Les mots de la guerre des maux

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150903-veterans-mots«T’as tellement l’air heureuse sur ta page Facebook!»

Ben oui.

Je suis tellement «heureuse» que depuis, j’ai fermé mon compte Facebook ainsi que mes pages «Épouse d’un vétéran blessé par un SSPT» et «The Very Angry Caregiver of Veterans Affairs Canada». J’ai temporairement coupé les contacts avec le monde extérieur. J’ai définitivement besoin de repos et surtout, je dois réévaluer où j’ai envie d’investir mes efforts de guerre et de la façon dont j’ai envie de «servir mon pays» à ma façon.

Je commence à avoir peur de ma propre colère, je l’avoue: je suis en «burn-out». Pour la cause que je défends, il m’est sage de prendre du recul. Depuis le moment où le ministre Fantino m’a ignorée devant les caméras de télévision, j’ai profité de chacune des opportunités qui m’ont été présentées et j’ai frappé à toutes les portes. Je suis partie de rien, sinon d’un sentiment de détermination, une profonde certitude: «Si tu ne veux pas m’écouter, alors que je vais tout simplement parler à 38 millions de personnes, une à la fois, s’il le faut».

En 15 mois, j’ai parlé à près de la moitié du Parlement d’Ottawa incluant Tom Mulcair et Justin Trudeau, rencontré des Sénateurs, accordé une cinquantaine d’entrevues, agit comme panéliste, participé comme sujet à des études universitaires, rencontré des présidents d’associations canadiennes de toutes sortes d’affaires en lien avec la santé mentale, collaboré à des projets avec les Services aux Familles Militaires, rédigé un rapport de suggestions à l’Ombudsman de la Défense Nationale afin d’améliorer ses services, témoigné au comité permanent des anciens combattants ainsi qu’au sous-comité sénatorial des anciens combattants, rencontré la haute-hiérarchie de la Défense nationale. J’ai fait des contacts et des visites dans des bases des Maritimes et de l’Ontario. J’ai même ma photo avec le Général Lawson. Je pourrais continuer la liste…

Si vous saviez ce qu’entendre Justin Trudeau promettre 100 millions $ pour les familles des anciens combattants a représenté pour moi! Au-delà du contexte électoral, pour la première fois, j’ai entendu un politicien donner une place, une vraie place, aux membres des familles des anciens combattants. Politiquement, c’est une simili-fausse-victoire qui m’a momentanément fait du bien. Car dans tous les efforts déployés, tout le monde m’a écoutée… sauf pour le parti Conservateur qui a estimé que l’Allocation pour relève d’un aidant familial est un exemple indéniable de leur grande écoute et de leur grande compassion. En réalité, c’est une vraie farce qui ne s’applique qu’à peu de vétérans (75 annuellement) et de tous les vétérans que je connais au Canada qui ont appliqué, personne n’y a accès. Personne.

Je tiens à faire une parenthèse:

À ma connaissance, depuis le début de cette aventure, mon mari a toujours été épargné des critiques publiques et des commentaires parfois désobligeants qu’amène invariablement une activité «publique» et «médiatique».

Personne ne s’en est pris à lui sauf pour 3-4 militaires en réaction à mon dernier texte.

«Crying Army Wife! T’as pas ta place dans un site sérieux! Prouve-le que ton mari a passé 17 mois consécutifs en Haïti! Ça s’peut pas!».

Si ma compréhension est bonne, c’est un peu comme chercher à faire passer mon mari pour un «Faux-fil», version adaptée à la blogueuse Vet’s Spouse-Caregiver-Advocate. D’abord, je tiens à vous rassurer: ça fait longtemps que tout ce que je dis a été vérifié par quelqu’un, en quelque part dans ce pays.

Qu’on m’attaque moi, ça vient avec, il faut croire. Mais je n’apprécie pas qu’on passe par mon mari pour le faire. En fait, il s’appelle «Pas-Touche Sous Aucune Considération». La vraie souffrance du SSPT vient aussi avec l’incompréhension. Quand tu as porté l’uniforme, géré du monde et des équipes, travailler sous du stress immense en zone de guerre, que tu t’es senti «quelqu’un» à cause de ce que tu as fais, de ton rang, de tes médailles… et que tu as passé par la honte de ne pas avoir été à la hauteur, de ne plus être capable, quand l’attaque publique vient de la famille, ça ravive des vieilles blessures. Dans notre forteresse, c’est non. Chez-nous, on vit avec les «on a toutes les preuves mais on te croit pas» d’Anciens Combattants Canada et c’est bien assez, merci beaucoup.

