Je me souviens de ce réserviste…

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Exercice Noble Guerrier en Caroline du Nord avec les réservistes des 34e et 35e Groupe-brigade du Canada (Photo: Nicolas laffont/45enord.ca)
Des réservistes des 34e et 35e Groupe-brigade du Canada, lors de l’exercice NOBLE GUERRIER 12. (Archives/Nicolas laffont/45eNord.ca)

L’état de la Réserve et la formation des réservistes sont au cœur de l’actualité depuis la publication, il y a quelques jours, du Rapport du vérificateur général du Canada. Étrange, car les constats de ce dernier sont déjà connus depuis longtemps et n’ont probablement rien appris de nouveau aux autorités militaires. De plus, je doute fortement que ceux et celles qui s’y connaissent moindrement en affaires militaires soient tombés en bas de leur chaise à la lecture de ce rapport. Toutefois, les médias ont sauté sur l’occasion pour en faire une nouvelle nationale. Mais bon, nous savions déjà que la Réserve de l’Armée canadienne, tout comme celle de la Marine royale canadienne et de l’Aviation royale canadienne sont en mauvais état, et ce, depuis plusieurs années.

Ce qui m’inquiète davantage est le sort des hommes et des femmes qui servent à temps partiel dans les Forces armées canadiennes (FAC). Après tout, les réservistes sont confrontés à des réalités similaires que les réguliers surtout dans le cadre d’un déploiement. Les réservistes font aussi face à des défis particuliers qui sont liés au service militaire à temps partiel. Il n’y a rien de facile que de combiner la vie civile avec la vie militaire. Le réserviste occupe un emploi civil de 09h00 à 17h00 et chaque jeudi soir se rend à son unité de réserve pour participer aux diverses activités. Je suis d’avis que ceux et celles qui s’enrôlent à titre de réserviste le font d’abord et avant tout pour l’aventure, la camaraderie, un petit revenu supplémentaire, car les avantages sont assez limités. Ils sont donc des passionnés, des gens dévoués. Cela m’amène à vous parler d’une situation vécue qui m’a permis de mieux saisir la réalité des réservistes et de leur témoigner tout mon respect.

Durant ma carrière militaire, il y a eu quelques événements particuliers qui demeurent à ce jour très significatifs, pour ne pas dire très présents dans mes souvenirs. C’est le cas, d’un réserviste et de sa conjointe que j’ai rencontrés il y a exactement dix ans de cela dans le cadre d’une Évaluation pré-déploiement pour l’Afghanistan. Je peux dire que je pense encore régulièrement à cet homme et à cette femme et au sort que la vie leur a réservé.

Le réserviste et sa conjointe étaient venus me rencontrer en fin de journée pour compléter l’Évaluation pré-déploiement et ultimement pour obtenir une recommandation positive afin qu’il puisse poursuivre les autres étapes de son état de préparation. Il avait dans la quarantaine et il occupait un excellent emploi à temps complet dans une grande compagnie de la région de la capitale nationale. Elle avait aussi une carrière professionnelle en plein essor au sein de la Fonction publique du Canada. Il s’était enrôlé dans la Réserve de l’Armée canadienne lorsqu’il avait une vingtaine d’années, car il aimait l’aventure, les défis, la camaraderie, les exercices et il désirait, un jour, participer à un déploiement opérationnel. Cette occasion de déploiement allait être l’Afghanistan de 2006. Une année très difficile pour le Canada, vous vous souviendrez! Après avoir discuté avec sa conjointe, obtenu la permission de son employeur et informé le commandant de son unité, il était convaincu que ce déploiement en Afghanistan allait être le point culminant de sa carrière militaire de réserviste. Il n’avait pas tort, mais définitivement pas comme il l’avait imaginé.

D’ordre général, l’évaluation pré-déploiement se complète en une trentaine de minutes. Plusieurs questions sont posées au réserviste et à sa conjointe afin d’évaluer son état de préparation, l’adaptation familiale face aux enjeux d’un déploiement et ultimement pour s’assurer que le membre militaire est prêt émotionnellement, psychologiquement et socialement pour ce déploiement. L’évaluation avec le couple m’avait pris 60 minutes. Il était hors de doute que la conjointe du réserviste avait des réticences face à cette possibilité de déploiement. Il n’y avait pas de problèmes psychosociaux en soi au sein du couple qui aurait pu empêcher le réserviste de déployer, mais il était évident que le couple avait besoin de plus de temps pour discuter de cela. J’ai donc pris la décision de leur attribuer le statut « jaune ou en attente » et de leur donner quelques jours pour poursuivre leur discussion avant de soumettre ma recommandation et de signer les documents de rigueur.

Quelques jours plus tard, le réserviste et sa conjointe sont revenus me voir. J’ai poursuivi l’évaluation en mettant un accent sur les réticences de la conjointe. Cette dernière avait des craintes pour son conjoint d’aller en Afghanistan, ne voyait pas la nécessité de déployer, sur sa préparation militaire, sur la rapidité de son départ et s’inquiétait de son retour à la maison. Toutes ses inquiétudes étaient bien fondées. Laquelle conjointe ou lequel conjoint d’un militaire qui a déployé en Afghanistan n’a pas vécu de telles inquiétudes? Toutefois, tant le réserviste, sa conjointe que moi-même avions reconnu qu’il n’y avait pas de raisons significatives qui pouvaient amener une non-recommandation de son déploiement. Après avoir signé les documents du réserviste, nous nous sommes donnés la main, je leur ai souhaité le meilleur pour l’avenir et, au réserviste, de bien faire attention à sa personne et aux membres de son unité. Sur ce, la conjointe me lança un regard perçant et elle ajouta « Comment peut-il faire ça? C’est la guerre là-bas! » En sortant, elle s’excusa pour son commentaire.

