Libye: le cabinet d’union prend le contrôle de deux ministères, mais essuie un nouvel échec au Parlement

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Le chef du gouvernement d'union nationale libyen, Fayez al-Sarraj (2eD), et les membres de son équipe le 31 mars 2016 à Tripoli. (AFP/MAHMUD TURKIA)
Le chef du gouvernement d’union nationale libyen, Fayez al-Sarraj (2eD), et les membres de son équipe le 31 mars 2016 à Tripoli. (AFP/MAHMUD TURKIA)

Le Parlement libyen a reporté sine die sa session attendue lundi sur le vote de confiance au gouvernement d’union soutenu par l’ONU, qui a pourtant continué à asseoir son autorité en prenant les rênes de ses premiers ministères à Tripoli.

Ce gouvernement a reçu une nouvelle marque de soutien avec la visite surprise à Tripoli du ministre britannique des Affaires étrangères Philip Hammond, qui a rencontré le Premier ministre désigné Fayez al-Sarraj quelques jours après une démarche similaire de ses homologues italien, français et allemand.

La session du Parlement basé à Tobrouk (est) n’a finalement pas eu lieu malgré la présence de l’émissaire de l’ONU Martin Kobler pour « encourager » les députés à voter, ont précisé des parlementaires en mettant en avant de profondes divergences.

Issu d’un accord conclu fin 2015 sous l’égide de l’ONU par des membres des factions rivales, le gouvernement d’union a besoin du vote de confiance du Parlement pour pouvoir étendre son autorité à l’est du pays gouverné pour le moment par un cabinet parallèle qui refuse de lui céder le pouvoir avant un tel vote.

« Les députés ont seulement tenu des consultations aujourd’hui. On verra bien comment les choses évolueront », a déclaré le député Ali Tekbali.

Le député Khalifa Daghari a annoncé « la mise en place d’un comité formé de députés pour tenter de parvenir à un accord entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le gouvernement d’union ».

« Si nous parvenons à un accord, nous tiendrons une session demain (mardi), sinon on continuera de négocier », a-t-il dit.

Ce Parlement a plusieurs fois échoué à tenir un vote de confiance sur le gouvernement d’union, faute de quorum.

Même si sa légitimité n’a pas encore été consacrée par un vote de la chambre, le gouvernement d’union s’est autoproclamé le 12 mars en fonctions sur la base d’un communiqué de soutien d’une centaine de parlementaires (sur 198).

Arrivé le 30 mars à Tripoli par la mer, il a pris ses quartiers dans la base navale de la capitale. Il a rallié le soutien d’acteurs économiques clé comme la compagnie nationale pétrolière et la banque centrale ainsi que celui d’une partie des autorités basées à Tripoli et rivales du gouvernement installé dans l’Est.

Le vice-Premier ministre désigné, Ahmed Meitig, a toutefois indiqué que quelle que soit l’issue du vote du Parlement, l’exécutif d’union commencerait à prendre le contrôle de ministères à Tripoli.

Ainsi lundi, Mohamad al-Amari, ministre d’Etat, « a pris le contrôle du siège » du ministère de l’Habitat et des travaux publics ainsi que de celui du ministère des Affaires sociales, selon un communiqué officiel.

En soirée, M. Sarraj devait participer à une vidéo-conférence avec les ministres de la Défense et des Affaires étrangères de l’Union européenne réunis à Luxembourg.

Cette réunion permettra de « travailler à identifier des projets (de soutien) concrets sur le plan économique, politique ou sécuritaire », a dit la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini alors que plusieurs pays européens envisagent de rouvrir leurs ambassades en Libye, pays miné par des années de violences et de luttes de pouvoir.

Cette intense activité diplomatique des Européens s’est accompagnée par l’annonce dimanche par M. Kobler du retour de la mission des Nations unies (Manul) en Libye, pays qu’elle avait quitté en 2014 en raisons des violences.

Lors d’une visite éclair à Tripoli, le ministre britannique Hammond a apporté le soutien de son pays au gouvernement Sarraj en lui promettant notamment une aide de 10 millions de livres (environ 12,6 millions euros).

M. Hammond a souligné l’importance que son pays et l’UE accordent à la lutte contre l’organisation jihadiste Etat islamique (EI) et l’immigration clandestine.

