Les «28 pages» et leurs significations pour les relations américano-saoudiennes

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Le roi Salmane d'Arabie saoudite recevait samedi soir 24 octobre 2015 le secrétaire d'État américain John Kerry. (Department of State)
Le roi Salmane d’Arabie saoudite a reçu le 24 octobre 2015 le secrétaire d’État américain John Kerry. (Archives/Department of State)

Il y a quelques semaines, une mystérieuse portion de la Commission jointe sur les actions de la communauté de renseignement avant et après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 (en anglais, Joint Inquiry into Intelligence Community Actions Before and After the Terrorist Attacks of the September 11th, 2001), a été déclassifiée après deux ans de procédures de révision. Communément connues sous le nom de « 28 pages » (il y en a 29, mais le nom a resté), le document décrit les découvertes de la commission concernant des liens possible entre le Royaume de l’Arabie Saoudite et certains individus impliqués dans les attaques du 11 septembre.

Ces révélations susceptibles d’irriter les officiels saoudiens arrivent à un moment où le pays connaît plusieurs difficultés. Sur le plan international, les Saoudiens sont confrontés à des interventions de plus en plus ostentatoires en Syrie et en Irak d’un Iran qui rebâtit sa puissance, étant délesté des sanctions par le récent accord nucléaire avec les États-Unis. Au Yémen, un conflit entre les Houthis et le régime en place soutenu par les Saoudiens sape les capacités déjà limitées du Royaume, tout en créant d’autres inquiétudes concernant l’influence indue d’autres puissances régionales. La sécurité domestique est aussi problématique, tel que le démontre les trois attaques récentes sur des mosquées importantes pendant le Ramadan ont faites plusieurs centaines de morts, et la menace d’autres attaques perpétrées par groupes terroristes actifs dans les divers conflits de la région reste une préoccupation majeure. La situation économique n’est pas plus reluisante: les deux ans de chute libre des prix du brut ont fait mal aux finances du Royaume, et du coup ont affecté sa capacité a remplir les obligations face à sa population. Des mesures drastiques ont été prises, tels que l’annonce d’offre publique des parts dans la compagnie de pétrole nationale Aramco, ce qui est de-facto une privatisation partielle. Dans la conjoncture actuelle, les Saoudiens ont visiblement perdu leur contrôle sur l’OPEC, et donc du marché mondial de la commodité qui est la clé de voûte de leur pouvoir. L’incertitude économique est une chose, mais le potentiel d’insatisfaction au sein de la population du Royaume est la préoccupation principale; la situation économique est un facteur de risque important pour la sécurité domestique.

Dans ces temps houleux, les relations saoudo-américaines ont aussi souffert. Dès le début, le gouvernement d’Arabie Saoudite était mécontent des démarches américaines pour conclure l’entente nucléaire iranienne, qu’il voyait comme un geste favorable à leur plus grand rival régional. On sent encore les dirigeants amers, alors qu’un cycle d’affronts diplomatiques mineures s’est installé. Des énoncés faits par différents acteurs au sein de la campagne des primaires présidentielles n’ont pas aidé: Donald Trump juge que les relations entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite sont un arrangement non-rentable, Barack Obama semble avoir la même opinion. Le plaidoyer d’Hillary Clinton aux pays du Golfe pour les encourager à cesser de financer les réseaux terroristes a aussi été très mal reçu. Le sénat américain a fait passer des mesures législatives pouvant donner le droit aux familles des victimes du 11 septembre de poursuivre l’Arabie Saoudite pour leurs dommages, chose à laquelle les Saoudiens ont répondus par la menace de liquider des quantités massives d’actifs américains en représailles. Tout cela se produit pendant que les organismes humanitaires continuent leurs critiques acerbes du régime saoudien.

Il semble évident que les relations saoudo-américaines ont connus de meilleurs jours, mais en pratique, quelle est la signification de cette animosité  pour la collaboration entre les deux pays dans un futur proche? Probablement très peu. Les relations entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite sont nées d’intérêts communs pour la stabilité régionale pendant la Guerre Froide, période pendant laquelle les régimes Arabes étaient d’avantage dans l’orbite soviétique. La realpolitik dictat que malgré leur promotion active de la démocratie et des droits de l’homme après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis allaient devoir faire de l’aveuglement volontaire pour conserver des alliés dans la région; un régime prévisible et pro-américain pouvais bien être pardonné de son autocratie si il assurait la stabilité. Les tensions ont monté à quelques occasions, comme pendant la première crise pétrolière de 1973, mais des événements subséquents, notamment la révolution Iranienne de 1979 ont ramené la collaboration stratégique au premier plan.

