin d'affirmer la souveraineté du pays sur ce territoire (Photo: Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Les militaires des Forces canadiennes s’entraînent régulièrement dans l’Arctique afin d’affirmer la souveraineté du pays sur ce territoire. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Revenant à la charge avec de nouvelles preuves près de quinze ans après le rejet d’une première requête,la Russie a revendiqué mardi devant les Nations unies la souveraineté sur plus d’un million de kilomètres carrés dans l’Arctique, qui recèle comme chacun sait de vastes réserves d’hydrocarbures, laissant présager plusieurs chevauchements avec la future soumission canadienne.

Et, en cas de chevauchement, laissera-t-on la Commission de l’ONU faire son travail, ou assisterons-nous à des joutes verbales dignes de la crise ukrainienne?

Le dépôt aujourd’hui de cette requête n’est toutefois pas une surprise, explique en entrevue à 45eNord.ca Joël Plouffe, spécialiste canadien de l’Arctique et directeur de l’Observatoire de la politique et la sécurité de l’Arctique.

L’ONU avait réclamé à Moscou en 2001, après une première demande des autorités russes jugée recevable, d’apporter davantage de preuves pour appuyer sa revendication.

On attendait donc cette soumission depuis 14 ans, soit depuis depuis le dépôt en 2001 de la première soumission, jugée alors incomplète. Les spécialistes, explique Joël Plouffe, s’attendent maintenant à ce que la soumission déposée ce mardi soit cette fois complète et à la « hauteur des attentes ».

Cette demande devrait aussi accélérer la course aux revendications dans cette région inhabitée mais riche en ressources naturelles, que se disputent depuis des années la Russie, les États-Unis (avec l’Alaska), le Canada, la Norvège et le Danemark (avec le Groenland).

Dans sa requête déposée devant la Commission de l’ONU travaillant sur les limites du plateau continental, Moscou fait valoir qu’au vu des recherches scientifiques, elle devrait avoir la souveraineté sur 1,2 million de kilomètres carrés supplémentaires dans l’Arctique.

Le droit de la mer fixe actuellement la zone économique exclusive d’un pays à 200 milles marins (environ 370 km) de ses côtes, lui donnant la souveraineté dans cette zone pour en exploiter les ressources. Au-delà, les eaux sont considérées juridiquement comme étant internationales.

Un pays a toutefois le droit de revendiquer l’extension de sa zone économique exclusive au-delà des 200 milles traditionnels, et jusque dans une limite de 350 milles, en faisant entrer en ligne de compte, études géologiques à l’appui, les limites de son plateau continental qui s’étend sous les eaux.

Chevauchements à l’horizon

Traditionnellement, le Canada arctique était plutôt défini par l’archipel arctique canadien et le passage du Nord-Ouest, mais le Canada arctique de Stephen Harper, en faisant ainsi entrer en ligne de compte les limites de son plateau continental, serait plus étendu, ce qui nous amène à nous heurter aux revendications des autres nations arctiques.

C’est le gouvernement conservateur de Stephen Harper qui, fin 2013, avait ordonné aux fonctionnaires de réécrire les revendications canadiennes dans l’Arctique pour y inclure le pôle Nord, qui a surtout, de l’avis du professeur Plouffe, une valeur symbolique, voire politique.

La Russie a mené pour sa part plusieurs expéditions scientifiques polaires d’envergure pour collecter des données devant prouver que les limites du plateau continental russe dans l’Arctique s’étendent bien au-delà de ses limites actuelles.

Et en 2007, une expédition a effectué une plongée record dans les profondeurs de l’océan Arctique, plantant symboliquement à cette occasion un drapeau russe en titane au fond des eaux polaires, à la verticale exacte du pôle Nord géographique.

Les revendications de Moscou s’étendent jusqu’au pôle Nord et comprennent une partie de la dorsale de Lomonossov, également revendiquée par le Danemark et le Canada, ainsi que celle de Mendeleïev, considérée par la Russie comme étant partie intégrante du continent eurasiatique.

Fort heureusement, de souligner Joël Plouffe, les Russes ont d’ores et déjà affirmé, ce que le Canada n’a pas encore déclaré clairement au niveau politique, qu’ils étaient prêts à négocier de manière bilatérale avec le Danemark si chevauchement il y avait dans les revendications des deux pays.

La différence entre la soumission danoise, la russe et la canadienne, fait remarquer le directeur de l’Observatoire de l’Arctique, est aussi que celle du Canada n’est pas complète.

À la demande de Stephen Harper, Stephen Harper, comme le Canada n’a pas les données géologiques dont il a besoin pour démontrer le bien-fondé de ses revendications, le Canada a lancé le mois dernier un autre «levé scientifique» pour la présentation relative au plateau continental étendu de l’Arctique. Ce levé est nécessaire pour compléter notre présentation de l’Arctique à la Commission des limites du plateau continental.

