Terrain glissant

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En mai 2014 dans la région de Québec, un motocycliste que les policiers avaient pris en chasse et qui a été gravement blessé à la suite d’une violente embardée s,est avéré être un jeune ex militaire du Royal 22e Régiment qui avait logé un appel de détresse au 911 peu de temps avant le drame.(Twitter)
En mai 2014 dans la région de Québec, un motocycliste que les policiers avaient pris en chasse et qui a été gravement blessé à la suite d’une violente embardée s’est avéré être un jeune ex militaire du Royal 22e Régiment qui avait logé un appel de détresse au 911 peu de temps avant le drame.(Twitter)

Débarquent dans ma vie «d’advocate» de jeunes militaires récemment retraités qui vivent à fond la transition civile. Ils m’expliquent que les années suivant leur retour de l’Afghanistan se sont avérées intenses, «malades», selon leur expression.

Perdus entre la colère et la constante recherche (et surtout, le besoin) d’adrénaline, le monde entier devient à la fois un terrain de jeu et un monde parallèle où il est difficile de trouver sa place et un (nouveau) sens à la vie: entre les courses de char, la moto qu’on monte à 270 km/heure, les soirées arrosées – et pillulées-… Arrivent des sommes d’argent..et 1 an plus tard, il est quasi volatilisé.

Après quelques années, les conséquences émotionnelles et financières de «l’intensité vécue à tous les niveaux» s’accumulent: les relations amoureuses -et tumultueuses- qui ne survivent pas, les relations difficiles avec les parents qui ne savent plus comment être là, les frères d’armes qui s’estompent avec le temps, la mauvaise ou l’absence d’information face aux services disponibles, la débandade financière… à tous les niveaux, ils deviennent absolument vulnérables. Certains sont littéralement dans la rue. Je rencontre trop de ces jeunes hommes qui ne savent même pas qu’Anciens Combattants Canada sera là après leurs 2 années avec SISSIP.

Ils sont actuellement trop maganés ou pas encore prêts à fonctionner dans le monde civil pour garder un emploi. Ils sont en train de tout perdre: leur auto, leur maison, leur permis de conduire, la garde des enfants, …. La rencontre chez le psy, lorsqu’il y a en a, est plus souvent bouleversante qu’aidante: ils ne veulent pas parler de leur «bibittes» mais sont en urgence d’apprendre à vivre avec leur colère, d’abord et avant tout. Les questions comme «Dis-moi comment tu t’es senti quand telle affaire est arrivée» demeurent sans réponse et sont sources de frustration. Entre les pilules prescrites qu’ils consomment en double pour pouvoir dormir 4 heures d’affilées et l’absence du ressenti-positif-émotionnel, ils ont l’impression que rien n’avance.. et que le monde entier est un ennemi. Pire: ils ne croient plus en l’humanité. Parfois, c’est leur chien qui les accompagne partout qui constituent leur seule source de connexion émotionnelle.

Derrière leur force de caractère et fausse-résilience– qui viennent souvent renforcer la résistance à reconnaître leur besoin d’aide-, leur souffrance est apparente. Parfois, ils sont encore à l’étape où rien ne les touche officiellement. Parfois, ils sont carrément victimes d’une mauvaise conjoncture diagnostique\système. Peu importe, rien ne fait plus mal que de voir un militaire «perdu», devenu «vulnérable» à ce point.
Ils n’ont plus de points de repères. Ils ne font plus confiance au système qui trouve le moyen d’essayer d’aider en nuisant plus que d’autres choses. Les abus de pouvoir, l’incompréhension réelle de la nature d’une blessure et l’abandon du système – de l’UISP, à SISSIP jusqu’à ACC- est une réalité, pour certains, à un niveau incompréhensible. Dans mes souliers, révoltant, inexcusable et parfaitement incohérent. Si le système performe dans certains cas, il échoue lamentablement dans d’autres. Et le mot est faible.

Ils n’ont pas encore 30 ans.

La blonde, les enfants

Parfois, quand ils en ont une, ils me font rencontrer leur blonde, généralement âgées dans la mi-vingtaine. Ils leur font visionner mes vidés et souhaitent «que je leur explique» et que je «leur fasse comprendre» c’est quoi, le SPT. «Dis-y de me sacrer patience quand j’ai besoin d’être seul», qu’ils me demandent. Pas besoin d’en dire plus, je comprends. Je comprends les énergies qu’ils déploient à essayer de garder la tête hors de l’eau quand ils sont en train de se noyer: dans le processus, souvent, rien ne va. En-dedans, les démons à combattre ont des tentacules que l’entourage à peine à reconnaître.

Je comprends qu’à un moment donné, ils essaient tant bien que mal d’identifier instinctivement la limite avant qu’elle ne soit atteinte. Rares sont ceux qui sont équipés pour la reconnaître et l’adresser correctement au moment où elle est exprimée.

Parfois, dans leur couple, ça brasse. Ça brasse fort. À coups de claques sur la gueule et à coups de mots, d’accusations, d’insinuations dont les impacts finissent invariablement par s’accumuler. Invariablement, l’un des deux estime éventuellement que «ça n’a plus de sens». Le militaire est conscient de l’ampleur de ses explosions et surtout, ce n’est pas ce qu’il veut. Il se sent lui-même profondément incompris et le résultat est le même pour tous: « elle n’arrête pas de me donner des ‘’triggers ‘’, elle ne comprend pas ce que je vis » qu’ils me diront. Et derrière le laid de leur relation, il y a du beau auquel ils tiennent désespéramment. Ils les aiment, leur blonde, mais l’amour a souvent un prix qui devient difficile à gérer une fois la première année passée: la combinaison des défis associés à tout ce qui touche «la transition» (sous toutes ses formes !), la puissance psychologique de ce qui reste du service – la résistance, l’intensité et la difficulté à contrôler les montées de colère excessive, etc..- et la contribution directe de l’entourage face à leur difficultés, il est évident qu’à un moment donné, la lune de miel se transforme. Et voilà que la roue commence lentement, mais sûrement, à tourner à contre-sens.

