Tunisie: le parti islamiste Ennahda prêt à se transformer «parti civil»

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Le chef du groupe parlementaire du parti islamiste Ennahda, Sahbi Latig (centre d), et un membre de la direction du parti, Amer Larayedh (centre g), le 3 janvier 2014 durant l'Assemblée constituante (Fethi Belaid/AFP)
Des membres du groupe Ennahda, le 3 janvier 2014 durant l’Assemblée constituante (Archives/Fethi Belaid/AFP)

Le parti islamiste tunisien Ennahda doit acter, lors de son dixième congrès de vendredi à dimanche, la séparation entre ses activités politiques et de prédication pour se transformer selon ses dirigeants en « parti civil ».

Réprimé sous la dictature de Zine El Abidine Ben Ali, le mouvement présidé par Rached Ghannouchi avait été le grand vainqueur des premières élections de l’après-révolution en 2011. Après deux années mouvementées au pouvoir, il avait toutefois dû se résoudre à céder la place sur fond de crise politique majeure.

Battu lors des législatives de fin 2014 par le parti Nidaa Tounès de l’actuel président Béji Caïd Essebsi, Ennahda demeure l’une des principales forces politiques de Tunisie, bien que sa décision de sceller une alliance gouvernementale avec ses adversaires de Nidaa ait été controversée en interne.

« Ennahda est incontestablement un acteur incontournable de la scène politique tunisienne. Le mouvement est resté soudé et a gardé sa cohésion malgré les épreuves (…) et les dissensions qui existent en son sein », affirme à l’AFP Hamza Meddeb, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence.

Le congrès doit s’ouvrir vendredi en fin d’après-midi à Radès, près de Tunis. Samedi et dimanche, les quelque 1.200 délégués d’Ennahda poursuivront leurs travaux à Hammamet, à une soixantaine de km au sud de la capitale.

La réélection de Ghannouchi, 74 ans, devrait relever de la simple formalité. « Il n’y a personne pour succéder à Ghannouchi. La question ne se pose pas encore », relève une source diplomatique européenne.

‘Evoluer avec le pays’

Ce grand rendez-vous doit en revanche marquer une étape majeure dans l’histoire d’Ennahda, avec l’officialisation d’une séparation entre ses activités politiques et de prédication.

« Nous allons dans le sens d’un parti qui se spécialise sur les seules activités politiques », a dit au quotidien français Le Monde M. Ghannouchi. « Nous voulons que l’activité religieuse soit complètement indépendante de l’activité politique (…). On sort de l’islam politique pour entrer dans la démocratie musulmane ».

Cette mue semble épouser l’avis d’une grande partie de la population: selon un récent sondage réalisé par l’institut tunisien Sigma, en collaboration avec l’Observatoire arabe des religions et des libertés et la Fondation Konrad-Adenauer, près de 73% des Tunisiens sont favorables à « la séparation entre la religion et la politique ».

Pour le vice-président d’Ennahda, Abdelhamid Jlassi, la transformation de ce parti longtemps interdit, qui s’est habitué à opérer dans la clandestinité, s’explique plus largement par la réalité tunisienne post-révolutionnaire.

« En temps de dictature, les résistants (…) font de la politique dans tous les domaines », a-t-il affirmé à la radio privée Mosaïque FM, citant la défense des droits de l’Homme, le syndicalisme ou même le scoutisme. Mais « le jour où vient la bénédiction de la liberté, il n’y a plus de nécessité de se cacher ou de faire de la politique de manière déguisée ».

Parti ‘civil’

En annonçant cette mutation, le congrès va « entériner la transformation d’Ennahda en un parti civil », résume Hamza Meddeb.

« Après ce congrès, il n’y aura plus le mouvement Ennahda, jadis construit sur un modèle frériste (dérivé des Frères musulmans, ndlr) avec des branches actives dans l’action sociale, éducative, caritative, religieuse et politique. Il n’y aura que le parti Ennahda, parti qui se veut civil et démocratique tout en gardant la référence islamique », poursuit-il.

Concrètement, selon la source diplomatique européenne, séparer les activités politiques et religieuses revient à « sortir un certain nombre d’associations du giron d’Ennahda et à ne plus mettre à l’ordre du jour des réunions politiques des questions de société, culturelle ou religieuse ».

Dans un contexte régional tourmenté et après le renversement en 2013 du président islamiste égyptien Mohamed Morsi, « il y a chez (Rached) Ghannouchi la quasi-obsession de montrer aux partenaires occidentaux qu’Ennahda, ça n’est pas les Frères musulmans », ajoute cette source.

Ces annonces, très suivies dans les milieux politique et médiatique tunisiens, suscitent toutefois scepticisme et méfiance chez certains.

Le parti continue d’être accusé de vouloir « changer la société » et de revenir sur des acquis comme les droits des femmes par une frange de la population, qui lui reproche aussi son « laxisme » vis-à-vis de la mouvance jihadiste lors de son passage au pouvoir.

Ennahda « nous berce de l’illusion que les tentations +hégémoniques+ de l’islamisme politique sont bien derrière nous », a commenté le quotidien francophone Le Temps, tandis que le journal arabophone Al Chourouq dit attendre de voir si ces promesses « ne resteront pas des paroles en l’air ».

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