Conflit en Ukraine: comment un pays monte des services de réhabilitation en santé physique et mentale pour ses militaires blessés

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Lisa Shimko de Guardian Angels Ukraine, Sean Gehring de l’Hôpital d’Ottawa, Colonel Vsevolod Stebliuk, conseiller médical au ministre de la Défense de l’Ukraine, Roman Waschuk, ambassadeur du Canada en Ukraine et professeur Dave Blackburn de l’Université du Québec en Outaouais.
Lisa Shimko de Guardian Angels Ukraine, Sean Gehring de l’Hôpital d’Ottawa, Colonel Vsevolod Stebliuk, conseiller médical au ministre de la Défense de l’Ukraine, Roman Waschuk, ambassadeur du Canada en Ukraine et professeur Dave Blackburn de l’Université du Québec en Outaouais.

Voilà à peine 20 mois de cela, l’Ukraine vivait une nouvelle révolution, la deuxième en 10 ans, celle de la dignité cette fois. La suite des choses allait prendre une tournure dramatique. Plusieurs Ukrainiens furent abattus lors des manifestations de l’Euromaïdan. Le président Ianoukovytch a fui l’Ukraine pour se réfugier en Russie. À ce même moment, un conflit sanglant s’ouvrait dans la région du Donbass. Les Forces ukrainiennes et les milices de volontaires se sont rapidement engagées sur le front de l’Est de l’Ukraine, mais elles étaient peu entraînées et mal équipées. Les pertes ont été très lourdes au sein de leur troupe, dont près de 1500 morts et plus de 8000 blessés. Le nombre de morts et de blessés sur cette si courte période de temps témoigne de l’intensité et de la gravité du conflit.

Revenant de Kiev où j’y ai séjourné du 5 au 10 octobre 2015 afin de participer à l’International Conference on the Physical and Psychological Rehabilitation of Veterans in Ukraine à titre de conférencier invité, je vous propose une série de trois articles qui touche la crise ukrainienne. Le premier article se veut un exposé des services de soins de santé disponibles pour les militaires ukrainiens. Le second article est un résumé de l’exploit du héros médical de la guerre du Donbass, le Prof. Dr. Colonel Vsevolod Stebliuk. Finalement, le troisième article concerne la mise en place d’un projet innovateur qui a pour but d’atténuer les souffrances des militaires et des miliciens de l’Ukraine par l’entremise de chiens de service.

Le conflit en Ukraine fait de nombreux blessés chez les militaires et les miliciens – Histoire de détermination pour édifier des services de réhabilitation en santé physique et mentale

Le 7 octobre 2015, avec une délégation canadienne de cinq autres personnes, j’ai accompagné le Prof. Dr. Colonel Vsevolod Stebliuk, conseiller en matière de santé au ministre de la Défense de l’Ukraine (une sorte de médecin-chef général) dans deux centres qui offrent des services de santé et de réhabilitation aux militaires et aux miliciens ukrainiens qui ont été blessés sur le front. Pour être franc, je n’avais absolument aucune attente précise. Surtout qu’on m’avait dit au préalable que ma visite en Ukraine avait aussi pour but d’aider le ministère de la Défense à édifier un programme de soins en santé mentale pour les militaires et les miliciens blessés au combat. Par la bande, j’en avais donc conclu qu’un programme sans doute désuet ou non fonctionnel existait et qu’il fallait voir à l’améliorer en analysant ses forces et ses faiblesses. J’étais dans le champ et comme il le faut à par cela.

À notre arrivée au premier établissement qui se nomme IRPIN Military Hospital, rien ne laisse croire qu’il s’agit d’un centre de réhabilitation. En fait, il s’agit d’un ancien centre de repos pour les pilotes de la force aérienne du temps de l’Union

des républiques socialistes soviétiques. Vous pouvez donc vous imaginer ! À me fier à ce que je vois, je doute que des investissements fussent mis de l’avant pour préserver les lieux. L’endroit est vieux et désuet. Il s’agit d’un voyage dans le temps d’au minimum une cinquantaine d’années. À première vue, il est impensable que cet endroit puisse servir à soigner des blessés de guerre, car cela n’a rien d’un centre médical, d’un hôpital ou encore d’une clinique. Une fois encore, j’étais dans le champ, car près d’une centaine de militaires y sont hébergés et traités pour une période allant de quelques jours à quatre semaines. Les cas qui y sont référés ne sont pas des cas majeurs sur le plan de la santé physique. Il n’y a pas de militaires amputés d’un membre à titre d’exemple. Toutefois, sur le plan de la santé mentale, plusieurs militaires qui y sont référés, ont été diagnostiqués avec ce que l’on appelle au Canada des blessures de stress opérationnel.

