Les Kurdes syriens pour le fédéralisme, mais les États-Unis pas prêts à reconnaître une région autonome

Le bataillon féminin kurde (YPJ) qui progresse contre des groupes djihadistes Etat islamique et Front al-Nosra à Rojava, région du nord-est de la Syrie. YPJ fait partie du bras armé d'un parti kurde syrien proche du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). (Archives/Delil Souleiman/AFP)
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Le bataillon féminin kurde (YPJ) qui progresse contre des groupes djihadistes Etat islamique et Front al-Nosra à Rojava, région du nord-est de la Syrie. YPJ fait partie du bras armé d'un parti kurde syrien proche du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). (Archives/Delil Souleiman/AFP)
Le bataillon féminin kurde (YPJ), le pendant féminin des YPG, se bat lui aussi contre les groupes djihadistes État islamique et Front al-Nosra au Rojava, nord-est de la Syrie. (Archives/Delil Souleiman/AFP)

Les Kurdes de Syrie se prononcent jeudi sur l’unification des régions sous leur contrôle dans le nord syrien, un projet qui s’inscrit dans le cadre d’un modèle fédéral pour toute la Syrie, ont indiqué à l’AFP des responsables.

Le Kurdistan syrien. (Actukurde)
Plus de 150 représentants de partis kurdes, arabes et assyriens se sont réunis mercredi à Rmeilane (nord-est) et devraient conclure leur rassemblement jeudi par l’annonce de cette décision, selon un journaliste de l’AFP présent sur place.

« Cette réunion doit (permettre de) développer un nouveau système de gouvernement pour le nord de la Syrie et les participants penchent pour le fédéralisme », a indiqué Sihanuk Dibo, consultant pour le principal parti politique kurde syrien (PYD).

Selon un projet de déclaration consulté par l’AFP, les délégués affirment qu' »une fédération démocratique (est) la seule façon de garantir les droits de tous les individus ». « Nous allons définir les limites de ces régions et leurs prérogatives », disent-ils.

Concrètement, cette décision élargira la zone d' »administration autonome » que les Kurdes syriens ont mise en place depuis le début du conflit.

Elle ne constitue pas un premier pas vers l’indépendance, ont prévenu des responsables, mais elle doit servir de modèle au reste de la Syrie.




« Le système fédéral dans le nord de la Syrie s’inscrit dans ce que nous considérons comme une nécessité, l’adoption du fédéralisme à l’échelle de toute la Syrie », a indiqué Ibrahim Ibrahim, un responsable kurde pour les médias.

« Une nouvelle Constitution déterminera la relation entre le centre à Damas et les districts fédéraux », a-t-il ajouté.

« Nous prenons cette initiative en espérant qu’elle s’imposera dans toute la Syrie », a déclaré à l’AFP Cheikh Hamad Chehade, leader d’une tribu arabe du Kurdistan syrien (Rojava).

La manœuvre kurde risque de rencontrer l’hostilité de la Turquie, qui voit d’un mauvais oeil l’établissement d’une zone d’influence kurde à sa frontière avec la Syrie et a bombardé ces dernières semaines des positions kurdes en Syrie.

En plus des cantons actuels d’Afrine, Kobané et Jaziré, l’aire géographique de la nouvelle administration kurde engloberait des secteurs pris au groupe État islamique (EI) dans le nord syrien avec le soutien aérien de la coalition internationale antijihadistes.

Selon Mutlu Civiroglu, un expert basé à Washington interrogé par l’AFP, cette annonce kurde constitue un « message politique » adressé « aux Nations unies, aux États-Unis, à la Russie et plus spécialement (aux négociateurs réunis) à Genève », pour les prévenir : « Si vous nous ignorez, nous allons déterminer nous-mêmes notre avenir ».

Les Kurdes de Syrie sont en effet exclus des négociations intersyriennes indirectes qui se déroulent actuellement à Genève sous l’égide de l’ONU dans le but de trouver une solution politique à un conflit ayant fait plus de 270.000 morts en cinq ans.

Une question qui divise

Le chef de la délégation du régime à Genève, Bachar al-Jaafari, a indiqué mercredi que le fédéralisme en Syrie serait « un échec total » et créerait des divisions entre les Syriens. Le groupe qui rassemble les principales organisations de l’opposition politique et armée (Haut comité des négociations) rejette lui aussi catégoriquement l’idée d’une Syrie fédérale.

Pour M. Ibrahim, le fédéralisme est pourtant « la meilleure façon de préserver l’unité du pays, car il y a une grande méfiance entre les différentes parties ».

La question des Kurdes de Syrie divise aussi les pays qui soutiennent l’opposition au régime de Damas. La Turquie considère les YPG comme le prolongement du PKK, mouvement kurde turc qu’elle qualifie de « terroriste », et reproche aux États-Unis leur soutien appuyé à ce groupe, perçu par Washington comme la force antidjihadistes la plus efficace sur le terrain.

« L’unité nationale et l’intégrité territoriale de la Syrie sont essentielles, a indiqué à l’AFP une source diplomatique turque à Ankara. Selon elle, le peuple syrien doit « décider collectivement » de la future organisation politique du pays.

« Hors de ce cadre, les initiatives unilatérales (comme celle des Kurdes syriens) ne peuvent pas être valables », a-t-elle dit.

Les États-Unis ne reconnaîtront pas une région autonome crée unilatéralement

Les États-Unis ont prévenu mercredi qu’ils ne reconnaîtraient pas la création par les groupes kurdes de Syrie d’une région unifiée et autonome dans les zones qu’ils contrôlent.

« Nous avons été très clairs sur le fait que nous ne reconnaîtrons pas de régions autonomes en Syrie », a indiqué Mark Toner, porte-parole du département d’Etat, à la presse.

« C’est quelque chose qui doit être discuté et accepté par toutes les parties concernées à Genève et ensuite par le peuple syrien lui-même », a ajouté M. Toner, faisant référence aux pourparlers de paix en cours actuellement en Suisse entre représentants du régime de Bachar al-Assad et des groupes d’opposition, sous médiation de l’ONU.

Washington a soutenu et même encouragé les Kurdes de la région dans leur lutte contre un ennemi commun, le groupe djihadiste Etat islamique (EI).

Mais le département d’État a affirmé mercredi qu’il n’accepterait pas le démantèlement de la Syrie, et que tout modèle de fédéralisme devrait être issu des pourparlers de Genève.

Sauf qu’aucune des parties représentant la minorité kurde de Syrie n’a été invitée aux tractations et elles essaient de leur côté de créer une région autonome unifiée.

Toute initiative visant à étendre la situation actuelle en matière d’autonomie déclencherait les foudres de la Turquie, méfiante à l’égard de ce qui pourrait encourager les velléités séparatistes kurdes à l’intérieur de ses frontières.