Erdogan, le «sultan» contesté de la Turquie a tenu bon

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 19 octobre 2015. (AFP/Archives/Adem Altan)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 19 octobre 2015. (AFP/Archives/Adem Altan)

Aussi adulé que détesté, il règne depuis 13 ans sans partage sur la Turquie. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a apparemment confirmé samedi qu’il restait le seul maître du pays en échappant à une spectaculaire tentative de putsch menée par des militaires rebelles.

Son rêve d’instaurer une « superprésidence » s’était brisé le 7 juin 2015 au soir des législatives, lorsque son parti a perdu la majorité absolue qu’il détenait au Parlement. Certains avaient alors prédit le début de sa fin.

Qu’importe. Malgré cette claque électorale, celui que ses rivaux brocardent parfois comme un nouveau « sultan » est reparti au combat.

Animal politique par excellence, il a réussi par une série de manoeuvres à rappeler les Turcs aux urnes pour un nouveau scrutin, le quatrième en deux ans.

Et le 1er novembre, il prenait une éclatante revanche avec la victoire haut la main de son Parti de la justice et du développement (AKP) qui a retrouvé sa majorité absolue.

À 62 ans, M. Erdogan a apparemment une nouvelle fois su samedi conserver son poste et rester le chef politique le plus charismatique de son pays depuis Mustafa Kemal Atatürk, l’emblématique père de la République laïque.

C’est par un simple appel lors d’un entretien à une chaîne de télévision tard vendredi qu’il a réussi à faire descendre des milliers de ses partisans dans les rues d’Ankara et d’Istanbul, centres névralgique du putsch raté, leur demandant de « résister ».

Arrivé à la tête du gouvernement en 2003 sur les ruines d’une grave crise financière, M. Erdogan est loué par ses partisans comme l’homme du miracle économique et des réformes qui ont libéré la majorité religieuse et conservatrice du pays du joug de l’élite laïque et des interventions politiques de l’armée.

Mais depuis trois ans, il est aussi devenu la figure la plus critiquée de Turquie, dénoncé pour sa dérive autocratique et islamiste.

Sa hantise des réseaux sociaux et de la presse indépendante renforce l’inquiétude de ceux qui, comme le chef de l’opposition Kemal Kiliçdaroglu, l’accusent de vouloir « rétablir le sultanat ».

Luxueux, gigantesque et extravagant, le palais de 500 millions d’euros dans lequel il a emménagé il y a deux ans est devenu le symbole de sa « folie des grandeurs ».

Fils d’un officier des garde-côtes, M. Erdogan se targue pourtant d’origines modestes.

Élevé dans le quartier populaire de Kasimpasa à Istanbul, éduqué dans un lycée religieux, vendeur de rue, « Tayyip » a un temps caressé le rêve d’une carrière de footballeur, avant de se lancer en politique dans la mouvance islamiste.

Élu maire d’Istanbul en 1994, il triomphe en 2002 lorsque l’AKP remporte les législatives et devient Premier ministre un an plus tard, une fois amnistiée une peine de prison qui lui avait été infligée pour avoir récité en public un poème religieux.

Pendant des années, son modèle de démocratie conservatrice, alliant capitalisme libéral et islam modéré, enchaîne les succès, dopé par la croissance « chinoise » de son économie et sa volonté d’entrer dans l’Union européenne (UE).

Réélu en 2007 puis en 2011, avec près de 50% des voix, il se prend alors à rêver de rester au pouvoir jusqu’en 2023 pour célébrer le centenaire de la République turque.

Mais ce scénario se complique en juin 2013. Pendant trois semaines, plus de trois millions et demi de Turcs exigent sa démission dans la rue en lui reprochant sa main de fer et une politique de plus en plus ouvertement « islamiste ».

Le chef du gouvernement répond par une répression sévère et son crédit démocratique en prend un sérieux coup. Six mois plus tard, il est rattrapé par un scandale de corruption qui fait trembler son régime sur ses bases.

Ses rivaux l’accusent en outre d’avoir ravivé le conflit kurde à l’été 2015 pour satisfaire ses ambitions de pouvoir absolu. Ses discours enflammés et provocateurs inquiètent de plus en plus.

Publiquement, Recep Tayyip Erdogan s’amuse de ceux qui le traitent de « dictateur ». Mais il poursuit systématiquement devant la justice tous ceux qui le contestent.

Le « grand maître », comme l’appellent ses fidèles, a plusieurs fois avoué publiquement sa volonté de garder les rênes du pays jusqu’en 2023 et le très symbolique centenaire de la République.

