Décès d’Alain Lacasse en 2014: le coroner souligne l’importance de savoir reconnaître les urgences suicidaires

Le caporal Alain Lacasse lors de son déploiement en Afghanistan, en 2007.
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Le caporal Alain Lacasse lors de son déploiement en Afghanistan, en 2007.
Le caporal Alain Lacasse lors de son déploiement en Afghanistan, en 2007.

Dans son rapport sur les causes et les circonstances du décès de caporal Alain Lacasse, le coroner Martin Clavet, lui-même ancien médecin militaire, conclut que le caporal aurait vraisemblablement dû être accompagné à l’hôpital sans tarder et souligne avec force l’importance d’être en mesure de reconnaître une situation d’urgence suicidaire élevée.

Le syndrome de stress post-traumatique et l’échec d’une deuxième relation conjugale en dix ans ont composé un cocktail explosif dont on a peut-être sous-évalué la puissance. Une puissance insoupçonnée, mais pas insoupçonnable.

«II est impératif pour les membres des Forces armées canadiennes et leurs proches d’être en mesure de reconnaître une situation d’urgence suicidaire élevée lorsqu’elle se présente à eux, ainsi que leurs limites dans une telle situation, et de demander alors soutien, aide et assistance auprès des services d’urgence ou d’un centre de crise, ou d’accompagner un individu aux prises avec une telle détresse à un hôpital sans tarder», écrit le Dr Marin Clavet.

Extrait du rapport du coroner sur le décès du caporal Alain Lacasse.

Mais, pour être capable de reconnaître ces signes, encore faut-il étudier les leçons du passé, aussi pénible cela soit-il.

C’est pourquoi 45eNord.ca a choisi de faire état ici des causes et circonstances du décès du caporal Lacasse, tels qu’expliquées dans le rapport du coroner. Parce que, au delà d’une histoire personnelle qu’on préférerait passer sous silence, elles illustrent une situation suicidaire qu’il importe de comprendre pour que nous soyons tous à l’avenir davantage en mesure de détecter et prévenir pareilles tragédies.

Certains détails qui n’étaient pas absolument nécessaire à la compréhension de la tragédie ont toutefois été omis.

Mars 2014

Le 17 mars 2014, alors que la mission militaire canadienne venait officiellement de prendre fin et que les derniers soldats rentraient au pays, le Royal 22e Régiment était endeuillé par la perte de l’un des siens… une nouvelle fois cette année là.

Originaire de Sorel-Tracy, le caporal Alain Lacasse, 44 ans, du 3e Bataillon du Royal 22e Régiment était alors retrouvé sans vie chez lui, à sa résidence de Ste-Catherine-de-la-Jacques Cartier, dans la région de Québec.

En mars 2014, dit le rapport du coroner, Alain Laçasse vit des moments difficiles sur le plan conjugal. «La relation d’une dizaine d’années entre lui et sa conjointe, marquée par plusieurs interruptions récentes, est rendue difficile et conflictuelle. La situation se dégrade de façon marquée lorsque sa conjointe prend la décision de le laisser. À partir du 13 mars 2014, elle décide de demeurer chez une amie. Le 15 mars 2014, il demande à sa conjointe de prendre un souper ensemble le lendemain afin de régler certaines choses, ce qu’elle accepte».

Le 16 mars 2014, sa conjointe se présente au domicile pour le souper. Durant la rencontre avec sa conjointe, le caporal Lacasse boit rapidement plusieurs coupes de vin, et pleure beaucoup.

Il lui montre des photos, des cartes de fête et un document de testament. À un certain moment, il met fin abruptement à la rencontre et demande à sa conjointe de s’en aller. Mais une fois que sa conjointe eut monté dans son véhicule, prête à s’en aller, il lui demande plusieurs fois de l’appeler et de venir le voir le lendemain, en insistant pour qu’elle confirme bien qu’elle le fera.

Appel à l’aide

Vers 19h, ce jour là, Alain Laçasse mentionne à un ami qu’il ne va pas bien et lui demande de passer le voir. Au moment où son ami quitte l’endroit, vers 21h30, il semble aller relativement bien, et ils planifient de faire une randonnée de motoneige le lendemain.

Extrait du rapport du coroner sur le décès du caporal Alain Lacasse.

Puis, Alain Lacasse envoie des messages textes à sa conjointe, et des photos d’eux. Vers 21h35, il lui envoie une photo plutôt sombre où elle distingue son visage et une corde en avant de lui.

Elle essaie alors de lui parler par téléphone, mais il ne répond pas. S’inquiétant d’avoir reçu des messages textes bizarres et des photos, elle demande à un ami d’aller le voir.

Sur place, l’ami constate alors que le caporal a «un plan concret et immédiat pour se suicider: une corde accrochée au rail de la porte du garage, une chaise placée sous la corde. Une couverture dans les fenêtres de la porte afin de bloquer la vue, et une note sur l’établi».

