Corps déchiquetés et médecins impuissants à Alep dévastée

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Un enfant blessé évacué après un raid aérien le 23 juillet 2016 à Alep en Syrie. (AFP/Thaer Mohammed)
Un enfant blessé évacué après un raid aérien le 23 juillet 2016 à Alep en Syrie. (AFP/Thaer Mohammed)

Des corps déchiquetés, des mares de sang, des hôpitaux débordés: dans la ville syrienne d’Alep, les quartiers rebelles vivent des scènes d’apocalypse, pilonnés sans relâche par les avions du régime syrien et de son allié russe.

Au moins 25 civils ont péri samedi dans les quartiers rebelles d’Alep ravagés par une pluie de bombes larguées par le régime syrien et son allié russe pour le cinquième jour consécutif, après un nouvel échec des discussions américano-russes sur une trêve.

Dans un des derniers hôpitaux encore en fonction dans la partie rebelle de la deuxième ville de Syrie, des blessés sont allongés à même le sol faute de lits, a constaté samedi le correspondant de l’AFP. Deux hommes d’une trentaine d’années ont rendu l’âme sous ses yeux.

«Les blessés sont en train de mourir sous nos regards impuissants», affirme Ahmad, un médecin qui a requis l’anonymat pour lui et pour son établissement par peur d’être ciblé par des bombardements.

Autour de lui, des hommes et des enfants gémissent de douleur, sur le sol tâché de sang.

«On ne peut rien faire pour eux, surtout ceux blessés à la tête. On manque de poches de sang et de matériel de perfusion, on a besoin de donateurs», confie le médecin.

Il ne reste plus que trois ou quatre hôpitaux à Alep-Est, la partie de la ville contrôlée par les rebelles et qui se retrouve sous une pluie de bombes et d’obus depuis plusieurs jours. Bien trop peu pour recevoir les dizaines de blessés victimes de l’offensive du régime syrien pour prendre les quartiers qui lui échappent.

Alep, enjeu clé de la guerre en Syrie qui a fait plus de 300 000 morts, est divisée depuis 2012 entre quartiers insurgés à l’Est et zones tenues par le régime à l’ouest.

«Ce matin seulement, nous avons reçu 60 blessés», dit Ahmad à l’AFP. «Nous sommes en train de mener un grand nombre d’amputations pour qu’ils puissent survivre car nous ne sommes pas en mesure de les traiter» autrement, ajoute-t-il.

La vie fauchée d’un bébé

Sur un des lits, un garçon blessé regarde silencieusement ses mains ensanglantées et pleines de poussière, rappelant l’image en août du petit Omrane, hébété après avoir été blessé par un bombardement à Alep et dont la photo avait fait le tour du monde. Il grimace lorsqu’un infirmier lui nettoie le visage.

Ce garçonnet vient de perdre son jeune frère, un nourrisson d’à peine quelques mois. Leur maison, dans le quartier de Bab al-Nayrab, a été dévastée, a constaté le correspondant de l’AFP.

«On était chez nous quand un missile s’est abattu dans notre rue», raconte Nizar, le père.

«La moitié du bâtiment s’est effondrée et notre bébé a été touché à la tête. Il est mort sur le coup», poursuit-il en luttant pour ne pas pleurer face au petit corps recouvert d’une couverture. Il n’a pas voulu que son épouse voie le corps en raison de l’étendue des blessures à la tête.

Autre quartier, autre tragédie

À Boustane al-Qasr, une zone proche de la ligne qui divise la ville, des femmes, des hommes et des enfants faisaient la queue pour acheter du «labneh», une préparation traditionnelle à base de yogourt, déjà rare dans ce secteur assiégé, quand les bombes ont plu du ciel, tuant au moins sept personnes.

Le journaliste de l’AFP a vu des mares de sang, des corps aux membres arrachés, des blessés errant hagards dans la rue visée.

Certaines artères ne sont plus qu’un amas de décombres: immeubles effondrés, poteaux électriques brisés, carcasses de voitures tordues, témoins de la violence des raids.