Un dénominateur commun: s’ils ont des enfants, ces derniers constituent invariablement et indéniablement leur seule et vraie raison de vivre.

Je l’écris en une seule phrase parce qu’elle est importante à ce point. Et c’est un sujet sensible à aborder, s’il est un. Entre la DPJ qui constitue une menace fantomatique constante, la capacité réelle à assumer son rôle parental – principalement quand c’est la guerre avec la mère des enfants- et tout un système qui comprend mal la nature même de la blessure, les enfants demeurent les plus puissants moteurs d’influence face à un changement ou la plus grande source de souffrance que peu auront accès.

Les blondes, de leur côté, face à la blessure, sont vraiment perdues. Elles sont déchirées entre leur attachement qu’elles portent aux enfants qui ne sont pas les leurs et surtout, leur sentiment de ne pas être en mesure de stopper la descente à laquelle elle assiste et sur laquelle elle ne sent plus de pouvoir. Elles ne savent pas où se tourner – elles n’ont pas connue «la vie militaire». : les ressources d’aide qui existent et dont elles pourraient bénéficier (ex: à Valcartier, les portes du CRFM qui sont ouvertes aux nouveaux vétérans dans le cadre d’un projet-pilote) , les endroits où diriger leur chum, elles ne les connaissent pas. Souvent, elles estiment qu’il «ne veut rien savoir» d’aller chercher de l’aide. Du mieux qu’elles le peuvent, elles défendent leur choix de couple face à leur propre famille et des amies proches qui les poussent à sortir de là. Une fois la lune de miel terminée, elles deviennent consciente de leur pouvoir d’influence et de l’importance qu’elles ont dans la vie de leur chum et «voient» la blessure..mais souvent, elles ne sont pas encore outillées pour être pleinement capables de tirer le meilleur de leur pouvoir d’influence. Elles ne savent pas comment aider tout en se protégeant des impacts. Quand elles me parlent, elles se montrent fortes mais elles ne peuvent empêcher leurs yeux de se remplir de larmes quand elles me parlent de leur souffrance face à ce qu’elles souhaiteraient être capables de faire ensemble et qui s’éloigne à chaque semaine qui passe. «J’ai 25 ans, Jenny. J’ai pleins de possibilités devant moi. Je ne sais pas si je suis prête à sacrifier les prochaines années de ma vie de cette façon-là.»

Soyons honnêtes: il faut aussi spécifier qu’elles sont rares les jeunes femmes de 25 ans qui ont également la maturité d’identifier et de gérer leurs propres impulsions. Autrement dit, dans un couple, tout se joue à deux et l’influence est directe, dans le beau, comme dans le moins beau. Pour ma part, j’ai pris des années avant de réaliser à quel point derrière mon désir d’aider mon mari, j’avais une façon de faire qui lui nuisait, qui l’impactait et surtout, qui contribuait à l’allumer dans sa colère.

Ceci dit, chacun a sa responsabilité. Et surtout, personne ne peut amener quelqu’un à se changer s’il n’a pas envie de le faire. Les éléments qui influencent le processus de transition (et de rétablissement) sont nombreux: l’expérience face à la sortie (en termes de diagnostic, de traitements et de soins reçus, etc..), de la nature même de la blessure et de la maturité à se prendre en main, le caractère, la condition financière, et la réalité du monde civil.. son « système de support » autant que le «support du système»… Tout joue sur un individu.

Quand je rencontre les blondes qui vivent une relation difficile et qui questionnent l’avenir de leur couple, toutes expriment la même crainte:
-J’ai l’impression de l’abandonner. J’ai peur: j’ai peur qu’il se suicide. Je veux l’aider. Je ne sais plus quoi faire.

Dans leurs yeux, je vois leur détresse. J’entends surtout leur sentiment d’urgence. Et surtout, chaque perte -trop nombreuses- fait sonner une cloche qui fait mal à entendre.

Et dans toute cette réalité, qui n’est pas celle de tous, je n’ai pas abordé toute la stigmatisation du monde civil qui entoure les militaires. Nombreux expriment des phrases comme «j’dis pas trop vite que je suis un militaire, y pensent tous que je suis fou/dangereux». Je le vois aussi chez les employeurs potentiels qui questionnent pratiquement le «niveau de dangerosité» d’un candidat potentiel dans le cadre de la vérification des références..

Pourtant, s’il est important -voir vital- d’aborder les tabous, c’est pour aider ceux qui ont besoin de s’y reconnaître..et non pas dans l’objectif de mettre tout le monde dans le même panier.

En avril dernier, j’ai eu le privilège d’assister à titre d’observatrice à une rencontre la 2e Division où on identifiait la fin d’une relation amoureuse comme étant «un facteur de suicide».

Je suis d’accord.

Mais je rajouterais que le facteur est parfois, aussi, un «résultat» : le résultat d’un processus où chacun a une responsabilité.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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