La bataille contre l’EI ne se gagnera pas du haut des airs, mais au sol, rappelle Justin Trudeau

Le premier ministre Justin Trudeau le 22 janvier 2016 au Jour 3 du Forum économique mondial (FEM) à Davos-Klosters, en Suisse (Adam Scotti/CPM)
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Le premier ministre Justin Trudeau le 22 janvier 2016 au Jour 3 du Forum économique mondial (FEM) à Davos-Klosters, en Suisse (Adam Scotti/CPM)
Le premier ministre Justin Trudeau le 22 janvier 2016 au Jour 3 du Forum économique mondial (FEM) à Davos-Klosters, en Suisse (Adam Scotti/CPM)

Loin de vouloir se désengager de la lutte contre le groupe armé État islamique, le premier ministre Justin Trudeau a plutôt expliqué à Davos cette semaine que, tout en retirant ses CF-18, il veut tout simplement dans un souci d’efficacité contribuer à la lutte contre le groupe djihadiste ce que le Canada sait le mieux faire.

Et ça ne consiste pas à bombarder à tout va.

Reprenant ce que son ministre des Affaires étrangères avait déjà déclaré, le chef libéral a expliqué que le Canada « peut faire mieux qu’effectuer 2% des frappes aériennes de la Coalition qui a peut-être bien davantage besoin de nos formateurs et de nos avions de reconnaissance que de nos CF-18.

Attaqué de toutes parts, particulièrement depuis ce que certains ont vu comme une exclusion du Canada de la réunion d’orientation stratégique de Paris le 20 janvier, le chef du gouvernement canadien a souligner à Davos, en Suisse, où il était présent pour le Forum économique, que « Les pays du monde devraient regarder où se situent leurs avantages concurrentiels« , ajoutant que « Nous avons certainement beaucoup plus à contribuer à aider les milices et les troupes locales à être plus efficace dans la lutte directe contre les terroristes ».

Cela est d’autant plus vrai que « la bataille contre Daesh (L’EI, NDLR] ne sera pas gagné dans les airs, mais en affrontant l’ennemi sur terre », fait valoir Justin Trudeau.

« En fin de compte, des conflits comme celui-ci doivent se régler sur le terrain », explique-t-il, notant que les Canadiens ont « une expertise considérable » dans l’enseignement, la formation et la fourniture de services de renseignement à des soldats et des troupes, comme ils le faisaient en Afghanistan.

Les conservateurs, qui avait fait adopter en octobre 2014 la motion autorisant la mission de combat et, en mars 2015, celle autorisant son extension à la Syrie, et qui forment maintenant l’Opposition officielle à Ottawa après leur défaite électorale du 19 octobre dernier, assimilent le retrait des CF-18 à un retrait du combat, alors que les libéraux au pouvoir présentent cette décision comme un recentrage de la lutte sur ce que le Canada peut faire de mieux.

Il faut dire aussi que fournir de la formation coïnciderait non seulement avec ce que les Américains, qui dirigent la Coalition, réclament de plus en plus de leurs alliés, mais également avec la volonté des Irakiens, notamment, de prendre en main de plus en plus la lutte contre le groupe islamiste armé.

En outre, le gouvernement irakien souhaite que la coalition antijihadistes forme plus de policiers irakiens, a déclaré de son côté samedi un responsable de la Défense américain, alors que la coalition prépare un renforcement de ses efforts contre les djihadistes du groupe État islamique (EI).

« Les Irakiens voudraient plus d’aide pour entraîner des forces de police locales. Ils pensent que ces forces de police locales ont joué un rôle important à Ramadi », la ville reconquise par les forces irakiennes en décembre, « et ils veulent que ce scénario se répète », a indiqué ce responsable.

Mais, après neuf années pendant lesquelles la rhétorique guerrière des conservateurs a pu faire croire que le Canada était un joueur de première importance, certains Canadiens qui avaient pris goût au son du tambour, blessés dans leur ego national et nostalgiques de la fanfare harpérienne, ont du mal à accepter que leur pays n’est, aujourd’hui comme à l’époque du gouvernement précédent, qu’une puissance moyenne qui se doit d’agir avec efficacité et selon ces capacités, quitte à ce que cela puisse semble parfois moins héroïque.


