À quoi peut-on s’attendre en matière de Défense sous Justin Trudeau ?

Le budget de la sous-traitance, en hausse d'un demi-milliard à la Défense (Photo: MDN)
Temps de lecture estimé : 5 minutes
Le budget de la sous-traitance, en hausse d'un demi-milliard à la Défense (Photo: MDN)
Le ministère de la Défense nationale attend avec impatience les directives venues d’en haut pour son orientation future. (Archives/MDN)

Alors que le nouveau gouvernement libéral s’installe tranquillement à Ottawa, beaucoup de militaires se demandent avec raison ce qu’il adviendra d’eux et quel virage prendront les Forces armées canadiennes au cours des prochaines années. S’il est difficile de prédire exactement ce qui s’en vient, il est tout de même possible d’entrevoir ce que le gouvernement de Justin Trudeau nous réserve du côté de la Défense nationale.

Avant même les élections, le Parti Libéral avait promis la mise en place des recommandations du rapport sur la transformation des Forces canadiennes ainsi qu’un nouveau livre blanc prévu d’ici 12 mois. Déjà en soit, ce sont de gros changements. Par ailleurs, dans la lettre de mandat donnée au nouveau ministre Harjit Sajjan en novembre dernier tout comme dans le discours du trône en décembre, les efforts principaux du Ministère de la Défense nationale étaient dès lors brièvement annoncés: retour aux missions de paix de l’ONU, acquisition du matériel nécessaire aux Forces armées canadiennes pour leur mission, poursuite de la lutte contre le terrorisme, mais par différents moyens.

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper ayant préféré des implications militaires plus fortes au sein l’OTAN à la participation des Forces armées canadiennes à des missions de paix avec l’ONU, le nouveau gouvernement Trudeau voudra très probablement renverser la vapeur. En effet, créé en 1956 lors de la crise du Canal de Suez par le futur premier ministre Lester B. Pearson, à l’époque ministre des affaires étrangères, le concept des casques bleus en tant que force de maintien de la paix de l’ONU est effectivement le bébé des Libéraux. Tous les gouvernements formés ensuite par le Parti Libéral du Canada se sont engagés auprès des Nations Unies en fournissant des militaires canadiens à chacune des opérations de maintien de la paix mises sur pied par l’ONU.




Aujourd’hui, malgré un intermède de près d’une décennie de désintéressement du gouvernement conservateur envers ces missions, le maintien de la paix est encore considéré par beaucoup comme faisant parti des valeurs canadiennes fondamentales. De manière plus réaliste, le gouvernement Trudeau risque aussi de miser sur le maintien de la paix non seulement pour tenter de redorer le blason des Forces armées canadiennes sur la scène internationale redonnant au Canada son rôle de gardien de la paix, mais surtout parce les missions déployées sous les chapitres 6 et 7 de la Charte des Nations Unies sont beaucoup moins coûteuses en matière de budget, d’hommes et d’équipement lourd.

En changeant le rôle des Forces armées canadiennes, les besoins en équipement risquent aussi de changer. En effet, parmi ses promesses électorales, le Parti Libéral du Canada avait dit vouloir annuler le programme d’achat des F-35 mis en place par le gouvernement conservateur pour se tourner plutôt vers un avion moins cher. Tout comme son père l’avait fait en retirant le Canada des programmes d’armements nucléaires, le premier ministre Justin Trudeau risque donc de laisser de côté l’armement plus lourd et dissuasif pour se tourner plutôt vers des programmes plus légers et moins coûteux sur le long terme.

Dans le même ordre d’idée, la participation canadienne à des missions de combats diminuera probablement au cours des prochaines années. Sous l’œil médusé des autres pays membres de la coalition, le premier ministre Justin Trudeau a déjà annoncé le retrait des CF-18 canadiens de la mission de bombardement contre le groupe armé État Islamique. En 1969, le premier ministre Pierre Elliot Trudeau avait pris une décision semblable au nom de la paix, et de l’économie, en retirant en pleine Guerre froide la moitié des troupes canadiennes postées en Europe et ce malgré la grogne des autres membres de l’OTAN.

La lutte contre le terrorisme continuera assurément, mais comme il a été annoncé durant la campagne électorale, elle sera transformée en support opérationnel et en entrainement des troupes locales plutôt qu’en mission de combat. Le gouvernement libéral tentera probablement de renouer avec la réputation exceptionnelle en support logistique et en communications que les Forces armées canadiennes s’étaient bâtie au sein des membres l’OTAN durant la seconde moitié du 20e siècle.

En se retirant de son rôle de combattant pour se réorienter vers le support opérationnel et le maintien de la paix, le Canada risque aussi de voir ses besoins en personnel militaire se modifier légèrement. La proportion de membres de la régulière par rapport aux réservistes pourrait être révisée au profit de la réserve. En effet, seule une force régulière restreinte est nécessaire pour la participation à des missions de paix et de support opérationnel. En cas de besoin supplémentaire, il est alors facile de piger dans la force de réserve puisqu’un entrainement régulier intensif n’est pas aussi nécessaire que pour une mission de combat.

En terme de défense territoriale canadienne, on risque aussi de voir le gouvernement libéral de Justin Trudeau se tourner vers la réserve. En fait, le gouvernement libéral a déjà annoncé vouloir tout mettre en œuvre pour s’assurer que la force de réserve atteigne son objectif de passer de 24 000 à 30 000 membres. De plus, il est aussi prévu de faire une priorité de l’application des recommandations du rapport sur la transformation des Forces canadiennes, rédigée en 2011 par Andrew Leslie, alors Lieutenant-Général et Chef d’état major de l’Armée canadienne, mais depuis devenu député libéral. Ce rapport recommande entre autres d’éliminer ou de remanier 3500 positions dans la régulière ainsi que de couper plus de 4500 postes dans la réserve à temps plein pour les transformer en positions à temps partiel.

Appuyant toutes actions dans ce sens, la pensée militaire et stratégique canadienne a longtemps été dominée par ce que ces détracteurs appellent le «mythe de la milice». En effet, pour légitimer une préférence envers la réserve, il a souvent été mis en évidence par les gouvernement passés que la milice a prouvé son efficacité de manière récurrente tout au long de l’histoire militaire canadienne, ne justifiant donc pas de dépenses supplémentaires afin de soutenir une force régulière d’une taille élevée.

Cependant, malgré ces coupures et remaniements au sein des Forces armées canadiennes, le Parti Libéral affirmait pendant la campagne électorale ne pas planifier de diminuer le budget alloué aux dépenses de la Défense et s’engageait même à réinvestir l’argent sauvées par les Conservateurs lors des coupes des dernières années, soit plus de 10 milliards $.

Avec l’annonce imminente d’un budget fédéral sur lequel le cabinet libéral travaille actuellement depuis son rassemblement à St-Andrews au Nouveau-Brunswick ainsi qu’une réécriture du livre blanc de la défense prévue d’ici un an, la mission des Forces armées canadiennes et la voie qui sera prise sous le gouvernement de Justin Trudeau seront précisées sous peu. Il nous sera alors possible de vérifier si les traditions libérales en matière de défenses seront effectivement perpétuées et si l’histoire militaire canadienne sera mise en valeur afin de les soutenir.