Le Canada: des revendications à caractère plus politique que géologique

Mais le spécialiste canadien de l’Arctique est pessimiste. Les scientifiques canadiens qui ont fait des déclarations publiques, dit Joël Plouffe, ont affirmé très clairement qu le Canada pourrait bien pas être en mesure de présenter des données scientifiques convaincantes à l’appui de ses prétentions.

« Harper a affirmé politiquement que le Pôle nord nous appartenait mais c’est scientifiquement faux et on a pas de données géologiques pour le prouver », lance, dépité, le professeur Plouffe qui déplore que le gouvernement conservateur canadien ait fait de ces questions un enjeu politique.

Mais, si le Pôle Nord n’a qu’une valeur symbolique, celui-ci ne pouvant qu’appartenir qu’à toute l’Humnaité, il en va tout autrement des autres revendications.

Si sa demande était reconnue comme légitime, elle donnerait potentiellement à la Russie l’accès à des réserves d’hydrocarbures d’un total de 4,9 milliards de tonnes, selon le gouvernement russe.

En outre, la fonte des glaciers pourrait ouvrir de nouvelles routes maritimes pour le commerce pendant l’été dès 2050, selon certaines études scientifiques.

Le Canada, la Norvège et le Danemark ont eux aussi organisé au cours des dernières années des missions scientifiques dans l’Arctique pour cartographier les fonds marins et étayer leurs revendications, déposées devant la commission des Nations unies.

« La fonte des glaciers dans l’Arctique met à nu une mer nouvelle et vulnérable, mais certains pays comme la Russie et la Norvège veulent la transformer en future Arabie saoudite. A moins d’agir, cette région pourrait se voir remplie de plateformes pétrolières et de flottes de navires de pêche », a dénoncé mardi l’ONG Greenpeace.

De plus, au-delà de ses revendications territoriales, la Russie met l’accent depuis plusieurs années sur cette région stratégique, tant du point de vue économique que militaire.

Vladimir Poutine a ainsi ordonné en début d’année la mise en place d’une commission spéciale pour développer les projets économiques dans l’Arctique, tandis que des manoeuvres militaires d’ampleur s’y sont multipliées.

La doctrine militaire navale russe a également été modifiée en juillet pour mettre l’accent sur l’importance stratégique de la zone, avec notamment le développement de la Flotte du Nord. Dès 2008, le Kremlin avait validé une stratégie pour faire de la Russie « la principale puissance de l’Arctique » d’ici à 2020.

Selon Viktor Pospelov, un des scientifiques russes qui a participé à la préparation du dossier présenté par Moscou, la demande russe a un statut prioritaire puisqu’elle s’appuie sur une requête déjà déposée en 2001 et devrait être examinée en février. Les données fournies par Moscou seront ensuite étudiées pendant au maximum trois ans.

Le ministère russe des Affaires étrangères a de son côté dit espérer un examen de la requête à l’automne.

Mettre de l’eau dans sa vodka

Le professeur Plouffe espère que, en ce qui a trait aux chevauchements il y aura inévitablement la soumission russe et la future soumission canadienne, le Canada acceptera de bonne grâce d’engager des discussions, comme l’ont fait les Russes et les Danois, et que Stephen Harper jouera plutôt la carte de la diplomatie que la carte de l’affrontement et de la rhétorique nationaliste.

Du côté d’Ottawa, François Lasalle, porte-parole du ministère des Affaires Étrangères, a déclaré dans un mail envoyé à 45eNord.ca, que le Canada « ne connaît pas encore l’emplacement ou l’étendue des chevauchements qui existeront avec ses voisins de l’Arctique: les États-Unis, la Russie et le Danemark », mais que « Tous les états ayant des côtes sur l’océan arctique, y compris la Russie, suivent le processus prescrit par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer pour définir les limites extérieures de leur plateau continental ».

Les États côtiers de l’océan Arctique se sont tous engagés à une résolution ordonnée des éventuels chevauchements de plateau continental et ont réaffirmé cet engagement dans la Déclaration d’Ilulissat en mai 2008, rappelle le porte-parole des Affaires étrangères, soulignant que le dépôt de revendications qui se chevauchent est un étape courante dans le processus de définition du plateau continental entre états voisins.

Donc, à moins d’une poussée particulièrement virulente de fièvre nationaliste canadienne, s’il faut en croire les propos rassurants du porte-parole canadien, il ne devrait y avoir rien à craindre. Il n’empêche qu’Ottawa devra éviter de couper les canaux diplomatiques, réapprendre à parler avec les Russes et éviter à l’avenir de se servir du Conseil de l’Arctique pour régler ses comptes, s’il veut pouvoir engager des discussions sur ces inévitables chevauchements. Faudra bien que les parties acceptent dorénavant de mettre de l’eau dans leur vodka.

*Avec AFP

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Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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