La démocratie à tout prix ! Mais quelle démocratie ?

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Défilé aérien de l'Aviation royale canadienne au dessus du Parlement. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Défilé aérien de l’Aviation royale canadienne au dessus du Parlement. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)

La démocratie, nous l’avons souvent vu s’inviter au cœur des débats nationaux et des conflits sur la scène internationale depuis la fin de la Guerre froide, et ce de plus en plus régulièrement au cours des dernières années. Instaurer la démocratie, protéger la démocratie, respecter la démocratie. Des guerres pour la démocratie, des révolutions pour la démocratie, des mesures extraordinaires pour la démocratie. La démocratie, cette fameuse démocratie.

Sans reculer bien loin, la mission en Afghanistan à laquelle le Canada et ses militaires ont participé jusqu’en 2011, avait pour but premier et officiel d’instaurer la démocratie, puis de la protéger avant de la remettre entre les mains du peuple afghan afin qu’il puisse par la suite décider de manière autonome de son futur. Certains considèrent que c’est une réussite, mais beaucoup s’accordent pour qualifier cette mission d’échec, puisqu’il reste toujours à voir une réelle amélioration dans l’état général et la stabilité du pays, que le groupe terroriste Al Qaïda y est toujours activement implanté et que la corruption dans la politique afghane, en plus d’une propension vers l’islamisme radical, apporte tout son lot d’inquiétudes quant au futur de cette nouvelle démocratie.

Sans attendre bien plus longtemps, dès 2011, le Canada s’est aussi impliqué dans une coalition militaire qui a permis aux Lybiens, lors de ce grand mouvement de revendications démocratiques appelé le Printemps Arabe, de jeter la dictature de Kaddaffi à terre, et qui, le croyait-on, permettrait d’instaurer une nouvelle démocratie en même temps que plusieurs autres dans le monde arabe. Pourtant, le débat à savoir si ces pays étaient mieux avec ou sans ce rêve démocratique n’est toujours pas clos aujourd’hui.

La Lybie est non-seulement en plus piteux état qu’elle ne l’était sous Kaddafi, mais en plus, ce conflit et la guerre civile qui s’en est suivi ont permis à des groupes terroristes comme Al-Qaïda au Maghreb Islamique de grossir et de gagner en influence, exportant l’instabilité dans les pays avoisinants et à travers le Sahara jusque dans le nord du Mali.

En Syrie, ce sont ces mêmes revendications démocratiques supportées moralement par les grandes démocraties occidentales qui ont mené à la guerre civile entre le régime dictatorial de Bachar el-Assad et plusieurs factions rebelles, et qui fait toujours rage aujourd’hui. De plus, il ne faudrait surtout pas oublier que c’est cette guerre civile qui a permis directement la croissance et la montée en puissance du groupe armée État Islamique, ainsi que toutes les conséquences qui se font ressentir jusqu’en Occident aujourd’hui sous forme de multiples attentats terroristes plus meurtriers les uns que les autres.

En Égypte, après le fameux Printemps Arabe réussi – ce que toutes les grandes démocraties occidentales se sont empressées d’applaudir – c’est un gouvernement ouvertement islamiste et radical très proche des Frères Musulmans que le peuple égyptien a choisi en 2012 et que l’armée égyptienne a démis de ses fonctions lors d’un coup d’État en 2013, réinstallant une dictature militaire tout aussi éloignée de la démocratie que ce qu’il y avait avant 2011.

Cet épisode égyptien fait étrangement penser à ce qui a failli se produire en Turquie la semaine dernière. Le parti du président Erdogan penche de plus en plus vers des tendances islamistes, et ce tout à fait ouvertement. Certains croient même que la Turquie d’Erdogan passerait des accords tacites ou secrets avec le groupe armée État Islamique opérant chez ses voisins du sud. C’est donc pour mettre fin à cette islamisation du gouvernement, que des membres de l’armée turque, traditionnelle gardienne de la laïcité en Turquie, ont tenté de démettre le gouvernement actuel de ses fonctions comme l’armée l’avaient déjà fait par le passé à plusieurs reprises pour les mêmes raisons.

