Décès au Collège militaire royal du Canada: le commandant acceptera toutes les recommandations du comité d’enquête

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Les élèves-officiers de première année et de deuxième année en provenance de Saint-Jean, défilent à Kingston, pour marquer leur entrée au Collège militaire royal du Canada. (Capt. Yvette Grygoryev/CMRC)
Des élèves-officiers de première année et de deuxième année défilent à Kingston, pour marquer leur entrée au Collège militaire royal du Canada. (Archives/Capitaine Yvette Grygoryev/CMRC)

Même si toute la lumière sera faite sur les décès de plusieurs étudiants ou récents gradués du Collège militaire royal du Canada, le malaise reste présent au sein des jeunes élèves-officiers, qui nous ont fait part de leurs inquiétudes.

Révélés par 45eNord.ca, ce sont trois élèves-officiers et un sous-lieutenant récemment gradué, qui sont décédés dans des circonstances troublantes en l’espace de quatre mois.

Trois semaines avant la collation des grades, c’est le jeune Harrison Kelertas, 22 ans, membre de l’escadron 4 Frontenac, qui a été retrouvé sans vie dans sa chambre du Collège militaire royal du Canada, le 28 avril dernier. Ce premier décès d’une série de plusieurs serait toutefois un accident.

Quelques jours plus tard, c’est un de ses amis, Brett Cameron, 20 ans, également membre de l’escadron 4 Frontenac, qui disparaissait tragiquement, le 7 mai. L’élève-officier de 2e année devait être un des porteurs du cercueil de son ami.

Un mois et demi plus tard, un récent diplômé du Collège, le sous-lieutenant Éric Leclerc, 39 ans, était à son tour retrouvé sans vie dans sa chambre de la base de Borden, alors qu’il suivait une formation d’officier de logistique au Centre d’instruction de logistique des Forces canadiennes. Selon nos informations, une nuit alcoolisée mixée à une dépression serait à l’origine du drame.

Finalement, en plein cœur de l’été, c’est l’élève-officier Matthew Sullivan, 19 ans, qui décédait dans des circonstances troublantes. Le jeune homme se trouvait dans un «peloton d’attente», après avoir effectué sa première année au sein de l’escadron 2 La Salle. Mi-août, il venait de quitter le Collège pour sa ville natale de Saint-John (Nouveau-Brunswick) et se trouvait en congé annuel jusqu’au 23 août 2016, date de sa libération des Forces armées canadiennes pour raisons médicales.

Un seul décès, qu’il soit accidentel ou un acte volontaire, est tragique, mais cette série, à laquelle il ne faut pas oublier l’élève-officier Sage Fanstone, de l’escadron 12 Fraser, décédé en mai 2015 après s’être jeté du haut d’un bâtiment, dépasse le tragique pour devenir inquiétante.

Le commandant du Collège militaire royal du Canada, le brigadier-général Sean Friday, accueille les participants du 18e symposium annuel des étudiants diplômés. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Le commandant du Collège militaire royal du Canada, le brigadier-général Sean Friday. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Réagissant aux révélations de 45eNord.ca, le commandant du Collège militaire royal du Canada, le brigadier-général Sean Friday a promis que quelques soient les conclusions du comité d’enquête mandaté par la cheffe du Commandement du personnel militaire, «nous sommes absolument ouverts à les accepter et à implémenter les recommandations qui seront faites».

Au cours d’une interview exclusive de près d’une heure, le brigadier-général a tenu a dire d’entrée de jeu qu’il est «normal de ne pas se sentir bien [it’s okay not to be okay]» et qu’il faut demander de l’aide. «Nous avons mis en place un système de santé mentale disponible 2 jours par semaine et nous travaillons avec le Médecin-chef à améliorer les pratiques et les capacités actuelles», a-t-il révélé. De plus, un cours sur la santé mentale et l’aptitude à confronter l’adversité et le stress sera offert dès la rentrée aux élèves-officiers de 1ère année. IL n’a pas été possible de confirmer si le cours sera également dispensé aux élofs arrivant directement en 2e année, depuis le Collège militaire royal de Saint-Jean.

Si d’un côté le commandant reconnaît que bien du travail reste à faire dans le domaine de la santé, et notamment mentale, il a cependant réfuté des problèmes organisationnels.

Malaise chez les parents et les élèves-officiers

À l’époque des premiers morts au Collège militaire royal du Canada, plusieurs parents avaient contacté 45eNord.ca soulevant le fait qu’il faudrait «autre chose qu’une lettre» ou «qu’un courriel» et que cela «doit s’arrêter maintenant», reprenant ainsi la phrase choc du chef d’état-major de la Défense, prononcée en juillet 2015 à propos des agressions sexuelles.

