Turquie: Erdogan profite de la vague de l’anti-américanisme

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 19 octobre 2015. (AFP/Archives/Adem Altan)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 19 octobre 2015. (Archives/AFP/Adem Altan)

Depuis le putsch raté, une vague d’anti-américanisme s’est levée en Turquie, de laquelle le président Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement se servent à volonté, au risque de compromettre durablement les alliances d’Ankara.

La montée de l’anti-américanisme en Turquie repose sur l’idée, véhiculée par la presse, que les États-Unis n’ont pas été solidaires de leur allié turc après le putsch et qu’ils ne montrent aucun empressement d’en extrader le cerveau désigné: Fethullah Gülen, ex-imam exilé aux Etats-Unis. Ou pire, qu’ils sont complices.

C’est en langage peu diplomatique que le ministre de la Justice Bekir Bozdag a averti Washington que l’anti-américanisme en Turquie «atteignait un sommet» et menaçait de se transformer en «haine», si «le terroriste» Gülen n’était pas extradé.

Le département d’État a dénoncé «une rhétorique incendiaire absolument inutile» et a appelé «les médias, la société civile et le gouvernement turcs à faire preuve de responsabilité dans leurs déclarations».

Dès après le putsch raté, l’ambassadeur des États-Unis en Turquie, John Bass, avait rejeté la théorie d’une complicité américaine comme «scandaleuse». L’ambassade avait aussi dénoncé sur Twitter un montage photo où M. Bass apparaissait auprès d’un putschiste la veille du coup d’État raté, comme «une fabrication» destinée à «miner l’alliance turco-américaine».

Le quotidien progouvernemental Yeni Safak avait, lui, publié un article intitulé «Les États-Unis ont essayé d’assassiner Erdogan!».

Ibrahim Karagül, éditorialiste radical proche du président Erdogan, y assurait que «l’administration américaine a planifié de tuer le président (Erdogan) et a mis en oeuvre ce plan».

«Une grande majorité de la population turque pense que les États-Unis sont responsables», dit Sinan Ulgen, ex-diplomate, chef du think tank Edam à Istanbul, «bien sûr les médias portent le message du gouvernement».

«Période émotionnelle»

«L’Amérique ici ne pense qu’à ses intérêts. Et c’est la Turquie qui en pâtit», assure Cihan, un jeune stambouliote rencontré près de Bosphore.

Le président Erdogan, qui a convoqué dimanche dernier une impressionnante marée humaine à Istanbul huant le nom de son ennemi juré, a pour «stratégie (..) de fabriquer une union sacrée contre Gülen. D’ailleurs en Turquie, personne ne prend sa défense», relève Bayram Balci, du Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po.

«La stratégie d’Erdogan c’est de montrer que les Américains apportent leur soutien à un mouvement terroriste, le PKK (guérilla kurde), et aussi à l’organisation de Gülen», explique le chercheur, interrogé depuis Washington.

«Il va se développer un certain anti-américanisme en Turquie», Erdogan «en a besoin pour asseoir la politique de la Turquie dans la région, pour renforcer sa position auprès de l’opinion publique», prédit M. Balci.

Cela est d’autant plus facile que la Turquie traverse «une période émotionnelle» après le choc traumatique du 15 juillet, mais à terme, il faudrait que le gouvernement «commence à calmer le jeu» sinon «cet anti-américanisme va être nuisible à la Turquie elle-même», estime Sinan Ulgen.

Le plus dangereux «serait de voir cet anti-américanisme s’enraciner dans la société turque», avertit-il. Ceci pourrait «mettre en péril l’appartenance de la Turquie à la communauté transatlantique», dit-il au sujet de l’OTAN dont Ankara est un membre-clé.

Toutefois, s’il est exacerbé actuellement, le sentiment anti-américain n’est pas nouveau en Turquie.

Un anti-américanisme «porteur»

«Même avant le putsch raté, il y avait une méfiance, un soupçon à l’égard des États-Unis», un pays qui ne voudrait pas d»’une Turquie forte», et jouerait plutôt «la carte kurde», estime M. Ulgen.

La question kurde n’est pas négociable pour Ankara, qui place au même niveau la menace des «terroristes» du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), et celle des jihadistes du groupe Etat islamique (Daech).

«Les Turcs sont remontés contre l’Amérique», dit Bayram Balci, «ils se sentent piégés» par les États-Unis «qui soutiennent toutes les forces anti-Daech, y compris le PKK» en Syrie.

La «stratégie (d’Erdogan) c’est aussi d’avoir un levier dans ses relations difficiles avec les États-Unis», dit M. Balci. «L’anti-américanisme, dans tous les pays, ça marche politiquement».

Et ça marchera tant que l’administration américaine ne se sera pas saisie du dossier d’extradition de Gülen.

Ensuite, «on arrivera à une deuxième étape, celle du pouvoir judiciaire, qui sera plus ou moins longue» et ce sentiment brûlant (anti-américain) sera mis au repos», estime M. Ulgen.

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