Absence de front commun dans la cause des vétérans au Québec

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Le dernier vidéoblogue de Jenny Migneault ainsi qu’une question d’une collègue m’amènent à rédiger le présent texte.

Madame Migneault nous partage une réalisation importante dans son vidéoblogue du 11 juillet 2016: le Québec est différent du ROC (Rest of Canada). Conséquemment, il est tout à fait justifié qu’elle éprouve de la difficulté à faire passer son message au Québec en comparaison avec le reste du Canada.

Le Québec est une nation dans le Canada, au même titre que les peuples autochtones. Le terme «nation du Québec» n’a rien à voir à la séparation du Québec du Canada, il s’agit d’une reconnaissance fondamentale des différences du peuple québécois. Encore ici, il est donc justifié que si nous sommes différents, nous allions faire les choses différemment. Si le Royal 22e Régiment avait toujours fait les choses de la même façon que le Royal Canadien Regiment ou le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry serait-il le régiment le plus décoré de l’histoire militaire canadienne ? J’en doute! Soyons fiers de nos différences, cela contribue à enrichir notre pays!

Dans le même ordre d’idées, j’ai donné des entrevues aux médias lorsque j’étais en uniforme et je continue de donner des entrevues aujourd’hui à titre de professeur et chercheur universitaire et d’ancien combattant, et si je suis d’accord avec madame Migneault sur le fait que les approches journalistiques peuvent être différentes entre le Québec et l’Ontario, je suis en complète opposition sur le fait que les journaux québécois n’aident pas la cause des vétérans au Québec. Le fait de parler des enjeux vécus par les militaires et les anciens combattants permet de faire avancer le débat social et jette un regard sur les problématiques. Ce n’est pas juste sur la colline parlementaire à Ottawa que l’on peut faire de la politique ! Je ne suis pas d’accord avec madame Migneault qu’au Québec, on ne «fait que brailler» sans agir ! Selon moi, pour agir efficacement, il faut une mobilisation des forces et c’est cet aspect qui est le maillon faible au Québec contrairement au ROC.

Il y a deux semaines, je donnais une conférence sur la transition de la vie militaire à la vie civile dans le cadre du XXe Congrès international des sociologues de langue française qui se tenait à l’UQÀM. En plus de présenter mes recherches, je participais aux travaux d’un groupe de travail qui se nomme Forces armées et société. À la suite de ma présentation, une collègue française, professeure à l’Université de Paris 1 – Panthéon Sorbonne m’a posé une question, simple en apparence, mais pour laquelle j’ai eu de difficulté à répondre. Elle m’a demandé: «Quelle est l’organisation ou l’association d’anciens combattants au Québec qui défend leurs intérêts et contribue à faire cheminer des dossiers telle que celui de la transition et du retour à la vie civile ?»

À brûle pour point, j’aurais lancé qu’il s’agit de la Légion royale canadienne. Toutefois, en réfléchissant rapidement, j’ai réalisé qu’au Québec, tout particulièrement, il y a une absence de front commun sur les dossiers qui touchent les anciens combattants, tous les anciens combattants selon la définition officielle du gouvernement du Canada.

Certes, la Légion royale canadienne touche strictement un segment des anciens combattants. Bien qu’elle soit l’association de vétérans qui comptent le plus grand nombre de membres au Canada, elle est aussi l’association dont la moyenne d’âge de ces mêmes membres est la plus élevée. Au Local 190 où je suis membre, il n’y pas l’ombre d’un doute que je suis l’un des plus jeunes membres.

De plus, la Légion est énormément orientée vers les deux grandes guerres et conséquemment sur les anciens combattants qui ont participé à ces conflits. Les revendications d’un vétéran de 85-90 ans qui a fait la Deuxième Guerre mondiale et celle d’un vétéran de 30 ans qui a fait deux tours en Afghanistan ne sont pas les mêmes. On pourrait même dire qu’au sein même de la Légion royale canadienne, il s’avère difficile de trouver des fronts communs qui touchent tous les membres.

Un autre aspect qui, selon moi, limite le positionnement de la Légion comme le leader incontesté de la cause des militaires et des anciens combattants est le rôle joué par des «civils» qui n’ont parfois aucune expérience militaire au sein de l’organisation. Ils peuvent bien porter un uniforme et avoir quelques médailles de la Légion cela ne change pas le fait qu’ils ne sont pas des anciens militaires. Détrompez-vous, je n’ai absolument rien contre le membership des civils à la Légion, toutefois je me questionne sérieusement sur le rôle qu’ils devraient occuper et sur leur pouvoir de revendications pour des causes propres aux anciens militaires. Sur ce dernier point, je rejoins partiellement les propos de Madame Migneault dans son vidéoblogue.