Pour lui, « combattre Daech (un acronyme en arabe de l’EI) et l’immigration clandestine font partie du même combat et c’est au peuple et au gouvernement libyens de décider comment ils veulent reconquérir leur pays de (l’emprise) des envahisseurs de Daech ».

Les Occidentaux espèrent que l’entrée en fonctions du gouvernement d’union permettra à la Libye de regagner un semblant de stabilité et sera à même de lutter contre l’EI qui est monté en puissance dans ce pays à la faveur du chaos.

Signe de cette instabilité, au moins 26 soldats des forces loyales au Parlement de Tobrouk ont été tués ces cinq derniers jours dans la région de Benghazi (est) dans des affrontements avec des groupes « terroristes », selon l’agence libyenne Lana.

L’UE détaille son soutien « concret » au gouvernement d’unité

Par ailleurs, l’UE a détaillé lundi des « projets concrets » pour appuyer le gouvernement d’unité nationale libyen, dans les domaines économiques et sécuritaires, envisageant notamment de former les garde-côtes pour mieux lutter contre les passeurs de migrants.

Les ministres de la Défense et des Affaires étrangères de l’Union européenne se sont entretenus lundi soir par visioconférence avec le Premier ministre Fayez al-Sarraj, qui tente d’asseoir son autorité sur l’ensemble de la Libye.

Ces consultations sont intervenues juste avant le report sine die par le Parlement libyen, basé à Tobrouk (est), d’un vote de confiance crucial pour le gouvernement d’unité soutenu par l’ONU, en raison de profondes divergences.

Autoproclamé, le gouvernement d’union est issu de négociations menées sous l’égide de l’ONU. Il a déjà obtenu le soutien de certaines milices, mais aussi de la banque centrale ou de la compagnie pétrolière nationale depuis que M. Sarraj est arrivé à Tripoli le 30 mars.

Parmi les « priorités » du nouveau gouvernement figurent « la sécurité, la lutte contre Daech (acronyme arabe de l’organisation jihadiste Etat islamique, implantée dans la ville côtière de Syrte), la reconstruction des institutions étatiques, l’aide humanitaire, la reprise économique, les conditions sociales et l’emploi de la population », a expliqué la Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini.

« Il y a aussi le besoin de travailler ensemble sur une approche globale de la migration: le contrôle des frontières, former et aider en particulier les garde-côtes » libyens, a ajouté Mme Mogherini.

Les Occidentaux espèrent que l’installation d’un gouvernement d’union en Libye permettra d’empêcher l’EI de faire de la Libye sa nouvelle base arrière, mais aussi de juguler les départs d’embarcations chargées de migrants depuis les côtes libyennes, récemment repartis à la hausse.

« Assurer la sécurité des Libyens, c’est une question vitale pour eux, mais c’est aussi une question vitale pour les pays de la région » et « pour les pays européens », a insisté le chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault.

Dans cette perspective, les Européens envisagent d’élargir le mandat de « Sophia », l’opération navale de l’UE de lutte contre les passeurs de migrants au large de la Libye mise sur pied à l’été 2015.

Ils estiment qu’elle devrait « contribuer à la sécurité générale (…) par exemple par le biais d’un renforcement potentiel des capacités pour les garde-côtes libyens et la mise en oeuvre du droit international », selon la déclaration adoptée par les 28.

« Cela concerne la lutte contre le trafic humain, ceux qui exploitent les migrants. C’est aussi une action contre le trafic de drogue, contre le trafic d’armes (…) C’est tout le chantier qui commence maintenant », a commenté M. Ayrault.

Mais rien n’a été tranché lundi, et l’UE n’agira pas sans demande explicite des nouvelles autorités libyennes.

« Sophia » est pour l’heure cantonnée aux eaux internationales, faute d’autorisation officielle de se rendre dans les eaux territoriales libyennes ou de feu vert de l’ONU en ce sens, ce qui laisse aux passeurs le champ libre pour envoyer des embarcations de fortune chargées de migrants en haute mer.

L’UE, qui a mis sur la table un paquet de 100 millions d’euros d’aide économique et humanitaire, propose également aux nouvelles autorités une mission civile « de conseil et de soutien dans les domaines de la police et de la justice criminelle » en matière de lutte antiterroriste, de gestion des frontières ou de lutte contre l’immigration irrégulière, selon la déclaration finale.

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