Alors que la gauche canadienne veut se retirer, France et Grande-Bretagne veulent s’engager en Syrie

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6e conférence de presse annuelle depuis le début de son mandat  lundi 7 septembre.(Présidence de la République)
Le 7 septembre 2015, 6e conférence de presse annuelle de François Hollande depuis le début de son mandat.(Présidence de la République)

Alors qu’au Canada, pourtant le premier pays occidental à s’engager aux côtés des Américains dans la lutte à l’EI en Syrie, la gauche en avance dans les sondages sur les intentions de votes aux législatives d’octobre promet de mettre fin à la mission canadienne, inversement, la France et la Grande-Bretagne, devant la gravité de la situation, veulent maintenant s’engager à leur tour en Syrie.

Des vols de reconnaissance de l’aviation française seront menés à partir de mardi au-dessus de la Syrie pour y mener des « frappes » contre l’organisation Etat islamique (EI), a annoncé lundi le président François Hollande.

De son côté, le même jour, le Premier ministre britannique David Cameron a révélé que son pays avait mené une première frappe en Syrie fin août, avec un drone qui a tué trois hommes du groupe État islamique (EI), dont deux Britanniques, devant les députés de la Chambre des Communes.

La France s’engagera en Syrie, y poursuivant ses propres objectifs

« J’ai demandé au ministre de la Défense que dès demain puissent être menés des vols de reconnaissance au-dessus de la Syrie. Ils permettront d’envisager des frappes contre Daech, en préservant notre autonomie d’action et de décision », a déclaré M. Hollande au cours d’une conférence de presse.

Cette décision s’appliquera de manière autonome sans que la France ne se joigne à la coalition agissant en Syrie sous la direction de Washington, a laissé entendre le chef de l’État.

L’organisation État islamique (EI, Daech) « est en Irak et en Syrie. C’est Daech qui fait fuir, par les massacres qu’il commet, des milliers de familles », a souligné le président français, alors que l’Europe fait face à un afflux historique de réfugiés.

Plusieurs paramètres sont à l’origine du changement de positionnement de la France, la crise migratoire qui amènent des milliers de réfugiés à frapper aux portes de l’Europe n’étant le moins important et s’ajoutant à la gravité de la situation alors que le groupe ultra-radical occupe maintenant la moitié du territoire syrien et que le régime Assad n’est plus en mesure de lui résister.

Lorsque la France a décidé il y a un an de s’engager dans la coalition arabo-occidentale dirigée par Washington contre l’organisation Daech, elle avait alors spécifié qu’elle se limiterait au territoire irakien pour ses vols de reconnaissance et ses bombardements.

Paris avait alors expliqué qu’il mettait dans le même sac Daech et le régime de Bachar al-Assad, accusés de centaines de milliers de morts depuis le début de l’insurrection syrienne en mars 2011. Et pour la France, bombarder Daech en Syrie ne pouvait servir que les intérêts du régime syrien.

« L’efficacité de la coalition en Syrie n’est pas prouvée et la stratégie politique n’est pas claire », soulignait un responsable français sous couvert d’anonymat pour expliquer cette absence d’engagement français auprès de ses alliés.

« Daech a considérablement développé son emprise depuis deux ans », a fait valoir lundi François Hollande en justifiant le changement d’orientation de sa politique.


6e Conférence de presse par elysee

La menace vient de Syrie

« Pour les États-Unis, Daech est une crise irakienne, pour la France c’est une crise syrienne. On a une différence d’analyse », explique un responsable français sous couvert d’anonymat, cité par l’Agence France-Presse. « Les Etats-Unis ne bombardent en Syrie que des objectifs liés à Daech en Irak. Ils n’ont jamais frappé Daech près d’Alep, ils ne veulent pas mêler les deux conflits », ajoute-t-il.

Un autre objectif de la France est d’essayer d’atténuer la menace terroriste à laquelle le président Hollande que le président Hollande a tout de suite évoquée dès les premiers mots de sa 6e conférence de presse annuelle depuis le début de son mandat aujourd’hui.

Les attaques meurtrières contre Charlie Hebdo, une policière et un magasin casher en janvier, celle commise fin août dans un train Thalys, les attentats avortés comme celui contre une église dans la banlieue parisienne, ont tous un lien avec le djihadisme et certains ont été revendiqués par Daech.

« La France face au terrorisme a toujours pris ses responsabilités », a martelé lundi le président français. « Et c’est depuis la Syrie, nous en avons la preuve, que sont organisées des attaques contre plusieurs pays, et notamment le nôtre ».

En outre, « Pour nous, la Syrie a un rôle central pour notre sécurité à cause des centaines de combattants français recensés dans le conflit », a renchéri un diplomate sous couvert d’anonymat, cité lui aussi par l’AFP.

Il est de plus en plus clair qu’on ne peut venir à bout du terrorisme sans vaincre Daech et qu’on ne peut mettre le groupe djihadiste en échec sans le combattre en Syrie où il n cesse de consolider sa base.

Le Royaume-Uni pour sa part a mené fin août une première frappe en Syrie

Le Premier ministre britannique David Cameron , à Londres le 7 septembre 2015. (AFP/NIKLAS HALLE’N)
Le Premier ministre britannique David Cameron a révélé lundi que son pays avait mené une première frappe en Syrie fin août, avec un drone qui a tué trois hommes du groupe Etat islamique (EI), dont deux Britanniques, devant les députés de la Chambre des Communes.