Étant toujours à l’avant de la salle, ma réflexion se poursuit de plus belle. Quelles sont les autres associations de vétérans au Québec ? Bien entendu, le Groupe UN-NATO me vient en tête et ce dernier a connu une forte croissance au cours des dernières années. Encore là, ce regroupement attire un autre segment d’anciens combattants. Leurs membres sont certainement moins âgés que ceux de la Légion, mais son adhésion est restreinte aux vétérans qui ont complété au moins une mission de l’OTAN ou de l’ONU. L’adhésion est donc limitative à certains vétérans. Le groupe ne peut donc pas prétendre représenter les intérêts de tous.

Il y a aussi le Groupe de défense des intérêts des anciens combattants canadiens qui compte un peu plus de 500 personnes qui suivent leurs activités sur leur page Facebook (en anglais, ce groupe se nomme Canadian Veterans Advocacy qui compte près de 10 000 personnes). Ce groupe ne semble pas posséder de membership, mais recueille les dons. Sa mission primaire est d’améliorer la qualité de vie des vétérans. La mission est noble et assez générale pour être inclusive de tous les vétérans, cependant il s’avère impossible de connaître le fonctionnement du groupe. Comment détermine-t-on si un enjeu doit être défendu par rapport à un autre ? Les deux directeurs Mike Blais et Sylvain Chartrand semblent être à la fois la force stratégique, administrative et décisionnelle de ce groupe.

Il y a aussi bon nombre d’associations de métier, de régiment ou de groupe de services et ces dernières sont généralement réservées aux vétérans qui ont servi dans leur rang. Elles sont donc encore plus limitatives en matière de défense des intérêts. Il existe bien d’autres associations d’anciens combattants au Québec et leur niveau d’influence sur le plan politico-social varie d’une association à l’autre.

Pour revenir à la question de ma collègue, j’ai finalement réussi à tricoter quelque chose qui a fait en sorte que je n’ai pas eu l’air trop pris au dépourvu.

Cependant, ma constatation est qu’il n’existe pas, au Québec, une seule organisation qui fait l’unanimité au sein de la communauté des anciens combattants pour assurer la défense de leurs droits, de leur mieux-être et de leur qualité de vie. Il n’y a pas de voix forte pour s’imposer devant les différents paliers de gouvernement, car les questions des anciens combattants ne devraient pas être uniquement de recours fédéral. Plusieurs organisations semblent se partager des parts de tarte. Devant l’absence d’une organisation qui assurait le leadership de la cause des anciens combattants, chaque organisation travaille souvent en silo en fonction de leurs champs d’intérêt propres sur le plan organisationnel et stratégique ainsi que des intérêts particuliers de leurs membres.

Prenons l’exemple des travailleurs de la construction, leurs intérêts sont défendus par une organisation syndicale, la FTQ ou la CSN, qui s’assure de défendre les droits et les revendications des travailleurs. Il va de même pour les infirmières, les enseignants, les policiers et j’en passe. Nous avons tous vu à un moment ou à un autre les démonstrations de force de ces organisations.

Chez les anciens combattants, il n’y a rien de comparable. Possiblement que le fait que les militaires actifs n’ont pas le droit, selon les lois en place, de se joindre à un groupe syndical continue d’avoir des répercussions sur les hommes et les femmes qui ont obtenu leur libération des FAC. Pourtant, en regardant le travail des organisations syndicales envers leurs membres, nous pouvons comprendre facilement toute l’importance des rôles et des responsabilités qu’une association forte et unie d’anciens combattants pourrait jouer afin d’améliorer leurs conditions et par ricochet celles des militaires actifs.

Pour conclure, le fait qu’il n’y ait pas de front unifié dans la cause des anciens combattants facilite grandement la vie du ministère des Anciens combattants. À la place d’être confronté à un immense incendie de forêt, il doit négocier avec de petits feux de broussailles ici et là, si je peux me permettre une analogie. À moins d’être extrêmement mal habile dans leurs relations interpersonnelles et il faut dire à regret que nous l’avons déjà vu par le passé, je doute fortement que les tentatives plus ou moins isolés des anciens combattants du Québec d’améliorer leur sort, puissent réellement empêcher le ministre, le sous-ministre et les hauts fonctionnaires de dormir sur leurs deux oreilles. Alors au Québec, je ne crois pas que l’on «braille» sur notre sort, mais on manque indéniablement d’organisation et d’unification dans les causes liées aux anciens combattants.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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