Afghanistan: l’impossible équation

Des soldats de l'Otan arrivent sur les lieux d'un attentat suicide à la voiture piégée à Kaboul, le 11 octobre 2015. (AFP/Archives/Noorullah Shirzada)
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Des soldats de l'Otan arrivent sur les lieux d'un attentat suicide à la voiture piégée à Kaboul, le 11 octobre 2015. (AFP/Archives/Noorullah Shirzada)
Des soldats de l’Otan arrivent sur les lieux d’un attentat suicide à la voiture piégée à Kaboul, le 11 octobre 2015. (AFP/Archives/Noorullah Shirzada)

Depuis le début de leur intervention militaire en Afghanistan en 2001, les États-Unis ont envoyé des centaines de milliers de soldats, dépensé des dizaines de milliards de dollars et engagé un immense capital politique avec un résultat pour le moins mitigé.

Le président américain, Barack Obama, annonce qu’il renonce au retrait des troupes d’Afghanistan avant son départ de la Maison blanche, le 15 octobre 2015 à Washington. (AFP/BRENDAN SMIALOWSKI)[/caption]L’annonce jeudi par le président américain Barack Obama de ralentir le retrait de ses troupes après 14 ans d’une guerre infructueuse s’apparente à une énième stratégie pour éviter que l’intervention dans le bourbier afghan ne tourne au fiasco.

Voici quelques éléments-clés du conflit.

Entre le lancement de l’opération « Liberté immuable » en octobre 2001 et fin 2003, les États-Unis envoient quelques milliers d’hommes.

En 2009, ils étaient environ 70.000, sans compter le reste du contingent des alliés de l’Otan. Durant la même année, le président Obama annonce une « nouvelle stratégie »: le renfort massif de 30.000 soldats. Les effectifs sont portés au pic à quelque 100.000 hommes. Il annonce en parallèle un retrait progressif à partir de juillet 2011, l’une de ses principales promesses électorales.

Le président américain, qui espérait ne laisser fin 2016 qu’une force résiduelle à Kaboul, a annoncé jeudi une pause dans le retrait et le maintien durant la majeure partie de l’année 2016 des 9.800 soldats toujours en poste.

« To the Afghan people who have suffered so much, America’s commitment to you—and to a secure, stable and unified…

Posted by The White House on jeudi 15 octobre 2015

Les États-Unis ont injecté des dizaines de milliards de dollars dans cette guerre pour renverser les talibans. Ces sommes se partagent entre l’intervention armée, la reconstruction et l’aide au développement.

Si le coût exact et global de l’ensemble de l’intervention n’est pas connu, certains chiffres donnent une idée des sommes colossales engagées. Dans un rapport du Congrès américain daté du 17 août 2015 sur l’Afghanistan « post-taliban », il est ainsi indiqué qu’à fin 2014, « les États-Unis ont fourni près de 100 milliards de dollars depuis la chute des talibans, dont 60% ont été à l’équipement et l’entraînement des forces afghanes ». Pour l’année 2015, l’aide se chiffre à 5,7 milliards, précise le rapport.

Dans le cadre de la transition avec l’armée afghane, « des équipements militaires américains d’une valeur de 36 milliards de dollars, dont 28.000 véhicules et remorques » ont été cédés, peut-on encore lire.

Une « part substantielle » de l’aide américaine ne concerne pas l’aspect militaire et « va directement au ministère de l’Éducation », pour la santé ou encore pour la construction des routes.

Les affrontements ont fait 2.372 morts côté américain, selon le site spécialisé iCasualties. Les années 2010 et 2011 ont été de loin les plus meurtrières avec respectivement 499 et 418 victimes.

Source: I-casualties Afghanistan

Côté afghan, les civils ont payé un lourd tribut. Même si aucun chiffre officiel n’existe, les organisations indépendantes font état de quelque 26.000 morts.

Si l’on compte les civils, les militaires et les insurgés, 91.000 Afghans seraient tombés depuis 2001.

Dans un conflit long qui s’est enlisé, l’armée américaine n’a jamais vraiment réussi à gagner la confiance du peuple afghan, sapée au fil des bavures.

Comme le 22 août 2008, lorsque 90 civils sont tués dans un bombardement américain dans l’Ouest, qui relance la polémique sur les victimes civiles.

Ou encore le 3 octobre dernier, quand un bombardement américain a visé un hôpital géré par Médecins sans Frontières à Kunduz faisant 24 morts.

Les récentes offensives des talibans, notamment à Kunduz (nord), ont mis en lumière les carences des forces afghanes à assurer seules la sécurité du pays.

Et, par ricochet, celles des États-Unis à accomplir leur mission de formation d’une armée afghane autonome avant le retrait des troupes.

Mais l’échec américain ne se situe pas seulement au niveau sécuritaire. L’Afghanistan reste en proie à des crises profondes comme la faiblesse de ses institutions ou la corruption endémique.

« Nous ne pouvons pas séparer l’importance de la gouvernance des questions de sécurité », a estimé le M. Obama.