À toutes les fois que j’ai eu à faire des Évaluations pré-déploiement avec des réservistes, j’ai toujours eu des questionnements par rapport à leur préparation militaire, technique, mentale et physique, à leur intégration dans une unité de réguliers qui se connaissent et travaillent ensemble depuis un certain temps, à l’établissement des relations, de la confiance, de l’esprit d’équipe avec ces derniers, à leur traitement au sein de l’unité, mais aussi à leur retour au Canada. Après son déploiement, le réserviste débarque de l’avion, prend son équipement, conduit jusqu’à son domicile et quelques jours plus tard, il reprend son travail civil et ses activités avec son unité qui est composée de réservistes qui n’ont pas vécu les mêmes choses que lui durant les derniers mois. Il s’agit d’un « méchant » défi!

En revanche, je me disais aussi que les réservistes sont majeurs et vaccinés. Ils prennent la décision de demander de participer à un déploiement opérationnel en connaissance de cause et avec leurs propres motivations. À l’instar des militaires de la force régulière, les réservistes ne sont pas tenus, ne sont pas « obligés » de déployer en théâtre opérationnel.

Quelques semaines plus tard, la médecin-chef du Centre de services de santé des FAC d’Ottawa avait fait irruption dans mon bureau pour m’indiquer que mes services étaient requis à titre de membre de l’Équipe de réception des blessés. Dans moins de 12 heures, en pleine nuit, allait arriver un avion des Forces armées canadiennes avec à son bord quelques militaires blessés en Afghanistan. Je devais me rapporter au Centre d’accueil du Canada à l’Aéroport international MacDonald-Cartier d’Ottawa. Quelle fut notre surprise en arrivant sur les lieux et en constatant tout ce branle-bas de combat! Il y avait un nombre difficilement calculable de militaires dont plusieurs hauts gradés, des politiciens, des journalistes et des professionnels de la santé. Ce n’est qu’une fois sur les lieux que j’ai appris le nom des militaires blessés. Le nom du réserviste que j’avais évalué quelques semaines auparavant figurait sur la liste. Il était sérieusement blessé aux jambes tout particulièrement, ayant reçu des éclats d’engin explosif improvisé. En lisant cette information, je me suis soudainement mal senti, empathique, mais en colère aussi.

Mon rôle consistait à assister les membres des familles et d’offrir du soutien. Avec appréhension, j’ai donc rencontré, en compagnie de l’aumônier, la conjointe du réserviste. Elle était littéralement « défaite ». Elle répétait constamment « qu’elle le savait que quelque chose de la sorte allait se produire et qu’il n’aurait jamais dû y aller ». Je crois que je n’ai pas besoin de vous dire que la rencontre n’a pas été facile. La conjointe ne blâmait pas directement les FAC, mais elle avait des commentaires très sévères à leur égard. Elle était aussi en colère contre son conjoint d’avoir déployé en Afghanistan lorsqu’il aurait pu ne pas y aller. Elle fut en mesure de voir son conjoint quelques instants avant qu’il soit transporté par ambulance dans un hôpital civil d’Ottawa. Elle était étouffée par les émotions et elle se contenta de prendre son conjoint dans ses bras tout en réalisant la gravité de ses blessures. À cet instant même, elle saisit que leur vie n’allait plus jamais être la même.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai amorcé un suivi psychosocial avec le réserviste et avec sa conjointe. Ils vivaient des moments extrêmement difficiles. Le réserviste était engagé dans le combat de sa vie, celui d’être en mesure de marcher de nouveau. Sa santé mentale était aussi fortement affectée par ses blessures, par les événements survenus en Afghanistan et par les conséquences sur son quotidien. La relation de couple avait aussi été fortement ébranlée par les événements. Il existait une rancune entre le réserviste et sa conjointe. Certes, il y avait plusieurs éléments à travailler dans le cadre d’un suivi psychosocial. Le dossier fut transféré à un autre intervenant des services psychosociaux après quelques rencontres, car mon tour était venu à l’automne 2006 de me rendre en Afghanistan. Je n’ai donc jamais su ce qui est advenu de ce réserviste et de sa conjointe. Honnêtement, je ne voulais pas le savoir, car je craignais le pire!

Je vous raconte cette situation, car pour moi, il est nécessaire de traiter les réservistes au même titre que les militaires réguliers. Il ne devrait pas y avoir de disproportion en matière d’entraînement, de ressources à leur disposition, de préparation militaire de l’individu, d’accès aux services de santé, pour ne nommer que ceux-là. Ils sont des militaires à temps partiel et ils s’exposent à des risques similaires que les réguliers. Cela est encore plus vrai lors de déploiement en théâtre opérationnel dans lequel le réserviste décidera volontairement d’y participer. Cela serait aussi vrai si le Canada était attaqué par un ennemi et que tous les militaires, réguliers et réservistes, devaient être mobilisés pour défendre notre pays. À mon sens, il est obligatoire d’étudier les enjeux psychosociaux et familiaux impliqués dans le déploiement de réservistes. Les commentaires du commandant de l’Armée canadienne, le lieutenant-général Marquis Hainse, me réjouissent et nous permettent d’espérer la fin des années de noirceur de la Réserve et du sort des réservistes. J’espère que les deux autres éléments des Forces armées canadiennes emboiteront le pas.

Après tout, le Canada a absolument besoin d’une force de réserve en santé, efficace, bien entraînée et prête à remplir les mandats qui lui sont confiés par le Parlement.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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