Résumé des événements:: les putschistes défaits, au moins 265 morts

Des citoyens se rassemblent le 15 juillet 2016 après la tentative de coup d'État d'un groupe de militaires. (Twitter/@aa_french)
Des citoyens se rassemblent le 15 juillet 2016 après la tentative de coup d’État d’un groupe de militaires. (Twitter/@aa_french)
Le Premier ministre turc a annoncé samedi à la mi-journée l’échec de la tentative de putsch de militaires rebelles, qui a fait au moins 265 morts, mais le président Recep Tayyip Erdogan exhortait ses sympathisants à rester dans les rues pour faire face à toute « nouvelle flambée ».

La situation est « entièrement sous contrôle », a affirmé le Premier ministre Binali Yildirim devant la presse, faisant par ailleurs état d’un bilan humain très lourd à l’issue d’une nuit d’affrontements violents à Ankara et Istanbul entre les rebelles, les forces loyalistes et des dizaines de milliers de personnes descendues dans les rues.

Le coup d’État avorté a fait 161 tués et 1.440 blessés parmi les forces loyalistes et les civils, a-t-il déclaré. Auparavant le chef de l’armée avait fait état de 104 rebelles abattus.

Preuve que la situation n’était pas totalement normalisée, le consulat français a appelé samedi ses ressortissants à Istanbul à « rester chez eux » en prévision de « mouvements de foules ce soir ».

M. Yildirim a indiqué que 2.839 militaires avaient été arrêtés en lien avec cette tentative qu’il a qualifiée de « tache » sur la démocratie turque. « Ces lâches écoperont de la peine qu’il méritent », a martelé le chef du gouvernement. La Turquie a demandé à la Grèce l’extradition de huit putschistes, arrivés samedi à bord d’un hélicoptère militaire à Alexandroupoli (nord).

Erdogan Tout comme le président Erdogan, M. Yildirim a accusé le prédicateur exilé aux États-Unis Fethullah Gülen d’être derrière cette initiative sanglante.

Le régime turc considère que M. Gülen, ex-allié de M. Erdogan devenu son ennemi juré, est à la tête d’une « organisation terroriste ». Ankara avait par le passé demandé à Washington de l’expulser, ce que les Américains ont toujours refusé.

« Je réfute catégoriquement ces accusations », a rétorqué l’imam Fethullah Gülen dans un communiqué. « J’ai souffert de plusieurs coups d’État militaires au cours des 50 dernières années et trouve donc particulièrement insultant d’être accusé d’avoir un quelconque lien avec cette tentative ».

« Maîtres des rues »

Peu avant M. Yildirim, le général Ümit Dündar, chef de l’armée turque par intérim, avait annoncé que « cette tentative de coup a été mise en échec », devant la presse à Istanbul.

Malgré cette annonce, le président Erdogan, très critiqué ces dernières années pour sa dérive autoritaire, a demandé aux Turcs de rester dans les rues. « Nous devons continuer à être maîtres des rues (…) car une nouvelle flambée est toujours possible », a-t-il déclaré sur Twitter.

Les affrontements, avec avions de chasse et chars, ont donné lieu à des scènes de violences inédites à Ankara et Istanbul depuis des décennies.

Des dizaines de milliers de personnes, brandissant souvent des drapeaux turcs, ont bravé les rebelles, grimpant sur les chars déployés dans les rues ou se rendant à l’aéroport d’Istanbul pour accueillir M. Erdogan, rentré précipitamment de vacances dans la mégalopole dont il fut maire et qui reste son fief.

C’est peu avant minuit (21H00 GMT) qu’un communiqué des « forces armées turques » avait annoncé la proclamation de la loi martiale et d’un couvre-feu dans tout le pays, après des déploiements de troupes notamment à Istanbul et dans la capitale Ankara.

Les putschistes ont justifié leur « prise de pouvoir totale » par la nécessité d' »assurer et restaurer l’ordre constitutionnel, la démocratie, les droits de l’Homme et les libertés et laisser la loi suprême du pays prévaloir ».

« Trahison »

Depuis Marmaris (ouest) où il était en vacances, M. Erdogan avait immédiatement appelé la population à s’opposer au putsch, dans une intervention en direct à la télévision depuis un téléphone portable.

« Il y a en Turquie un gouvernement et un président élus par le peuple » et « si Dieu le veut, nous allons surmonter cette épreuve », a-t-il lancé.

« Ceux qui sont descendus avec des chars seront capturés », a-t-il renchéri à son arrivée à l’aéroport d’Istanbul, dénonçant une « trahison » devant une foule compacte de sympathisants. Et de féliciter les Turcs pour être descendus « par millions » dans les rues, notamment sur l’emblématique place Taksim à Istanbul, noire de manifestants conspuant les putschistes.

