Un groupe de militaires d’extrême-droite sévirait à Valcartier, la police militaire enquête

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Des membres et ex-membres des Forces armées canadiennes seraient au cœur d’une «communauté» d’extrême droite qui fait l’apologie de thèses nazies et de théories du complot, professant ainsi des idées contraires à celles qu’ils ont fait serment de défendre, mais le nombre de militaires qui ont des sympathies d’extrême-droite reste très probablement marginal.
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Mise à jour au 28/08/2105 à 22h00

Ce soir, la page Facebook du groupe n’était déjà plus accessible.

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Suite au dépôt le 27 août d’une plainte dans cette affaire, la police militaire a lancé une enquête sur certains individus liés au groupe Table rase pour des allégations de propos racistes et participation à une organisation de propagande haineuse, nous a indiqué aujourd’hui le major Jean-Marc Mercier de la police militaire.

« Selon les résultats de l’enquête, des mesures disciplinaires ou administratives pourraient alors être prises contre ces individus. De mémoire, ce cas serait l’un des premiers, sinon le premier du genre. Des vérifications sont toutefois en cours de notre côté pour savoir s’il y a eu des précédents. »

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Ce groupe, du nom de Table Rase est en outre étroitement associé à des cours de combat donnés à la base militaire de Valcartier, près de Québec, rapportait aujourd’hui le quotidien La Presse dans un article signé Philippe Teiscera-Lessard.

Au moment où 45eNord.ca l’a consulté, ce matin, la page Facebook du groupe comptait près de 1746 abonnés. Table rase s’y décrit comme décrit « un média alternatif anticonformiste québécois qui s’intéresse à l’histoire, à la santé et à l’actualité », mais verse rapidement dans le conspirationnisme, le négationnisme et l’antisémitisme.

Ironiquement, la devise du groupe est «Larvatus prodeo», «J’avance masqué», la devise de Descartes, le père du cartésianisme et l’un des fondateurs de la philosophie moderne. Malheureusement pour le groupe, aujourd’hui, la devise « J’avance démasqué » serait probablement plus appropriée.

Lorsque 45eNord.ca a examiné la page Facebook de Table Rase, on y retrouvait en bonne place un post sur l’idéologue français d’extrême-droite Alain Soral, un temps au FN et qui fut candidat en 2009 aux élections européennes sur la «liste antisioniste» conduite par l’humoriste anti-sémite controversé Dieudonné, dont il est un proche, et qui a été condamné plusieurs fois par la justice française pour « incitation à la haine raciale ».

Au retrouve aussi sur la page des citations d’Adrien Arcand, le journaliste et homme politique de tendance nazie et antisémite québécois qui a dirigé une série de mouvements politiques d’extrême droite au Québec à partir de 1929 et jusqu’à sa mort en 1967: « La plus grande catastrophe moderne fut la défaite de l’Allemagne en 1945 car les nations occidentales ne se débattraient pas comme en ce moment pour contrer une immigration massive et anti-chrétienne, une désorganisation de la famille et de nos traditions ».

Table rase fait aussi dans le négationnisme et va jusqu’à prétendre que les attentats du 11 septembre 2001, la tuerie de Charlie Hebdo et… le naufrage du Titanic sont des complots fabriqués de toutes pièces.

Pour Table rase, le journal d’Anne Frank est un faux, alors que les Protocoles des Sages de Sion, un faux tout ce qu’il y a de plus abject qui se présente comme un plan de conquête du monde établi par les Juifs, seraient, eux, authentiques.

On retrouve en outre sur la page du groupe des commentaires dignes des meilleurs conspirationnistes américains, comme celui d’une abonnée qui se présente comme étant du « Tea Party Québec »: « Il faut se bâtir une forteresse psychologique pour vivre au Kébékistan. Le Kébékistan est devenu un hôpital psychiatrique à ciel ouvert. Tous les merdias, les politiciens, les écoles, les artistes, les citoyens etc… nous font vivre un enfer progressists/communiste. On nous bombarde constamment de propagandes, mensonges, manipulations etc. », écrit-elle sur son commentaire sur la page du groupe.