« Aujourd’hui, je peux dire à cette chambre que (le Britannique) Reyaad Kahn a été tué lors d’une frappe méticuleusement préparée et menée par un drone de la RAF le 21 août alors qu’il se trouvait dans un véhicule dans la région de Raqqa », a déclaré ce lundi le premier ministre britannique David Cameron.

Le Premier ministre a ajouté que deux autres membres de l’EI avaient été tués lors de cette frappe, dont un second Britannique, Ruhul Amid.

« C’étaient des combattants de l’EI et je peux affirmer qu’il n’y a pas eu de victime civile », a ajouté M. Cameron, prenant soin de souligner que ces frappes n’entraient pas dans le cadre de la coalition internationale contre l’EI mais avaient été effectuées à titre préventif, pour éviter des attentats.

« Nous n’avions pas le choix » car ces hommes étaient en train de recruter et « de préparer des attaques barbares » contre l’Ouest, a-t-il affirmé. Et parce que « dans cette région, il n’y a pas de gouvernement avec lequel nous pouvons travailler », a-t-il ajouté.

M. Cameron a également confirmé qu’il allait tenter d’obtenir le feu vert des élus pour participer aux bombardements menés par la coalition internationale contre l’EI en Syrie, lors d’un prochain débat parlementaire.

En septembre l’an dernier, il avait obtenu l’autorisation du Parlement pour participer aux frappes de la coalition, mais seulement en Irak. Avec l’objectif toutefois d’élargir un jour cette mission à la Syrie.

Cette ambition risque de se heurter à la probable élection du pacifiste Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste. Ce dernier a déclaré lundi matin sur la BBC que les frappes « créeraient plus de problèmes qu’elles n’en résoudraient ».

Et au Canada aussi, l’élection d’un gouvernement de gauche risque aussi de compliquer les choses.

L’élection d’un gouvernement néo-démocrate au Canada serait de mauvais augure pour la lutte contre l’EI

Thomas Mulcair, chef du Nouveau parti démocratique et leader de l’Opposition officielle (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Les pays de la coalition qui mènent des frappes aériennes en Irak sont l’Australie, le Canada, le Danemark, la France, la Jordanie, Pays-Bas, Royaume-Uni et États-Unis, alors que le Canada était encore jusqu’à maintenant le seul pays occidental avec les États-Unis à mener des frappes en Syrie, les autres étant le Bahreïn, la Jordanie, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, tous des pays arabes, ainsi que, depuis peu, la Turquie.

Après un vote de 142 pour et 129 contre à la Chambre des communes le 30 mars dernier pour prolonger d’un an la mission militaire canadienne contre le groupe armé État islamique et l’étendre de l’Irak à la Syrie, le Canada a été la première puissance occidentale à se joindre aux États-Unis pour effectuer des frappes en Syrie.

Les Conservateurs, tel que prévu, avaient unanimement voté pour la motion, alors que les Libéraux et les Néo-Démocrates avaient voté contre, ainsi que les Verts.

Et aujourd’hui, en pleine campagne électorale, le chef du NPD Thomas Mulcair, en avance dans les sondages sur les intentions de votes des Canadiens aux législatives d’octobre, a déclaré le 4 septembre que les militaires canadiens n’ont aucun rôle à jouer dans le conflit en Syrie et en Irak.

Affirmant que le conflit actuel en Syrie et en Irak est le résultat de la tentative de renversement d’un gouvernement couplé avec les politiques malavisées militaires des puissances occidentales, ajoutant que plus de bombes ne sont pas la réponse.

Justin Trudeau, le chef du Parti libéral (centre), avait lui aussi déclaré en juin que, s’il venait à remporter la victoire lors des prochaines élections fédérales, il mettrait fin à la mission de bombardement du Canada contre le groupe armé État islamique en Irak et en Syrie.

Le premier ministre conservateur sortant, Stephen Harper s’est alors empressé de répondre qu’«Alors que Justin Trudeau et le NPD de Thomas Mulcair clament de façon irresponsable leur intention de mettre un terme à la mission militaire du Canada contre le groupe terroriste État islamique, nous allons continuer à prendre les mesures requises pour renforcer notre force militaire et assurer qu’elle peut répondre aux véritables dangers auxquels le Canada est confronté».

Et, face à la crise migratoire provoquée par le conflit au Moyen-Orient, Stephen Harper a aussi rappelé que la solution passait aussi par l’arrêt des violences dans cette région du monde.

Ironiquement, le premier pays occidental à se joindre à la lutte contre l’EI pourrait donc être le premier à s’en retirer alors que le groupe ultra-radical gagne du terrain et occupe maintenant la moitié du territoire syrien, semant la mort et la destruction et poussant des milliers de réfugiés à braver l’océan pour fuir la violence et la persécution.

Tout ça alors que de plus en plus d’observateurs politiques se demandent pourquoi il faudrait opposer les approches humanitaire et militaire qui pourraient être tout simplement complémentaires, le premier ministre conservateur sortant déclarant pour sa part que l’aide humanitaire sans volet militaire revenait à tenter d’aider des personnes mortes…

*Avec AFP

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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