De nombreux hauts responsables militaires s’étaient désolidarisés publiquement dans la nuit des putschistes, dénonçant « un acte illégal » et appelant les rebelles regagner leurs casernes.

Quelque 200 soldats, qui étaient retranchés à l’état-major, se sont rendus. Et le général Dündar a promis « de nettoyer l’armée des membres de structures parallèles », dans une référence évidente aux fidèles de Fethullah Gülen.

Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Erdogan, la hiérarchie militaire a été purgée à plusieurs reprises. L’armée de ce pays clé de l’Otan, qui compte 80 millions d’habitants, a déjà mené trois coups d’Etat (1960, 1971, 1980) et forcé un gouvernement d’inspiration islamiste à quitter sans effusion de sang le pouvoir en 1997.

À la mi-journée, les tirs sporadiques avaient cessé à Istanbul et Ankara, où le Parlement turc s’est réuni en session extraordinaire.

Dans la capitale, un avion avait largué tôt samedi une bombe près du palais présidentiel, aux abords duquel des avions de chasse F-16 ont bombardé des chars de rebelles, selon la présidence, et M. Erdogan a déclaré que l’hôtel où il se trouvait en vacances avait été bombardé après son départ.

Les condamnations internationales se sont multipliées contre ce que le Premier ministre Yildirim a qualifié de tentative « idiote », « vouée à l’échec ».

Le président américain Barack Obama a appelé à soutenir le gouvernement turc « démocratiquement élu », et l’Union européenne a demandé un « retour rapide à l’ordre constitutionnel » assurant « soutenir totalement le gouvernement démocratiquement élu, les institutions du pays et l’État de droit ».

Samedi matin, Moscou a estimé que cette tentative de putsch accroissait « les risques pour la stabilité régionale et internationale ».

L’armée turque, l’une des forces les mieux entraînées au monde

Des soldats turcs détiennent des policiers qu'ils ont arrêtés à Istanbul, le 15 juillet 2016. (AFP/Yasin AKGUL)
Des soldats turcs détiennent des policiers qu’ils ont arrêtés à Istanbul, le 15 juillet 2016. (AFP/Yasin AKGUL)
Avec 510.600 actifs, l’armée turque, dont une partie a tenté un putsch militaire dans la nuit de vendredi à samedi, est la deuxième en effectifs de l’OTAN après l’armée américaine et passe pour l’une des forces les mieux entraînées au monde.

Les Forces armées turques regroupent 402.000 hommes dans l’Armée de terre (77.000 professionnels et 325.000 conscrits), quelque 48.600 dans la Marine (14.100 et 34.500) et 60.100 dans l’Armée de l’air (28.600 et 31.500), selon le rapport 2016 de l’Institut de réflexion stratégique IISS, basé à Londres.

À cette capacité, on peut ajouter plus de 102.200 membres des forces paramilitaires de la Garde nationale, selon les chiffres de 2015. De plus, la Turquie compte 378.700 réservistes dans les trois corps d’armée.

Après une baisse constante, les effectifs, qui étaient de plus de 800.000 actifs en 1985, se sont stabilisés ces dernières années.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président turc Recep Tayyip, la hiérarchie militaire a été purgée à plusieurs reprises.

L’armée de ce pays clé de l’Otan, qui compte 80 millions d’habitants, a déjà mené trois coups d’État (1960, 1971, 1980) et forcé un gouvernement d’inspiration islamiste à quitter sans effusion de sang le pouvoir en 1997.

Samedi matin, le général Ümit Dündar, chef de l’armée turque par intérim, a annoncé que le putsch avait été « mis en échec ». Il a ajouté que 104 putschistes avaient été abattus et que 1.563 militaires avaient été arrêtés.

Sur le plan des matériels, les forces armées turques se sont équipées afin de consolider leur défense territoriale, en particulier face à la menace des séparatistes kurdes implantés en Irak.

La Turquie participe également à la coalition internationale contre les djihadistes du groupe État islamique.

Une partie de l’arsenal est cependant considérée par les experts comme hors d’âge, même si, selon l’institut IHS Jane’s, basé à Londres, elle a fait d’importants progrès depuis le début des années 1990.

Selon IISS, l’armée de l’air dispose de 364 avions de combat, en grande majorité des Falcon F-16 et les vieillissants Phantom F-4.

Quant à la marine, elle dispose d’une bonne aptitude aux opérations de lutte anti-sous-marine et de surface, selon les experts. Elle peut déployer 13 sous-marins, 18 frégates et six corvettes.

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