Quelques élèves-officiers, affectés par la perte de deux des leurs, nous avaient également écrit:

«Le problème, c’est que là où on vit, c’est un terroir fertile pour l’anxiété», expliquait l’un, tandis qu’un autre allait plus loin: «Le problème, c’est que notre environnement de vie quotidienne est tellement pourri que ça favorise l’anxiété».

Un troisième racontait aussi que beaucoup d’élofs «se demandent s’ils n’auront pas des problèmes avec ci ou avec ça. On a des horaires décousus qui ne laissent que peu de répit. Et une erreur peut vous mener loin en cet endroit unique».

Aujourd’hui, alors que le ministre de la Défense nationale Harjit Sajjan a promis même de ne pas attendre la fin des enquêtes pour agir et que le chef d’état-major de la Défense annoncera des initiatives prochainement, plusieurs élèves-officiers nous ont fait part d’un malaise certain présent au Collège et de leurs explications sur les causes entourant ces décès.

Un premier explique qu’il y a une culture de «devoir tout faire, d’être tout en haut, d’être le meilleur, le numéro un en tout temps, et ce, avant même d’avoir gradué, et il n’y a aucun retour en arrière possible».

«Si jamais tu as le malheur de dire que tu n’es plus capable, on va te dire ‘ok, dans ce cas on va t’enlever ta position de commandement parce que c’est trop avec ta double majeure, le fait que tu sois chef de tel club, que tu aies ces 3 devoirs secondaires là et que ton frère vient de mourir la semaine passée’, ben tu tombes dans les parias, tu deviens un moins que rien», souligne un autre, expliquant que «sortir du rang» est impardonnable.

À plusieurs reprises au cours de nos discussions avec des élèves-officiers, l’incompétence de plusieurs membres du staff a été mentionné, et notamment, des gens «dont personne ne veut» et qui «occupent une position avec des responsabilités, mais ne les prennent pas, n’envoient pas les papiers quand il faut pour envoyer les élofs sur des cours ou des stages et ruinent leur été».

«L’administration est tellement dysfonctionnelle et ne fait tellement aucun sens que ça rajoute un poids incroyable sur les élèves-officiers. Ça inflige un tel stress supplémentaire aux gens qui sont déjà poussés à leur limite par le PFOR [Programme de formation des officiers de la Force régulière] que tu ne sais jamais quelle est la prochaine merde qui va te tomber dessus», accuse une jeune élof, visiblement à bout.

Le système des privilèges et des punitions est également montré du doigt. «Stupide» pour la plupart des élèves-officiers interrogés, le système pousserait jusqu’à ce que «certains [aient] même peur de quitter leur chambre», affirme un cinquième élof.

Un jeune diplômé du Collège explique pour sa part un manque de cohésion. «Certains individus peuvent se terrer dans leur chambre à longueur de journée sans que personne ne les remarque». explique-t-il.

Un autre s’interroge sur le soutien réel dans un environnement «empoisonné». Il donne pour exemple un lendemain des funérailles de l’un d’entre eux, alors qu’il pleuvait et que plusieurs étaient clairement affectés et déprimés qu’un «génie» a eu la fausse bonne idée de vouloir les faire parader. Il demande donc fort logiquement que dans des circonstances si dramatiques, «il faut mettre sur pause, reconnaître publiquement qu’il y a un problème et faire quelque chose de concret».

Le brigadier-général Friday, ayant pris connaissance de plusieurs de ces déclarations, rejette le blâme sur les stéréotypes qu’un militaire doit être fort et pas faible, qu’il ne doit pas demander de l’aide, etc. «Savoir demander de l’aide, c’est ça la vraie force», de dire le général, déclarant également avoir demandé à ce que le staff et le personnel entourant les élèves-officiers soit formés et au courant pour reconnaître des signes éventuels.

«J’ai justement tenu un discours à ce sujet pas plus tard qu’hier avec les 4e années, et je leur ai rappelé l’importance de demander de l’aide et de ne pas se laisser avoir par la stigmatisation. Quand c’est le temps de demander de l’aide, il faut demander cette aide», précise encore le général Friday, indiquant également que tout comme dans le cadre de l’Opération HONNEUR, qui a mené à l’implentation de 75 initiatives au Collège militaire royal du Canada, plusieurs mesures sont déjà en cours d’élaboration

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER

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