Les Saoudiens ont reçus des troupes américaines à plusieurs occasions pendant la Guerre Froide, et en retour les Américains ont fournis des armes et de l’expertise à l’appareil militaire du pays. Cette collaboration a été sujette à plus d’une douzaine de traités et d’ententes bilatérales. Quand les enjeux de puissance stratégique sont en jeu et que les deux acteurs ont des gains à réaliser, les Américains et Saoudiens savent collaborer, malgré leurs divergences d’opinions sur plus d’un dossier.

Bien que les 28 Pages ne fournissent pas de preuves solides sur le rôle de la famille royale et d’agents saoudiens dans les événements du 11 septembre, elles montrent certainement que les relations entre les États-Unis et le Royaume ne sont pas aussi roses qu’on nous le laisse entendre.  Si le document prouve quelque chose hors de tout doute, c’est que dans les relations entre puissances, l’intérêt est la clé de voûte. Plusieurs parties des 28 pages confirment que Riyad a toujours eu ses propres motifs et intérêts au centre des ces considérations. Même avant le 11 septembre, il refusait de collaborer dans la traque d’Oussama Ben Laden. Cette citation des pages 437 et 438, sous le titre « Le manque de collaboration des Saoudiens dans les investigations antiterroristes » [traduction libre]montrent à quel point la relation était houleuse:

Dans des témoignages et entrevues, nombre d’agents du FBI et de la CIA se sont plaint du manque de collaboration des Saoudiens dans les investigations anti-terroristes avant et après les attaques du 11 septembre. Par exemple, un vétéran du bureau New-Yorkais du FBI a fait savoir que selon lui, les Saoudiens ont étés inutiles et nuisibles depuis des années. Selon cet agent, les Saoudiens n’agissent que quand c’est dans leurs  intérêts.
[…]
Le chef de la station Alex pensait que l’espoir du gouvernement Américain d’obtenir une coopération éventuelle des Saoudiens était irréaliste, puisque cette coopération serait contraire aux intérêts nationaux saoudiens.

Si l’opinion de deux agents n’est pas nécessairement une preuve hors de tout doute d’une trahison de la part des Saoudiens, leurs témoignages ainsi que les renseignements recueillis sur les transferts bancaires entre certains membres de la famille royale et des sympathisants d’Al-Qaeda connus prouvent certainement que les Saoudiens avaient un agenda qui allait à l’encontre des intérêts américains. C’est ce qu’on doit retenir de ces pages nouvellement déclassifiées: l’Arabie Saoudite n’est pas un allié inconditionnel, et il a certainement des intérêts propres qui seront possiblement en conflit avec ceux de ces alliés occidentaux.

Cependant, tout cela ne change rien aux incitatifs a coopérer sur les enjeux régionaux dans le Golfe. Les Saoudiens dépendent de logistique, d’assistance et de munitions américaines pour continuer sa campagne au Yémen, et les États-Unis ne sont pas près de leur refuser cette faveur. Le dicton dit qu’un diable que l’on connait est préférable à un diable que l’on ne connait pas; c’est particulièrement vrai pour les hégémons comme les États-Unis qui cherchent avant tout la stabilité. Avec la situation en Irak et en Syrie, ses répercussions sur le Liban, et plus récemment la tentative de coup d’État en Turquie, le Golfe et Israël restent des châteaux forts de la stabilité dans la région, et tous s’entendent sur la nécessité de conserver le peu de nations prévisibles qu’il reste.

La grogne publique avec l’Arabie Saoudite ne peut que grandir avec la publication des 28 Pages, et avec la bonne quantité de visibilité, le public pourrait lancer un appel aux institutions pour « punir » le comportement rébarbatif des Saoudiens. Pour le futur rapproché par contre, on doit s’attendre à une continuité des relations entre les deux pays, basée sur une collaboration sur les enjeux d’intérêts mutuels.

Maxime Rousseau est titulaire d’un Baccalauréat en Science Politique de l’Université Laval. Ses intérêts de recherchent incluent les relations internationales et la défense, avec un intérêt particulier pour le Moyen-Orient.

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