CIRRICQ: pourquoi un examen de la politique de défense et quel examen ? (VIDÉO)

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Après avoir visité la base de Valcartier et la Garnison Montréal vendredi 6 mai, le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, a participé au colloque sur la défense organisé par le Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ) où il a redit l’importance de la consultation qu’il a lancée le mois dernier.

Une vingtaine d’experts provenant de dix universités canadiennes et le ministre de la Défense y ont discuté de la défense du Canada au 21e siècle qui s’inscrivait dans le cadre des consultations publiques sur la politique de défense, mais était organisé par le CIRRICQ, et non par le ministère.

Au menu de la rencontre, organisée par Justin Massie, professeur à l’UQAM et directeur de recherche au CIRRICQ: les principaux défis liés la sécurité du Canada, le rôle que jouent les Forces armées canadiennes pour contrer les menaces et relever les défis actuels et sur les ressources et les capacités pour réaliser le mandat des Forces armées canadiennes. Quatre ateliers sur des thèmes incontournables, « La prolifération des menaces », « Les acquisitions militaires au 21e siècle », « La gestion des conflits mondiaux », « La défense de l’Amérique du Nord ».

Mais, si la plupart des universitaires universitaires, toujours friands de colloques et discussions, se sont « régalés », plusieurs participants issus du monde militaire n’ont pas hésité à afficher leur scepticisme face aux consultations publiques dans le cadre de l’examen de la politique de défense lancée le 6 avril par le ministre Sajjan.

Il n’y a aucun doute que le ministre bénéficie d’une bonne crédibilité auprès des militaires

Le ministre, qui s’est enrôlé en 1989 dans la Première réserve de l’Armée canadienne a ensuite rejoint l’armée à temps plein, a été déployé quatre fois au cours de sa carrière militaire, une fois en Bosnie et trois fois en Afghanistan. En 2011, il est devenu le premier Sikh à commander un régiment de l’Armée canadienne lorsqu’il fut nommé commandant du British Columbia Regiment (Duke of Connaught’s Own).

Rencontré à Montréal le 4 mai à l’occasion du lancement de La Force au Féminin, le grand patron des Forces armées au Québec, le brigadier-général Stéphane Lafaut, commandant de la 2e Division du Canada et de la Force opérationnelle interarmées (Est), faisait d’ailleurs observer la fierté des militaires d’avoir un des leurs à la tête du ministère de la Défense.

Mais il en faudra plus pour atténuer la méfiance du monde militaire, plus habitué aux discussions en vase clos, face à ce genre de consultations.

Faisant écho aux propos du vice-amiral à la retraite et ex chef d’état-major adjoint à la Défense, Bruce Donaldson qui, à la première table ronde le 27 avril sur l’examen de la politique de défense, déclarait reconnaître que ce genre d’exercice pouvait être utile mais rappelait « que les éléments fondamentaux de la défense et de la sécurité au Canada ont changé au cours des cent dernières années (en dépit d’examens périodiques), ni que la situation changera pendant les cinq prochaines décennies », d’autres personnalités issus du monde militaires ont émis des doutes à leur tour à Montréal sur la pertinence de ces consultations.

Le brigadier-général à la retraite Richard Giguère, ex grand patron des Forces armées de l'Est du canada, maintenant professeur invité à l'École des Hautes études internationales de l'Université Laval. (Jacques Godbout/45eNord.ca)
Le brigadier-général à la retraite Richard Giguère, ex grand patron des Forces armées de l’Est du canada, maintenant professeur invité à l’École des Hautes études internationales de l’Université Laval. (Jacques Godbout/45eNord.ca)

Présentateur au premier atelier du colloque de samedi, l’atelier sur la prolifération des menaces, le brigadier-général à la retraite Richard Giguère, maintenant professeur invité à l’École des Hautes études internationales de l’Université Laval, n’a pas hésité en entrevue sur place avec 45eNord.ca à rappeler les limites de ce genre de consultations: « Les grandes orientations qui définissent la politiques de défense, ce sont les mêmes depuis longtemps, c’est toujours la protection du Canada, la défense de l’Amérique du Nord avec nos collègues américains dans le cadre du NORAD et l’appui aux organisations internationales, les missions internationales. »

« Ces grand principes existent depuis la fin de la Deuxième Guerre », de renchérir l’ex grand patron des Forces armées de l’Est du Canada. « je ne vois pas un changement là dedans, mais c’est peut-être dans quelques détails qu’il va y avoir des différences. ».

L’ex militaire a aussi « soulevé le fait lors de sa présentation », a-t-il rappelé en entrevue, « que même si on a un examen de la politique de défense du canada, il y avait pas la même chose qui se passait au niveau de la politique étrangère au moment où on se parle, alors qu’il faut arrimer ses grandes politiques là pour avoir une politique unifiée au niveau du Canada: la politique étrangère, la politique de défense, la politique de sécurité, une politique sur la cybersécurité. »

Le brigadier-général nous a donc déclaré en toute franchise qu’il trouvait « étrange, au niveau de la politique étrangère qu’on assiste pas au même examen qu’on voit pour la politique de défense ».