Mais, nous connaissons la suite des événements. Élu majoritairement aux dernières élections, le président Erdogan a exhorté la population à sortir dans la rue pour empêcher, au nom de la démocratie, ce coup d’État militaire.

Et maintenant, sous le couvert de la défense de la démocratie, ce sont par milliers que des soi-disant putschistes sont arrêtés arbitrairement et que le président Erdogan brandit la menace de ramener la peine de mort.

Rappelant vaguement la « Nuit des Longs Couteaux » par laquelle le gouvernement démocratiquement élu d’Adolf Hitler s’était débarrassé de ses opposants politique en 1934, les actions du président Erdogan font maintenant craindre pour l’avenir démocratique en Turquie.

Bien que la Turquie soit connue pour pratiquer une démocratie plutôt douteuse et que la stabilité démocratique a rarement été de mise du côté des pays du monde arabe depuis la décolonisation européenne, ce ne sont malheureusement pas les seuls endroits où la démocratie est remise en question face à son effritement.

À beaucoup moins grande échelle, bien sûr, les mesures comprises dans l’état d’urgence déclaré en France en novembre 2015 et prolongé sans arrêt depuis, accordant plusieurs pouvoirs « extraordinaires » aux forces de l’ordre et au gouvernement en place, font aussi craindre aux intellectuels à un certain niveau pour la démocratie en Europe. Tout comme son homologue turque vient de l’annoncer, le gouvernement français avait à l’automne 2015 lui aussi affirmé sans aucune pudeur qu’il dérogerait à la Convention européenne des droits de l’homme. Pourtant, les mesures prises par l’état d’urgence en France sont considérées comme tout à fait appropriées par la population qui ne s’y oppose pas en masse et certains vont même jusqu’à en demander encore plus.

C’est là que le principe même de la démocratie devient dangereux et contradictoire, puisque la démocratie peut donc devenir, à un certain point, une excuse pour porter atteinte à la durabilité de cette même démocratie.

Quand un nominé à l’élection présidentielle américaine annonce que s’il est élu, il tiendra des politiques complètement anti-démocratiques, tel que l’identification d’un groupe religieux précis par exemple – ce qui ne va pas sans rappeler les politiques dictatoriales instaurées en Allemagne nazie à la veille de la Seconde guerre mondiale – et que sa popularité est telle qu’il risque en effet d’être élu, il est juste d’avoir des doutes quant à la durabilité de la démocratie en Occident dans la situation actuelle.

Et quand en Autriche la lutte finale des dernières élections se jouait entre le parti vert et le parti d’extrême-droite, mais que le résultat du vote était tellement incertain que les élections ont finalement été annulées, on est en droit de se poser des questions sur l’état de la démocratie aujourd’hui en Occident. Il est alarmant de voir le pays qui a vu naître Adolf Hitler et dans lequel la génération qui a directement souffert des politiques nazies il y a à peine 75 ans vit encore passer si près de réélire encore aujourd’hui un gouvernement d’extrême-droite nationaliste.

Churchill aurait dit que «le meilleur argument contre la démocratie est fourni par une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen.» La peur et l’insécurité vécu par un peuple face à certains événements peut donc facilement le pousser à choisir démocratiquement de dégrader la démocratie dans son propre pays, au risque de la voir disparaître complètement un jour.

La démocratie est très fragile et l’histoire se répète trop facilement. Ce n’est pas seulement ailleurs, à quelque part de lointain dans un pays en voie de développement qu’elle est à risque, mais ici même en Occident. La démocratie fait face aujourd’hui à un défi de taille et il ne faut surtout pas croire qu’elle se régulera d’elle-même avec le temps. Nous sommes en fait les seuls responsables de notre démocratie et c’est à nous de faire la part des choses en ces temps plus difficiles afin de choisir de protéger nos valeurs démocratiques coûte que coûte au lieu de sombrer dans la peur et le discours anti-démocratique.

Passionné d'histoire et de politique, Victor-Joël Couture est gradué du Collège militaire royal du Canada en Études militaires et stratégiques. Il a aussi complété une mineure en Études françaises et s'intéresse à l'actualité internationale et domestique.

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