Les choses se précipitent

L’ami défait ces installations et discute avec Alain Lacasse, rapporte encore le coroner. Son ami le réconforte et le fait jurer de ne pas se suicider, précise le rapport. Alain Lacasse lui dit finalement qu’il va se coucher et qu’il ira le voir au travail le lendemain.

Mais, après le départ de son ami, Alain Lacasse envoie à nouveau à sa conjointe des messages textes que le coroner qualifie de « bizarres ». Elle lui fait alors promettre de se parler le lendemain. Les derniers échanges, dit le rapport, ont lieu vers 23h30.

Le lendemain, le caporal Lacasse est retrouvé sans vie à sa résidence où les policiers trouvent des notes manuscrites placées sur l’établi du garage, et un document de testament qui est en vue dans la maison.

Le syndrome de stress post-traumatique aussi pointé dans le rapport

Alain Lacasse avait déjà eu des intentions suicidaires (de pendaison dans un garage) lors d’une séparation antérieure une dizaine d’années auparavant, mentionne le rapport du Dr Clavet.

Il avait aussi un antécédent d’état de stress post-traumatique (ESPT) d’intensité «modérée à sévère» depuis 2009, lié à une mission militaire (un déploiement opérationnel). Il avait été suivi au Programme de soutien pour trauma et stress opérationnels (PSTSO) de manière interrompue depuis 2009.

Une exacerbation des symptômes avait été notée en août 2013, dit le coroner, et des contraintes (permanentes) à l’emploi pour raisons médicales avaient été assignées en novembre 2013. Plusieurs consultations avaient eu lieu auprès d’intervenants des services de santé mentale du Centré de santé Valcartier, dont une dernière en février 2014 et il était en arrêt de travail pour raisons médicales depuis le 3 mars 2014, pour deux mois.

«Sans pouvoir conclure à quel point l’ESPT a interféré dans le comportement, la souffrance et la détresse de M. Lacasse», dit le médecin «il est permis de croire qu’il a pu influencer négativement le tableau de vulnérabilité personnelle».

«La perspective de l’échec d’une autre relation (la séparation), la dépréciation possible de sa propre valeur, l’instabilité engendrée par la situation et un possible isolement anticipé (à tout le moins sur le plan amoureux) étaient des facteurs qui ont pu accroître sa vulnérabilité, engendrer une angoisse envahissante et contribuer à son désespoir», poursuit le Dr Clavet.

Face à l’impuissance qu’il a pu ressentir, une crise suicidaire s’est donc présentée.

Aurait-il dû être accompagné à l’hôpital sans tarder?

En outre, le coroner ne peut que souligner que des proches étaient auprès de lui dans la soirée du 16 mars 2014.
«Ce soir-là, on a découvert des installations dans le garage de M. Laçasse indiquant un danger grave et immédiat (soit une urgence suicidaire élevée). La planification était concrète, les préparatifs étaient complétés et l’accès au moyen était immédiat», souligne le Dr Clavet.

La base de Valcartier a été durement touchée ces dernières années avec, notamment, les décès du caporal-chef Sylvain Lelièvre en décembre 2013, du capitaine Philippe Boudreau en janvier 2014 (de mort naturelle), du caporal Alain Lacasse en mars 2014 et de la caporale Édith Perreault le 12 juillet 2014.

Rappelons qu’à défaut de contacter un des programmes d’aide des Forces armées canadiennes, il y a également de l’aide dans le civil, comme la ligne 1 866 277 3553 de l’Association québécoise de prévention du suicide. Il existe aussi, depuis janvier 2014, une nouvelle ligne de crise qui fonctionne 24/7, 1-855-373-8387. Composée uniquement de vétérans, cette ligne permet à ceux et celles qui appellent de rester parfaitement anonymes. Ils seront alors écoutés par des sœurs et des frères d’armes, des soldats comme eux, sans que la hiérarchie militaire soit impliquée de quelque façon que ce soit.

Et, pour reprendre les mots du coroner, les proches doivent eux aussi parfois se résoudre, dans certains cas, à demander soutien, aide et assistance auprès des services d’urgence ou d’un centre de crise, allant s’il le faut jusqu’à «accompagner un individu aux prises avec une telle détresse à un hôpital sans tarder».

Toutefois, nous ne parviendrons sans doute jamais à éviter toutes les tragédies.

Par contre, au fur et à mesure que sortent les rapports sur les décès violents survenus pendant cette période noire, il semble de plus en plus que, si ce n’est pas l’ESPT qui allume l’incendie, c’est souvent lui qui a transformé ces hommes en poudrières. Il semble aussi que le problème est suffisamment répandu dans la communauté militaire qu’il conviendrait d’armer ses membres des connaissances leur permettant de reconnaître une urgence suicidaire élevée. En tout cas, pour le coroner Clavet, c’est clair, il s’agit là d’une impérieuse nécessité.