La branche syrienne d’Al-Qaïda rompt avec le réseau djihadiste

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Une photo diffusée par le Front Al-Nosra le 28 juillet 2016 de son chef Abou Mohammad al-Jolani. (Al-Manara Al-Baydaa/AFP/Handout)
Une photo diffusée par le Front Al-Nosra le 28 juillet 2016 de son chef Abou Mohammad al-Jolani. (Al-Manara Al-Baydaa/AFP/Handout)

La branche syrienne d’Al-Qaïda, le Front al-Nosra, a annoncé la rupture des liens avec le réseau jihadiste au nom duquel elle combattait depuis 2013, dans une vidéo dans laquelle est apparu pour la première fois son chef Abou Mohammad al-Jolani.

Dans l’enregistrement diffusé jeudi par la chaîne du Qatar al-Jazeera, Abou Mohammad al-Jolani a également annoncé que son groupe avait changé de nom et qu’il s’appelait désormais « Front Fateh al-Cham ».

Pour les analystes, l’objectif à court terme du groupe est de se protéger contre une éventuelle action militaire conjointe russo-américaine et de tenter de mettre fin à la distinction entre l’organisation et les rebelles syriens.

Cette décision tactique ne signifie pas pour autant une rupture idéologique avec Al-Qaïda, le Front maintenant son rêve ultime qui est la création d’un Emirat islamique.

« Nous avons décidé d’arrêter d’opérer sous le nom de Front al-Nosra et de recréer un nouveau groupe (…) portant le nom de Front Fateh al-Cham (Conquête de la Syrie, en arabe) », a indiqué le chef

Il a expliqué que cette décision visait à « protéger la révolution syrienne » et à « faire ôter les prétextes avancés par la communauté internationale » pour viser le groupe classé « terroriste » par Washington.

C’est la première fois que l’on voit le visage d’Abou Mohammad al-Jolani. Ce Syrien, à l’apparence jeune, est vêtu d’un treillis militaire, la barbe noire frisottante, souriant, la tête ceinte d’un turban.

Son groupe, composé de 7 à 8.000 combattants selon Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie, est la plus importante organisation djihadiste en Syrie après son grand rival État islamique (EI).

Le nouveau Front « n’aura aucun lien avec des parties étrangères », a ajouté le chef de l’organisation qui occupe des pans de territoire avec des groupes rebelles alliés en Syrie, pays ravagé par la guerre depuis 2011.

Bénédiction d’Al-Qaïda?

Pour Charles Lister, expert en groupes djihadistes, « en fin de compte, très peu de choses changeront pour al-Nosra en tant que groupe. (…) Al-Qaïda a joué un rôle très important dans l’élaboration de ce développement (la rupture). Ses idées et sa stratégie demeureront cruciales pour le nouveau mouvement Front Fateh al-Cham ».

Le réseau Al-Qaïda fondé par Oussama ben Laden avait préparé le terrain à cette annonce de rupture. « Nous appelons le commandement du Front al-Nosra à aller de l’avant (dans l’annonce) de manière à préserver l’intérêt des musulmans et à protéger le djihad en Syrie », avait dit un haut responsable d’Al-Qaïda.

Le Front al-Nosra a été visé à plusieurs reprises par les frappes de la coalition antijihadistes dirigée par Washington. Il est surtout la cible depuis septembre 2015 de bombardements de la Russie, principal allié du président Bachar al-Assad.

La semaine dernière, les Etats-Unis et la Russie sont tombés d’accord sur une lutte commune contre al-Nosra et l’EI.

Pour Aymenn al-Tamimi, chercheur sur les mouvements jihadistes en Syrie et en Irak, « il ne fait aucun doute » que la décision a été motivée « en partie » par l’accord américano-russe pour une action militaire commune qui visera le Front al-Nosra. « L’espoir est d’effacer la distinction entre al-Nosra et la rébellion au sens plus large ».

Allié avec les rebelles

Al-Nosra est apparu officiellement en Syrie en janvier 2012, soit dix mois après le début de la révolte pacifique contre le régime, qui a été réprimée dans le sang avant de se transformer en conflit dévastateur.

En avril 2013, le Front Al-Nosra a prêté allégeance au chef d’Al-Qaïda Ayman al-Zawahiri. En novembre de la même année, ce dernier a proclamé cette organisation comme l’unique branche d’Al-Qaïda en Syrie.

La grande différence entre Al-Nosra et l’EI réside dans le fait que le premier est allié avec les rebelles combattant le régime et s’est constitué un soutien populaire. Par contre, l’EI combat tous ceux qui ne lui prêtent pas allégeance.

Avec Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) et Al-Qaïda au Maghreb (Aqmi), Al-Nosra était l’un des plus puissants groupes membres du réseau.

Al-Nosra est allié avec les rebelles dans la province d’Alep (nord) mais surtout dans celle d’Idleb (nord-ouest). Il ne contrôle aucun territoire exclusivement mais domine Idleb d’où il a chassé le régime en 2015.

Composé essentiellement de combattants djihadistes syriens, il se distingue toutefois de la rébellion par son aspiration à un émirat islamique en Syrie. De nombreux rebelles syriens ont rejoint ses rangs, attirés par ses moyens financiers et sa meilleure organisation.

Pour Washington, l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda n’a pas changé

La branche syrienne d’Al-Qaïda, le Front al-Nosra, continue d’être considérée comme un « groupe terroriste » et une menace pour les Etats-Unis malgré sa rupture annoncée avec le réseau jihadiste, a indiqué jeudi l’administration américaine.

Les Etats-Unis « continuent d’estimer que les dirigeants du Front al-Nosra maintiennent leur intention de mener des attaques contre les pays occidentaux », a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche Josh Earnest.

« Nous ne voyons aucune raison de penser que leurs actions ou leurs objectifs sont devenus différents » après cette annonce de rupture, a indiqué de son côté le porte-parole du département d’Etat John Kirby.

« Ils sont toujours considérés comme une organisation terroriste étrangère », a-t-il ajouté. « Nous jugeons ces groupes en fonction de ce qu’ils font et non du nom qu’ils se donnent. »

L’annonce de cette rupture, encouragée par Al-Qaïda pour « protéger les gens du jihad en Syrie », est survenue alors que les chefs des diplomaties russe et américaine négocient un accord pour frapper ensemble en Syrie al-Nosra et le groupe Etat islamique (EI)

Al-Nosra « tente d’unifier et de galvaniser les autres groupes d’opposition syriens » a estimé de son côté le directeur du renseignement américain, James Clapper, lors d’un forum sur la sécurité à Aspen, dans l’ouest des Etats-Unis.

Sa décision de rompre avec Al-Qaïda est « un geste de relations publiques » et la réalité de la séparation « reste à établir », a-t-il déclaré.

Al-Nosra est apparu officiellement en Syrie en janvier 2012, soit dix mois après le début de la révolte pacifique contre le régime de Bachar al-Assad, réprimée dans le sang, qui s’est transformée en conflit dévastateur.

Al-Nosra est allié à des rebelles combattant le régime et s’est constitué un soutien populaire. Il ne contrôle aucun territoire syrien mais domine la ville d’Idleb, d’où il a chassé l’armée du régime en 2015.

« Au centre de tout ça, c’est toujours Al-Qaïda », a estimé le général Joe Votel, le commandant des forces américaines au Moyen-Orient, lui aussi invité au forum d’Aspen.

« Nous devrons continuer de nous préoccuper d’eux à long terme, nous ne pourrons pas nous fier à ce qu’ils font aujourd’hui », a-t-il estimé.

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