L’idée du suicide, c’est aussi parce qu’on se sent seul, dans notre souffrance. Une chose est absolument certaine, les membres des familles des militaires qui se sont suicidés que j’ai eu l’honneur de rencontrer, m’ont tous nommé soit «l’incapacité des frères d’armes à entendre le message d’appel à l’aide» ou soit carrément, «avoir vécu le profond rejet» de ces derniers. D’ailleurs, j’ai récemment partagé dans un organisme où j’ai eu l’immense privilège de rencontrer vos frères d’armes psychologiquement blessés. Oui, ceux-là même qu’on a traité de faux-fil, qu’on a surtout fait «sentir» faux-fil : ce sont eux qui m’en parlent lorsque je les questionne sur le sujet.

Je pense qu’au-delà de tous les symptômes qui les envahissent et de la très grande noirceur –remplie de colère- qui les habite, la honte de ne pas être à la hauteur de l’uniforme les tue tout autant par en-dedans. Ça les gruge comme un cancer et ça nourrit leur colère et leur désespoir.

Fin de la parenthèse: je sais que ce n’est pas tout le monde qui est concerné, loin de là.

Tel que je le mentionnais, j’ai tout fermé parce que justement, je n’ai plus la capacité de me détacher de ce qu’on me dit sans être envahit par une colère qui n’y était pas avant. Un exemple? Quand des militaires me disent appuyer le parti Conservateur «parce qu’ils ont fait des investissements», notamment.

Ouffffffff. J’avoue que le burn-out me fait bouillir en-dedans.

Dans ma tête, je comprends et je respecte qu’on adhère à un parti politique XYZ en fonction de ses convictions et des valeurs sociales qu’il propose. Je sais aussi que je ne suis pas une spécialiste de l’histoire politique –notamment en ce qui concerne les budgets militaires et les impacts qu’ils ont sur la vie des militaires- et que par conséquent, je devrais me taire parce que je ne sais pas de quoi je parle.

C’est vrai.

Des 452 millions $ promis pour la rénovation et la modernisation de bâtiments des Forces armées canadiennes, seuls 387 ont été annoncés. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Des 452 millions $ promis pour la rénovation et la modernisation de bâtiments des Forces armées canadiennes, seuls 387 ont été annoncés. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Il est aussi vrai qu’à chaque annonce de ces «investissements», je connais des militaires qui m’ont confirmé le besoin réel et la pertinence des «améliorations» (qui me sont davantage décrits comme des «travaux de réparations nécessaires»)

C’est vrai.

Mais est-ce que ces investissements ont pour objectif de «rehausser la valeur» ou «d’effectuer des travaux nécessaires»? Et combien du montant total annoncé (452 millions $) a été véritablement dépensé? Je vous invite à regarder le graphique de Nicolas Laffont à ce sujet. Et de l’indemnité annoncée de 70 000$, je ne connais pas grand-chose, j’en conviens. Je ne sais pas en ce qui vous concerne personnellement mais les militaires que je connais qui sont blessés «psychologiquement» me disent qu’elle semble s’appliquer davantage à des blessures physiques. Je ne connais personne qui l’a reçu…

Je pose les questions parce que dans mon monde, on a promis 200 millions aux anciens combattants sauf que les journalistes ont découvert qu’en réalité, c’est de l’aide étalée sur une période de 50 ans (oui, 50)! Et c’est juste un exemple parmi tant d’autres des détournements de mots auxquels on a eu droit… je ne parle pas de l’abandon des vétérans et de leurs familles.

Delay. Deny. Die: c’est l’abandon du système. Mais je ne sais pas pourquoi, au Québec, je n’ai pas l’impression que c’est une situation qui est si ouvertement dénoncée. Je n’ai pas l’impression que les «caregivers» des anciens combattants blessés sont aussi en maudit que moi… et que les épouses du Canada anglais.

Je l’avoue: je ne suis pas faite pour être Québécoise ces temps-ci.

J’ai lu le commentaire sur l’initiative de «Anything But Conservative» et de Tom Beaver, le vétéran derrière «l’organisation». Je comprends le point de vue soulevé face à l’apparent manque de représentativité et le malaise face à l’aspect de la sollicitation financière. Mais en même temps, je connais Tom et je sais qu’il a déployé des efforts importants pour tenter de mobiliser et dans le monde des vétérans, mobiliser est tout un défi. Mais derrière toute la panoplie des groupes qui dénoncent l’actuel gouvernement, il y a un message à l’effet que ça ne tourne pas rond.

Il y en a plusieurs qui sont sans mots: ils ont peur d’être coupés de leurs bénéfices, peur des représailles, peur d’être identifiés publiquement.

J’ai hâte d’entendre ce que le NDP et les Conservateurs auront à proposer pour aider les impactés comme mon mari et moi, les futurs anciens combattants que vous êtes.

Que la guerre des mots commence pour qu’on mette fin à la guerre des maux. Ou que la guerre des maux commence pour qu’on mette fin à la guerre des mots.

C’est comme vous voulez.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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