Pour nombre d’analystes, le conflit américano-afghan est indissociable de l’attitude du voisin pakistanais, régulièrement accusé de faire le jeu des talibans qui traversent la poreuse frontière constituée par les instables zones tribales.

« La pression venant du Pakistan a mené à plus de (membres) d’Al-Qaïda entrant en Afghanistan », s’est inquiété le président Obama.

L’armée afghane, une faiblesse persistante malgré les efforts occidentaux

En décembre 2012, alors que « tous les espoirs » étaient encore permis, des soldats de l’Armée nationale afghane formés par les Canadiens se préparaient à partir pour la province de Kandahar (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Manque de coordination, manque d’armements cruciaux, commandement pas toujours à la hauteur: les faiblesses persistantes de l’armée afghane face aux talibans obligent les États-Unis à prolonger leur mission sur place.

Le président Barack Obama a annoncé le maintien des 9.800 soldats américains sur place en 2016. Et 5.500 soldats seront maintenus au-delà de 2016 sur un petit nombre de bases parmi lesquelles Bagram (près de Kaboul), Jalalabad (est), et Kandahar (sud). Il avait été élu en 2008 sur la promesse de mettre fin aux guerres en Afghanistan et en Irak.

Mais la décision de l’administration américaine prend en compte la situation sur le terrain.

Les talibans ont réussi plusieurs offensives avec succès en 2015, notamment dans la province méridionale de Helmand, et à Kunduz dans le nord du pays.

À chaque fois, les forces afghanes ont plié, avant qu’une combinaison de forces spéciales afghanes et de forces spéciales américaines, assistée de moyens aériens américains, ne parvienne à reprendre le dessus.

Dans le Helmand, « nos conseillers et nos moyens ont offert un soutien inestimable, sans lequel l’armée afghane aurait sans doute subi beaucoup plus de pertes et un revers stratégique », expliquait la semaine dernière le général John Campbell dans un témoignage très circonstancié devant le Congrès américain.

Les maux de l’armée afghane? Des opérations menées de manière « incohérente et désordonnée », une incapacité à « agréger les renseignements » pour en tirer pleinement parti, selon le général Campbell.

Les pertes de l’armée afghane ont fortement augmenté cette année avec 4.302 soldats morts sur le terrain du 1er janvier au 31 juillet, contre 3.337 l’année dernière à la même époque, selon des chiffres de la mission de l’Otan.

À ces pertes s’ajoute le phénomène des soldats fantômes, qui figurent à l’effectif théorique mais ne sont pas présents en réalité.

« Les absences non-autorisées sont à l’origine de 70% des pertes globales de l’armée afghane », selon le général Campbell.

Sur le plan des armements, l’armée afghane manque toujours de capacités aériennes d’attaque au sol pour appuyer ses troupes, cruciales sur le terrain afghan, a souligné le chef militaire.

L’armée afghane ne dispose pour l’instant que d’hélicoptères russes Mi-17 et de petits hélicoptères d’attaque MD-530. L’Afghanistan attend la livraison à partir de début 2016 de 20 avions d’attaque au sol Super Tucano A-29 fournis par les États-Unis.

Face à ces maux, l’effort américain annoncé jeudi par le président Obama pourra-t-il être suffisant?

À Washington, les experts divergent sur la question. Oui, peut-être, répond Michael O’Hanlon, du centre de réflexion Brookings institution.

« Cela peut être assez. Et si ça ne l’est pas, au moins cela permettra de préserver les acquis pour permettre un nouveau renfort sous le prochain président », estime-t-il.

Même constat chez James Dobbins, un ancien envoyé spécial américain en Afghanistan. « Cela empêchera la situation de se dégrader rapidement », mais cela ne permettra pas un progrès rapide, a expliqué l’ancien diplomate, aujourd’hui expert du centre de recherches Rand corporation.

« Nous devons anticiper que le conflit va encore rester plus ou moins à ce niveau pendant un certain temps », a-t-il estimé.

En revanche, Anthony Cordesman au cercle de réflexion CSIS est beaucoup plus critique. Pour lui, les chiffres annoncés sont insuffisants.

« Le problème, c’est qu’avec 9.800 hommes vous ne pouvez pas » mettre de conseillers militaires « au niveau du bataillon », ce qui est précisément ce dont les Afghans ont besoin, a-t-il fait valoir.

« Le problème est que cet effectif (actuel) de 9.800 hommes est significativement plus bas que le besoin estimé par les militaires (américains), qui est de 13.000 hommes », a affirmé M. Cordesman.

De plus, selon lui, la force du nombre ne suffira pas: « Si nous voulons sortir les Afghans d’affaire, on a besoin de plusieurs détachements d’avions » d’appui au sol occidentaux et « probablement d’hélicoptères d’attaque ».

Depuis 14 ans, les États-Unis ont dépensé environ 60 milliards de dollars pour former et équiper les forces de sécurité afghanes.

Ces forces sont financées à 90% par l’Otan, essentiellement par les États-Unis. Le budget américain pour 2017 prévoira un financement pour environ 352.000 hommes dans l’armée afghane, a indiqué mercredi le secrétaire à la Défense, Ashton Carter.