Fureur turque après la reconnaissance du génocide arménien par les députés allemands

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 19 octobre 2015. (AFP/Archives/Adem Altan)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 19 octobre 2015. (Photo d’illustration/AFP/Archives/Adem Altan)

La Turquie a réagi avec colère jeudi à l’adoption à la quasi-unanimité par les députés allemands d’une résolution qui reconnaît le génocide arménien, rappelant son ambassadeur à Berlin et menaçant d’une riposte en pleine crise migratoire.

L’Allemagne, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, a cherché à calmer la fureur de cet important partenaire en disant espérer qu’il n’y aurait pas de « réactions excessives » d’Ankara. Le chef de la diplomatie a souligné que les députés avaient voté « en toute indépendance ».

Ce vote complique des relations déjà tendues avec Ankara notamment sur l’application d’un accord controversé entre l’Union européenne et la Turquie, porté par Berlin, qui a considérablement réduit l’afflux de migrants en Europe. Partenaire incontournable sur ce dossier, la Turquie menace de ne pas appliquer ce pacte, faute d’obtenir à ses conditions une exemption de visas Schengen pour ses citoyens.

« Cette résolution va sérieusement affecter les liens turco-allemands », a averti après le vote le président turc Recep Tayyip Erdogan qui effectuait une visite au Kenya. Il a promis que des « démarches » seraient entreprises à son retour en Turquie.

Une manifestation était prévue devant le consulat allemand à Istanbul.

Le Premier ministre turc, Binali Yildirim, a lui annoncé le rappel « pour des consultations » de l’ambassadeur en Allemagne.

Plus virulent encore, le ministre de la Justice Bekir Bozdag, cité par le quotidien Milliyet, a renvoyé l’Allemagne à son passé nazi: « D’abord, vous brûlez des juifs dans des fours et ensuite vous venez accuser le peuple turc de cette calomnie de génocide ».

Le chargé d’affaires de l’ambassade d’Allemagne a également été convoqué au ministère turc des Affaires étrangères, selon des sources diplomatiques allemandes.

La chancelière allemande Angela Merkel a quant à elle souligné peu après le vote auquel elle n’a pas participé que son gouvernement voulait favoriser « le dialogue entre l’Arménie et la Turquie » et que les trois millions de personnes d’origine turque vivant en Allemagne en « étaient et restaient » des citoyens à part entière.

Un nombre croissant de parlements, principalement en Europe, à l’instar du Bundestag jeudi, ont voté des lois ou des résolutions reconnaissant explicitement le génocide arménien, à l’inverse d’autres pays s’abstenant de prononcer ce mot qui met la Turquie en fureur.

Selon l’Institut national arménien, 26 autres parlements ont reconnu le génocide : Argentine, Autriche, Belgique, Bolivie, Brésil, Bulgarie, Canada, Chili, Chypre, France, Grèce, Italie, Liban, Lituanie, Luxembourg, Pays-Bas, Paraguay, Pologne, Russie, Slovaquie, Suède, Suisse, Etats-Unis, Uruguay, Vatican, Venezuela. Mais ces votes peuvent revêtir des formes et avoir des portées juridiques très diverses.

La France a été, en janvier 2001, le premier grand pays à reconnaître le génocide arménien. La négation de ce génocide n’est cependant pas pénalisée, le Conseil constitutionnel ayant censuré en février 2012 une loi en ce sens, la jugeant contraire à la liberté d’expression.

Au contraire de la France, certains pays pénalisent la négation du génocide arménien à l’instar de la Suisse, où un négationniste a été condamné par le tribunal fédéral en 2007, et Chypre par une loi adoptée en avril 2015. En Slovaquie, la négation est également passible de prison.

La loi chypriote établit le 24 avril, date des premiers massacres en 1915, comme Journée nationale du souvenir dans ce pays, où les membres de la minorité arménienne sont pour la plupart des descendants des rescapés du « génocide ».