En poursuivant notre visite et en écoutant le Colonel Stebliuk, je commence à comprendre la tâche colossale que ce dernier a réalisée (il en a réalisé une autre dont je vous parlerai dans le second article). En moins de quelques mois seulement après le début des hostilités au Donbass, le Colonel Stebliuk a transformé quelques salles de l’édifice en salles de traitement pour des services de physiothérapie et de psychothérapie. Il est parti de zéro et avec pratiquement aucun moment financier. Heureusement, il a pu compter sur le soutien de l’organisme canadien à but non lucratif Guardian Angels Urkaine dirigé par l’énergique Lisa Shimko et sa collègue Kalyna Kardash.

Il est nécessaire de mentionner qu’il n’y avait peu ou pas de services de réhabilitation pour les militaires avant le déclenchement de la guerre du Donbass. En réalité, les Ukrainiens ne voyaient pas la nécessité, car leur pays était en paix avec ses voisins et rien ne laissait présager à une escalade de la violence avant le début du mouvement Euromaïdan. Dans les faits, les Forces ukrainiennes se voulaient plus représentatives qu’opérationnelles. La logique était « pourquoi avoir une force militaire opérationnelle lorsque nous sommes en paix ». C’est ce qui vient expliquer en partie la faiblesse de l’entraînement des militaires et la piètre condition ainsi que le manque d’équipements militaires. Dès le début du conflit, les militaires des Forces ukrainiennes ont été rapidement dépassés par les événements et conséquemment le moral des troupes a drastiquement chuté. La relève a été assurée par des groupes de miliciens volontaires qui ont pris les armes et qui se sont rendus au front pour défendre leur pays des attaques perpétrées par ce qu’ils considèrent des terroristes pro-Russie. Bon nombre de miliciens volontaires possédaient une « certaine » expérience militaire et quelquefois un métier spécialisé en raison du service militaire obligatoire. Malgré cet aspect, les milices de volontaires étaient sous-entraînées et étaient équipées avec les moyens du bord.

Nous pouvons donc imaginer le chaos qu’ont créé les premiers affrontements et l’arrivée des premiers blessés. Ce fut un dur processus d’apprentissage aux dires

du Colonel Stebliuk qui a lui-même été sur le front au sein d’une unité de milices volontaires. Ce fut un système d’action et de réaction qui a été mis en place aux premières heures du conflit.

Aujourd’hui, le conflit du Donbass fait rigueur d’un cessez-le-feu et les voies diplomatiques menées par l’Allemagne et la France tentent de trouver un terrain d’entente entre l’Ukraine et la Russie. Bon nombre d’Ukrainiens que j’ai rencontré, doute fortement de l’honnêteté des intentions de la Russie. Il n’en demeure pas moins que les militaires blessés dans ce conflit d’une très grande violence demandent toujours à être traités et réhabilités. Cette accalmie permet donc au Colonel Stebliuk et sa petite équipe de se concentrer sur l’édification d’un système, digne de ce nom, de services de santé physique et mentale pour les militaires et pour les vétérans. C’est dans ce contexte que la délégation canadienne est venue partager les expériences et les initiatives canadiennes dans l’espoir que certaines d’entre elles pourront être reprises et adaptées au modèle ukrainien.

Cependant, le réalisme doit primer, car dans un pays dont la situation économique est désastreuse et les moyens financiers du gouvernement pour soutenir un système de services de santé pour les militaires sont très limités, la majorité des initiatives canadiennes ne sont pas vraiment réalisables. En fait, c’est faux, elles le sont sans doute, mais dans des proportions différentes, en faisant preuve de beaucoup d’imagination et avec le soutien d’organismes et de fondations comme Guardian Angels Ukraine qui tentent d’aider l’Ukraine à faire face à la présente situation.

Pour moi, une chose est plus claire que jamais. En dépit des critiques que j’ai pu me permettre par le passé sur le ministère des Anciens combattants du Canada et sur leur lenteur extrême dans le traitement des demandes de prestations d’invalidité, il aura fallu que je me déplace à plus de 7 500 km de chez moi pour apprécier plus que jamais mon pays et les services dont nous disposons. Les militaires et les miliciens de l’Ukraine n’auront jamais, dans un avenir proche, un système de services de santé et de prestation d’invalidité aussi performant que le nôtre. Nous sommes donc extrêmement choyés au Canada.

De plus, considérant que les soldats et les miliciens ukrainiens se battent sur le front pour une modique somme d’environ 200 dollars américains par mois, il faut comprendre que c’est davantage par courage et pour sauver leur liberté, leurs valeurs et ultimement leur patrie qu’ils s’exposent à autant de risque.

En fin de compte, ceux qui sont blessés sur le front payent au prix de leur santé physique et mentale. Ainsi à mon sens, c’est donc la moindre des choses que nous, Canadiens et Canadiennes, tentent de leur passer notre savoir et nos expériences afin qu’ils puissent redonner à leurs soldats. Après tout, le Canada est un allié de l’Ukraine.

À lire mercredi à 18h00: Le Prof. Dr. Colonel Vsevolod Stebliuk, un véritable héros médical de la guerre du Donbass en Ukraine
À lire jeudi à 18h00: Atténuer les souffrances des soldats et des vétérans des Forces ukrainiennes en utilisant les chiens de service

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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