Turquie, la grande purge: 7 543 militaires et juges, 9 000 policiers, gendarmes et fonctionnaires jusqu’ici

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Des policiers turcs détiennent un soldat soupçonné d'avoir pris part à la tentative de coup d'Etat quittant le tribunal de Bakirkoy à Istanbul le 16 juillet 2016. (AFP/Archives/OZAN KOSE)
Des policiers turcs détiennent un soldat soupçonné d’avoir pris part à la tentative de coup d’Etat quittant le tribunal de Bakirkoy à Istanbul le 16 juillet 2016. (AFP/Archives/OZAN KOSE)

Le pouvoir turc a intensifié lundi les purges [mises en scène par médias interposés avec un maximum de théâtralité]après le putsch manqué contre le président Erdogan, limogeant des milliers de policiers, mais il a aussi promis de respecter le « droit » pour rassurer des partenaires étrangers inquiets d’une dérive répressive.

Un total de 7.543 militaires et magistrats placés en garde à vue, près de 9.000 policiers, gendarmes et fonctionnaires démis: l’ampleur du coup de balai était lundi impressionnant, même si le président turc avait donné le ton en promettant d’éliminer le « virus » factieux.

Le Premier ministre turc Binali Yildirim a dénombré 6.038 militaires, 755 magistrats et 100 policiers parmi les suspects placés en garde à vue. La liste inclut 112 généraux et amiraux, dont deux meneurs présumés du putsch.

Le gouvernement a aussi annulé les congés annuels des quelque 3 millions de fonctionnaires turcs, et ordonné à ceux se trouvant actuellement en congé de « regagner leur poste dans les plus brefs délais ».

À l’issue d’un conseil des ministres à Ankara, M. Yildirim n’a laissé planer aucune ambiguïté. Les putschistes devront « rendre des comptes pour chaque goutte de sang versée », a-t-il lancé, révisant à la hausse le bilan humain de la tentative de coup d’état, qui a fait au moins 208 morts plus 100 mutins, pour un total de 308.

Mais la purge se fera « dans le cadre du droit », a soutenu le chef du gouvernement, en réponse à l’Union européenne et aux États-Unis, qui ont uni leurs voix lundi à Bruxelles pour sommer le régime turc de ne pas tomber dans l’arbitraire.

« Nous appelons fermement le gouvernement de Turquie à maintenir le calme et la stabilité dans le pays, et nous appelons aussi le gouvernement de Turquie à respecter les institutions démocratiques de la nation et l’État de droit », a affirmé le secrétaire d’État américain John Kerry, à l’issue d’une réunion avec ses homologues de l’UE.

L’UE a elle signifié à la Turquie qu’un rétablissement de la peine de mort – abolie en 2004 dans le cadre des négociations d’adhésion – lui fermerait la porte du bloc européen.

« Aucun pays ne peut adhérer à l’UE s’il introduit la peine de mort », a déclaré la représentante de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.

Chasse aux ‘terroristes

Recep Tayyip Erdogan avait évoqué cette éventualité en s’adressant dimanche à une foule de partisans réclamant la tête des factieux.

M. Yildirim a soufflé lundi le chaud et le froid, soulignant qu’en la matière il ne fallait pas se précipiter, mais que « la demande du peuple ne peut pas être ignorée ».

La terminologie officielle s’est aussi durcie à l’encontre des rebelles, désormais qualifiés de « groupe terroriste » par le ministère des Affaires étrangères.

Alors que le putsch a alourdi le climat entre Ankara et Washington, la police turque a mené lundi une perquisition sur la base aérienne d’Incirlik utilisée par la coalition antidjihadiste menée par les États-Unis, a rapporté l’agence de presse Anadolu.

Washington a de son côté mis la Turquie au défi de lui présenter des « preuves » à l’encontre de Fethullah Gülen, passé depuis 2013 du statut d’allié à celui d’ennemi numéro un d’Erdogan, qui l’a accusé d’être l’instigateur du putsch.

M. Erdogan avait personnellement sommé dimanche son homologue américain de lui « livrer » ce prédicateur musulman, réfugié aux États-Unis, et qui a pour sa part catégoriquement démenti toute implication.

L’ambassadeur des États-Unis en Turquie, John Bass, s’est de son côté élevé contre les thèses évoquant un soutien américain au putsch, avancées par « des médias et hélas quelques personnalités ».

« Cela est totalement faux, et de telles spéculations portent atteinte à des décennies d’amitié », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Pour la troisième journée consécutive, les vols commerciaux sont restés suspendus lundi entre la Turquie et les États-Unis.

Si l’activité semblait reprendre normalement dans les rues stambouliotes, quelque 1.800 membres des forces spéciales de la police y étaient déployés pour en sécuriser les points sensibles, selon Anadolu.