Redéfinition du cadre de la lutte et « front libyen »

Des décisions dans l’ombre de la Tour Eiffel: le général des Marines Joseph F. Dunford Jr., à gauche, chef d’état-major des États-Unis, et son homologue français, le général Pierre de Villiers, à l’Ecole Militaire à Paris, deux jours après la réunion dans la capitale française des grands contributeurs de la Coalition de lutte à l’EI le 22 janvier 2016. (D. Myles Cullen/DoD)
Le « front libyen » est un parfait exemple qu’il n’y a pas, pour reprendre les mots du chef d’état-major américain, le général des marines Joseph Dunford,  » de réponses faciles et de raccourcis ».

L’opinion publique et les médias avait fait grand cas de ce que certains ont appelé l’exclusion du Canada de la rencontre ministérielle sur la lutte au groupe État islamique qui s’est tenue le 20 janvier à Paris, réunissant les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Australie et les Pays-Bas,

Mais le Canada n’était pas le seul absent à cette rencontre d’orientation stratégique où les pays invités ont été choisis non seulement en fonction de leur contribution quantitative et qualitative à la Coalition, mais aussi en fonction des problèmes nouveaux qui ont été abordés à cette rencontre.

Et c’est ainsi que, deux jours après la réunions des ministres de la Défense à Paris, les chefs d’état-major américain et français se sont rencontrés dans la capitale française discuter de la lutte contre l’EI, ainsi eue du cadre de l’action militaire contre les terroristes de ce groupe armé en Libye.

Parlant aux journalistes après des entretiens avec son homologue français, le général Pierre de Villiers, le général Dunford a décrit la France comme un «partenaire extraordinairement capable» dans le cadre d’une à l’EI « plus large ».

Non seulement la France mène des frappes aériennes contre des cibles terroristes et a récemment engagé son porte-avions Charles de Gaulle dans la lutte et 3500 militaires, mais 3.500 soldats français luttant contre les terroristes en Afrique sub-saharienne.

« Il est juste de dire que nous sommes à la recherche d’une action militaire décisive contre l’EI [en Libye)] en conjonction avec un processus politique légitime », a déclaré Dunford.

L’action militaire doit être soigneusement pensé, a-t-il affirmé, soulignant la complexité de la situation, et doit inclure la construction d’une coalition et des partenaires capables sur le terrain.

« Il n’y a pas de réponses ou de raccourcis rapides, surtout étant donné les conséquences », ajoutant que la stratégie à long terme, doit soutenir le renforcement des capacités en matière de sécurité à l’intérieur de la Libye.

Alors qu’une «une action militaire décisive» en Libye est de plus en plus à l’ordre du jour, il n’était que normal de définir le cadre de la lutte avec les partenaires qui comptent. La rhétorique enflammée et « patriotarde » du gouvernement Harper ont fait oublier que, si c’était un commandant canadien, le général Charles Bouchard, qui était à la tête des forces de l’OTAN lors de l’intervention militaire en Libye ne 2011, la définition et le cadre de l’intervention avaient été décidées auparavant par et avec les grandes puissances, notamment la France.

Et encore aujourd’hui, les grandes stratégies, la définition des missions et du cadre militaire des interventions des puissances occidentales se discutent le plus souvent en comités restreints sans le Canada. C’était vrai sous Harper,où nous n’avons participé qu’à des rencontre élargies réunissant de 20 à 60 membres de la Coalition de lutte à l’EI, et c’est encore vrai sous Trudeau.

Ceux que la rhétorique guerrière du gouvernement précédent avait convaincu que le Canada était devenu un joueur de première importance et pouvait aspirer à participer à la définition des grandes stratégies mondiales, et qui sont aujourd’hui amèrement déçus, devraient peut-être s’en prendre à leur propre naïveté avant d’accuser le gouvernement Trudeau d’avoir été cause d’un recul de l’influence du Canada sur la scène internationale.