Les militaires et le groupe Table rase

Selon le Registre des entreprises du Québec, rapportait le journaliste de La Presse ce matin, l’entité légale Table rase appartient à Guillaume Boulanger, qui se décrit en entrevue comme un ancien membre des Voltigeurs de Québec, mais se présente toujours sur son profil LinkedIn comme un soldat d’infanterie au sein des Forces armées canadiennes, ainsi que comme un graphiste. Il est actif sur la page de Table rase.

Trois «chroniqueurs» publient des vidéos ou des textes sur la page Facebook de Table rase, indique également Philippe Teiscera-Lessard dans son article ce matin: un individu présenté comme caporal-chef dans une publication des Voltigeurs de Québec de mai 2014 fait la promotion de l’entraînement, un ancien caporal de la même unité écrit sur l’histoire, alors qu’une femme qui se décrit comme soldate au sein des Forces canadiennes diffuse des vidéos sur des sujets sociaux comme l’école à la maison et le droit de porter des armes.

Plusieurs autres internautes qui revendiquent leur statut de militaire sont aussi actifs sur la page du groupe.

De plus, Table rase est associée à l’organisation d’ateliers d’art martiaux organisés au centre sportif de la base militaire de Valcartier et donnés par le militaire Alexandre Normand, également actif sur la page Facebook de Table rase.

On ne pas professer des idées contraires à celles qu’on a juré de défendre

« Bien que les Forces armées canadiennes encouragent l’utilisation appropriée des médias sociaux par les militaires, le MDN et les FAC ne tolèrent pas la discrimination », a précisé Ashley Lemire, porte-parole de la Défense, dans un courriel envoyé ce matin à 45eNord.ca.

Interrogé sur la présence de ce groupe d’extrême droite sein des Forces armées canadiennes, le ministère de la Défense refusé de commenter cette situation précise, mais a rappelé que «Les militaires sont tenus de respecter les normes les plus élevées sur le plan de la conduite personnelle et professionnelle, et les militaires des Forces armées canadiennes en position de leadership doivent donner l’exemple en ce qui a trait à ces normes», et précisant que «Les attitudes racistes sont tout à fait contraires à l’éthique militaire et nuisent à l’efficacité du service militaire; par conséquent, tout comportement qui traduit de telles attitudes ne peut être toléré.»

Interrogé sur la question, Nicolas Laffont, de 45eNord.ca, journaliste spécialisé qui couvre l’actualité militaire depuis maintenant plusieurs années ans et qui a eu l’occasion dans l’exercice de son métier, de parler à des centaines et des centaines de soldats et officiers, les accompagnant en opération et lors des entraînements, ne s’est pas montré surpris, mais a tenu à apporter des nuances importantes.

Avec plus de 60.000 membres, les Forces armées canadiennes sont un reflet de la société canadienne dans son ensemble, où il y a bien sûr des gens de toutes allégeances. Mais, contrairement aux armées de certains pays, il n’y aurait pas ici, selon lui, une proportion anormalement élevée de militaires de droite, et encore moins d’extrême-droite.

Par contre, se souligner Nicolas Laffont, à la différence des civils, « nos militaires ne peuvent pas professer des valeurs contraires à celles qu’ils ont fait serment de protéger. Faut-il rappeler qu’ils sont là pour protéger la liberté des Canadiens? »

Il ne leur est donc pas permis de se conduire de façon contraire à l’éthigue et aux valeurs des Forces auxquelles ils appartiennent.

Au moment décrire ces lignes, nous attendons donc toujours de savoir si les Forces armées ouvriront une enquête sur ces individus. Mais, s’il s’avérait que la conduite de ces personnes était préjudiciable aux Forces armées, elles subiraient toute la rigueur du Code de discipline militaire qui prévoit que le comportement d’un soldat doit être exemplaire en tout temps, en service ou dans ses loisirs.

On peut croire que, si le discours politique dans la société canadienne était aussi policé que dans les Forces armées, le débat serait peut-être même d’un meilleur niveau.