Parmi les Parlements ayant récemment adopté une résolution reconnaissant le génocide figurent le Parlement luxembourgeois, en mai 2015, et belge, en juillet de la même année. La résolution adoptée par les députés belges ne reconnaît toutefois pas explicitement le caractère de génocide aux massacres et déportations d’Arméniens.

Le Parlement européen a reconnu le génocide dès 1987.

Le caractère génocidaire des massacres et déportations survenus entre 1915 et 1917 a été reconnu par les Parlements de plusieurs autres pays tels la Russie (1994), la Grèce (1996), l’Italie (2000), les Pays-Bas (2004), la Suède (2010).

Le 24 avril 2015, en pleine commémoration par l’Arménie du 100e anniversaire du génocide, le pape François parle de « premier génocide du XXe siècle » à propos du massacre des Arméniens, dans le cadre très solennel de la basilique Saint-Pierre. Une première au Vatican.

Plus symboliquement, les députés autrichiens ont observé en avril 2015, une minute de silence en mémoire du génocide arménien, une première dans ce pays autrefois allié à l’empire ottoman et où ce terme n’a jamais été endossé officiellement.

Le 20 avril 1965, l’Uruguay a été le premier pays au monde à reconnaître le génocide arménien. D’autres pays d’Amérique latine ont suivi comme le Vénézuela, l’Argentine, le Chili, la Bolivie, le Paraguay et le Brésil.

La Chambre des Communes canadienne a reconnu le génocide arménien en 2004.

Aux Etats-Unis, le Congrès a reconnu le génocide avec l’adoption de résolutions par la Chambre en 1975 et 1984. Lorsqu’il faisait campagne pour la Maison Blanche en 2008, Barack Obama s’était engagé à reconnaître le génocide, un terme qu’il n’a cependant jamais employé en tant que président.

Menaces de mort

Le Bundestag, la chambre basse du Parlement allemand, a adopté la résolution intitulée « Souvenir et commémoration du génocide des Arméniens et d’autres minorités chrétiennes il y a 101 ans » à la quasi-unanimité des députés présents (une voix contre et une abstention) à la mi-journée. Des personnes présentes dans le public ont alors brandi des panneaux sur lesquels on pouvait lire « Danke » (merci).

Juste après le vote, l’Arménie a salué « un apport appréciable de l’Allemagne à la reconnaissance et à la condamnation internationale du génocide arménien ».

À l’ouverture des débats au Bundestag, son président, Norbert Lammert, a souligné que cette assemblée n’était pas « un tribunal » mais que les députés allemands prenaient « leurs responsabilités » en se prononçant sur une telle résolution.

Il a déploré les « nombreuses menaces, y compris de mort » ayant visé certains députés en amont de ce débat, notamment les élus ayant des origines turques, en particulier le chef de file des Verts Cem Özdemir. Celui-ci a été qualifié aussi « d’ennemi de la Turquie » par le journal Yeni Safak.

La majorité des orateurs a pris soin de souligner que cette résolution ne visait pas les autorités turques actuelles mais le gouvernement Jeune Turc responsable des massacres de 1915.

Mme Merkel n’a pas assisté aux débats mais, au cours d’un vote-test au sein du groupe parlementaire conservateur, elle avait soutenu la résolution.

La résolution du Bundestag constitue un pas supplémentaire vers une reconnaissance officielle en Allemagne du génocide des Arméniens, après que le président allemand a, le premier, utilisé le terme de génocide l’année dernière. Mais le texte n’engage pas le gouvernement de Mme Merkel.

Les Arméniens estiment qu’un million et demi des leurs ont été tués de manière systématique à la fin de l’Empire ottoman. Nombre d’historiens et plus de vingt pays, dont la France, l’Italie et la Russie, ont reconnu qu’il y avait eu un génocide.

La Turquie affirme pour sa part qu’il s’agissait d’une guerre civile, doublée d’une famine, dans laquelle 300.000 à 500.000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort.

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