« Ce n’est pas fini, ne désarmez pas », titrait en une lundi le quotidien Hurriyet citant les appels répétés d’Erdogan à ses partisans de continuer à tenir la rue face à une menace qui persisterait.

Sur le plan économique, la lire turque a repris des couleurs, s’échangeant à 2,97 pour un dollar après une dégringolade historique à 3,04 lires dans la foulée du déclenchement du putsch.

Mais peu avant sa fermeture, la bourse d’Istanbul était en pleine dégringolade, perdant 8,86%.

La Turquie, partenaire incontournable mais fragilisé des Occidentaux

La tentative de coup d’État en Turquie risque d’avoir des conséquences sur les capacités d’action de ce pilier de l’Otan, partenaire clé des Occidentaux sur plusieurs dossiers essentiels, de la lutte contre les djihadistes à la crise migratoire.

Déjà secouée cette année par plusieurs attentats, dernièrement à l’aéroport international Atatürk d’Istanbul (47 morts), la Turquie sort fragilisée, notamment sur les plans militaire et sécuritaire, du putsch avorté qui s’est déroulé dans la nuit de vendredi à samedi.

L’arrestation de milliers de militaires et magistrats au cours des derniers jours a par ailleurs réveillé les craintes d’autoritarisme du président Recep Tayyip Erdogan, risquant de tendre encore plus les rapports avec l’UE et Washington.

Trois jours après le coup d’État manqué qui a fait trembler sur ses bases le pouvoir de M. Erdogan, le gouvernement turc s’est toutefois voulu rassurant, le Premier ministre affirmant lundi que « la Turquie a la capacité de mettre en échec de telles tentatives (de putsch), le monde doit le savoir ».

Comme pour indiquer que le pays conservait ses capacités militaires, M. Yildirim a assuré qu’il n’y aurait « aucun relâchement dans notre lutte contre l’organisation terroriste séparatiste », expression désignant le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Mais alors qu’un vaste processus de purge s’est enclenché dans les heures qui ont suivi les événements, avec des milliers de militaires, dont plus de 100 généraux et amiraux, placés en garde à vue, l’armée turque semble plongée dans une grave crise.

Ces purges vont conduire à « une hémorragie de talents » et affaiblir ses capacités d’intervention, souligne Soner Cagaptay, directeur du programme de recherche sur la Turquie au Washington Institute.

« Les militaires vont perdre une part importante de leurs cerveaux, y compris des gens capables de diriger des opérations à l’extérieur, de coopérer avec les États-Unis, y compris en Syrie contre l’EI », explique à l’AFP M. Cagaptay.

‘Plus vulnérable’

Très sollicitée depuis la reprise des combats contre le PKK dans le sud-est du pays, l’armée turque, l’une des plus puissantes de l’Alliance atlantique, participe aux côté de la coalition antidjihadiste aux opérations anti-EI.

La base aérienne d’Incirlik (sud), utilisée par la coalition internationale antidjihadistes emmenée par les États-Unis, fait l’objet de tensions depuis la tentative de coup, les autorités soupçonnant des militaires turcs qui y sont basés d’avoir aidé les putschistes. Une perquisition y était en cours lundi après-midi.

L’instabilité dans laquelle est plongée la Turquie pourrait accroître également le risque d’attentats, alors que le pays a été frappé cette année par plusieurs attaques meurtrières liées à la reprise du conflit kurde ou aux djihadistes.

« La tentative de coup d’État a rendu la Turquie plus vulnérable aux attaques de l’EI en créant un vide important et une situation de crise dans les domaines de la sécurité et de la gouvernance », résume pour l’AFP Fuat Keyman, directeur du centre de réflexion Istanbul Policy Center.

Autre question surveillée par les partenaires européens de la Turquie, l’afflux vers l’Europe de migrants, essentiellement syriens, qui s’est drastiquement réduit depuis la conclusion d’un accord controversé entre Ankara et Bruxelles en mars.

Le président turc, qui accuse un ex-allié, le prédicateur Fethullah Gülen, d’être derrière le putsch manqué, a fait savoir dimanche qu’il demanderait aux capitales européennes d’extrader vers la Turquie les partisans de M. Gülen. « Nous verrons quelle sera leur réaction », a-t-il ajouté.

Parmi les personnes placées en garde à vue lundi figuraient également des garde-côtes, dont le commandant a été limogé samedi, selon les médias turcs.

En attendant, sur le terrain, la situation restait inchangée. Entre 50 et 100 réfugiés sont arrivés quotidiennement sur les îles grecques ces trois derniers jours, un chiffre comparable à celui avant le coup manqué, selon les chiffres officiels grecs,

« Nous suivons la situation », a indiqué un responsable gouvernemental grec sous couvert d’anonymat.

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