« L’idée de travailler sur une stratégie de défense sans faire un exercice similaire pour notre politique étrangère est un peu surprenant. Est-ce que la politique de défense découle de notre politique étrangère ou vice versa? Si une révision de notre politique étrangère est également au menu mais prévue un peu plus tard, quels seront les impacts sur la politique de défense nouvellement conçue? Comment arrimer notre politique étrangère, notre politique de défense et notre sécurité nationale sans synchroniser l’exercice? », a expliqué le général.

Le lieutenant-colonel à la retraire, maintenant professeur à l'Université de Sherbrooke et chercheur associé au CIRRICQ, Rémy Landry, au colloque du 7 mai sur la défense. (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)
Le lieutenant-colonel à la retraire, maintenant professeur à l’Université de Sherbrooke et chercheur associé au CIRRICQ, Rémy Landry, au colloque du 7 mai sur la défense. (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)

Le lieutenant-colonel à la retraire, maintenant professeur à l’Université de Sherbrooke et chercheur associé au CIRRICQ, Rémy Landry, qui a fait pour sa part une présentation à l’atelier sur la défense de l’Amérique du Nord et pour qui une approche pragmatique s’impose, va quant à lui plus loin.

Si le général à la retraite Giguère trouve étrange qu’il n’y ait pas également un examen de la politique étrangère, le professeur Landry quant à lui, trouve fait déplorable.

Pour le professeur Landry, revoir la politique de défense sans revoir, avant ou en même temps, la politique étrangère s,apparente à mettre la charrue avant les bœufs.

Et, comme de bien entendu, devant la perspectives de voir réduit le rôle des forces armées et l’horreur que constituerait pour la plupart d’entre eux une approche de « niche », la plupart des participants issus du monde militaire ont mis en garde contre la perte d’expertises et de capacités, prévenant qu’une capacité perdue était très longue et coûteuse à rebâtir.

Illustration (amusante) d’une autre opposition, voire même d’une incompréhension entre penseurs civils et militaires: lorsqu’en atelier sur les acquisitions militaires au 21e siècle le professeur Jean-Christophe Boucher de l’Université MacEwan d’Edmonton et chercheur au CIRRICQ a fait remarquer pour éclairer son propos sur des Forces armées plus minces et efficaces que le Canada ne devrait pas s’acheter une Ferrari s’il n’en a pas l’usage ni les moyens et devrait plutôt se contenter d’une excellente Toyota Corolla, son collègue issu du monde militaire, Rémi Landry, lui aussi associé au CIRRICQ, n’a pu s’empêcher de lui lancer avec humeur depuis la salle: « Et pourquoi pas une calèche? ».

Il faut dire qu’à cet atelier sur les acquisitions, le camp des « C’est toujours trop! », où se rangent plusieurs civils, était nettement majoritaire par rapport à celui des « C’est jamais assez! » auxquels les militaires sont soupçonnés appartenir…

La réponse du ministre

En entrevue avec 45eNord.ca un peu plus tôt, le ministre Sajjan a pour sa part fait valoir que, même si les grandes décisions en matière d’acquisition de navires ne peuvent être remises en cause, pas plus que la nécessité de remplacer les avions de chasse, il était tout de même important que les Canadiens aient l’occasion de s’exprimer sur la politique de défense.

« Les Forces armée canadiennes appartiennent au peuple canadien », de rappeler le ministre et il est alors important, alors que nous traçons le chemin que nous voulons emprunte, que les Canadiens aient leur mot à dire sur leurs Forces armées et comment la défense est menée, en connexion avec les priorités en matière de politique étrangère », que le ministre jugent déjà par ailleurs déjà bien définies.

Les consultations, pour le ministre Sajjan, devront alors porter plutôt sur les structures et la réponse des Forces armées aux besoins des Canadiens et de la politique étrangère du pays.

Mais pas question pour autant de renoncer à combler les lacunes des Forces armées en matière de « capacités », a assuré le ministre, et bien sûr, pas question de changer la « géographie » du pays.

Quant à la consultation, selon le ministre, elle ne cherche pas tant à chercher à mettre tout le monde d’accord, d’expliquer le ministre Sajjan, qu’à permettre une conversation, et une conversation dans les deux sens où le gouvernement Trudeau pourra, lui aussi, s’expliquer.

Et le général Giguère de rappeler sagement quant à lui qu’au terme de ces consultations, le Canada sera bien évidemment toujours entouré d’eau…et de glace! Pendant que se poursuivra fort probablement bien après les consultations en cours, pourrions nous ajouter, le combat entre les « C’est toujours trop! » et les « C’est jamais assez! » qui, au moins, se seront rencontrés, ne serait-ce que ce matin de mai au CIRRICQ.

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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