Cet uniforme invisible

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À la Citadelle de Québec, le 1er Bataillon Royal 22e Régiment change de commandant. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
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À la Citadelle de Québec, le 1er Bataillon Royal 22e Régiment change de commandant. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
(Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Bonjour Le-Tout-Puissant,

S’il est vrai que nous nous tutoyons généralement, je vous manquerais de respect en faisant de même ici: vos nombreuses années de service, votre parcours militaire -incluant vos missions-, votre rang et vos fonctions l’exige. De toute façon, de vous vouvoyer me m’est pas difficile puisque mon respect pour vous ainsi que ma gratitude pour votre service sont sincères et réels.

Au-delà du filtre inhérent qui nous sépare en raison de qui nous sommes et représentons respectivement l’un pour l’autre, vous savez me faire rire avec vos répliques exprimant constamment votre invincibilité absolue. Comme par exemple, lorsque je vous ai félicité du résultat de votre impressionnant travail à l’effet que vous aviez déplacé des montagnes pour succéder, et que vous m’avez répondu du tac-au-tac:

«Je ne déplace pas de montagnes: quand j’arrive, ce sont les montagnes qui se déplacent.»

Selon vos propres dires, vous auriez même fait brailler Chuck Norris à chaudes larmes… et derrière la blague que je trouve franchement drôle, une partie de moi sait bien que de tous les durs-à-cuire qui ont croisé votre chemin, vous êtes celui qui avez survécu. Oui, certains ont dû brailler… mais je pense aussi que d’autres n’ont pas eu le temps de le faire. Nous n’en parlerons probablement jamais, mais votre travail l’a exigé. Mais j’ai compris que votre sens de l’humour reflète une partie de vous autant qu’il en masque une autre: c’est à la fois votre arme et votre protection.

Si votre surnom convient bien à votre côté comique, vous en avez hérité au moment où le militaire en vous m’a exprimé, avec beaucoup de conviction, une phrase toute simple au sens exprimant la plus grande des complexités: «Si je suis prêt à reconnaître que tout n’est pas parfait, je n’aurai jamais honte de mon uniforme militaire. Jamais».




Je tiens à vous remercier de m’inspirer ce texte parce que loin de moi l’idée d’utiliser vos paroles pour dénigrer votre institution ou manquer de respect à votre loyauté. N’en demeure pas moins que les paroles qui vous ont méritées votre surnom m’inspirent à en parler, mais pas au point de vue «militaire» proprement dit. Au contraire, je crois c’est ce qu’on s’attend de vous. Il est indéniable que votre définition de «l’uniforme» est tellement plus grand que ce que l’on peut imaginer: l’uniforme, c’est tout. Il représente tout. C’est le sang vert qui coule dans vos veines.

Quand tout va bien, la notion de «ne jamais avoir honte de son uniforme» n’est pas un problème et bien au contraire, je crois que cette certitude constitue un puissant moteur positif qui inspire quelqu’un à se dépasser et à se surpasser à tous les niveaux. Quand vous me dites que vous n’aurez jamais honte de votre uniforme, inconsciemment, vous me dites aussi que vous n’aurez jamais honte de vous parce qu’en réalité, vous vous définissez aussi par votre uniforme… et c’est également ainsi que vous définissez vos subalternes.

Vous êtes militaire et c’est comme ça que ça doit être, je présume.

Mon père m’a toujours dit que nous avons les qualités de nos défauts et les défauts de nos qualités. Il est vrai que tout est contextuel parce que, quand un militaire est blessé «en-dedans», c’est «la honte» qui prime et qui constitue le plus grand mur… en même temps que la peur des impacts sur la carrière. Est-ce la «honte» d’être à la merci d’une blessure alors que votre uniforme vous inculque une capacité à gérer la souffrance physique inhérente à vos fonctions et à développer une résistance -morale et physique- hors du commun?

Est-ce la «honte» de ne pas être à la hauteur pour soi? Aux yeux des autres… être un faux-fil? Peu importe, de par ce que vous êtes, la capacité de résistance est exponentielle chez un militaire.

«Si vous m’enlevez mon uniforme, je suis plus rien».

+ «je ne suis pas un faux-fil» = la constitution d’un uniforme invisible par-dessus l’uniforme militaire.

C’est la honte qui gruge par en-dedans. C’est le refus systématique d’admettre à qui que ce soit. C’est pousser la machine au maximum à faire semblant d’être à la hauteur et à tout cacher. C’est exploser de colère un peu, un peu plus souvent.. s’isoler un peu plus..un peu plus longtemps…se rebeller contre l’autorité un peu plus, un peu plus souvent… endormir sa colère un peu plus, un peu plus souvent… Le «Je mange de l’armée et ne vis que pour ça» est disparu.

L’uniforme invisible, c’est quand tout le monde est désormais un ennemi. C’est quand une odeur déclenche une machine à pop-corn dans la tête et que personne ne le sait.

La conviction qui vous habite pourrait vous faire sembler dur à des gens comme moi parce qu’il m’est facile d’entendre «l’exclusion» alors qu’en réalité, je sais que vous prenez réellement à cœur le bien-être de vos hommes. Les gars se pensent capables pis y se pensent capables. «Tsé, faire 2-3 tours en Afghanistan, c’est normal que ça finisse par te rattraper. C’est dur de tomber au combat pour les gars, au début. Je ne pense pas que c’est à cause de la honte, je pense que c’est à cause de leur fierté. Il n’acceptent pas d’être blessé», que vous m’avez dit après avoir lu ce texte avant que je l’envoie.

On dit la même chose. On voit la même chose.

Tous les deux, à notre façon, nous avons compris que de «tomber au combat» n’est pas honteux, au contraire, c’est humain. Et surtout, à tout prix, il faut éviter que les soldat deviennent leur propre ennemi.

On prend juste d’autres mots pour le dire.

Reste à se comprendre.

Merci, Le-Tout-Puissant, de votre service.