Les rares passants contemplent incrédules les bâtiments écroulés, les balcons effondrés et les fenêtres dévastées puis scrutent le ciel d’un oeil inquiet. Une famille passe devant une maison aplatie, la femme transportant un balai comme maigre bagage, la fillette, un tapis presque plus grand qu’elle.

Dans le quartier d’al-Kallasseh, Mohammad creuse les gravats avec ses mains pour tenter de retrouver son oncle. «La défense civile est venue pour le secourir mais il y a eu une autre frappe et six volontaires ont été blessés. Ils sont repartis».

Malgré plusieurs réunions cette semaine à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, Russes et Américains, qui soutiennent des camps opposés dans cette guerre, se sont montrés incapables de s’entendre sur un cessez-le-feu en se renvoyant à la figure la responsabilité de ce naufrage diplomatique.

Les ministres américain et russe des Affaires étrangères, John Kerry et Sergueï Lavrov, étaient parvenus à imposer une trêve entrée en vigueur le 12 septembre, mais celle-ci a volé en éclats une semaine plus tard.

Secouristes dépassés

Et depuis lundi, les bombardements du régime de Bachar al-Assad et de l’armée russe frappent de plus belle l’ancienne capitale économique du pays, divisée depuis 2012 entre quartiers est tenus par les insurgés et secteurs ouest aux mains du pouvoir de Damas.

Les habitants des quartiers rebelles étaient terrés chez eux samedi matin alors que les bombardements n’ont pas cessé, faisant au moins 25 morts, selon l’OSDH.

L’Observatoire a fait état de raids de l’aviation russe et du largage de barils d’explosifs par les hélicoptères du régime pour la seconde nuit consécutive après l’annonce jeudi soir par Damas d’une vaste offensive visant à reprendre les secteurs rebelles, assiégés par les forces gouvernementales.

Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH, a estimé que le régime avait durement frappé le quartier Boustane al-Qasr, où sept civils ont été tués samedi, « parce qu’il veut pousser les gens à partir pour les secteurs d’Alep tenus par le gouvernement et reprendre ce secteur » proche de la ligne de démarcation.

Une source militaire syrienne avait affirmé jeudi que les opérations de reconnaissance et de bombardements aériens en cours peuvent « durer des heures ou des jours avant une opération terrestre ».

Vendredi, au moins 47 civils dont sept enfants avaient été tués dans les bombardements, selon l’OSDH.

Le correspondant de l’AFP dans les zones rebelles a vu samedi des destructions massives, notamment dans les quartiers d’Al-Kalasseh et Boustan al-Qasr, dont certaines rues ont quasi disparu en raison de l’effondrement des bâtiments.

Les « Casques blancs », les secouristes en zone rebelle, étaient totalement dépassés par l’ampleur des bombardements. Ils ont indiqué qu’il ne leur restait désormais que deux camions de pompiers pour porter secours à l’ensemble des quartiers insurgés.

Alep privée d’eau courante

Les ambulances rencontrent en outre de plus en plus de difficultés pour circuler en raison notamment du manque de lumière – dû aux coupures de courant -, et de carburant ainsi qu’aux gravats dans les rues, qui rendent inaccessibles certains secteurs.

Dans la nuit, des habitants et militants ont décrit l’utilisation d’un nouveau type de roquettes qui secoue le sol comme un tremblement de terre et assez puissant pour qu’un immeuble de plusieurs étages s’écroule comme un château de cartes.

L’explosion, qui provoque d’énormes cratères, détruit également le sous-sol du bâtiment, où les habitants trouvent habituellement refuge.

En plus des violences, les habitants d’Alep se sont retrouvés sans eau courante samedi, a indiqué dans un communiqué l’UNICEF, qui craint l’« apparition catastrophique de maladies à transmission hydrique » notamment chez les enfants.

« Des attaques intenses la nuit dernière ont endommagé la station de pompage de Bab al-Nayrab » qui alimente l’est de la ville et en raison des violences, les équipes de réparation n’ont pu y avoir accès, a indiqué Hanaa Singer, représentante de l’UNICEF en Syrie.

« En riposte », la station alimentant les quartiers ouest, mais située dans l’est, a été arrêtée.

Si les habitants de l’ouest peuvent avoir recours à des puits profonds pour pallier cette coupure d’eau courante, ceux de l’est ont des puits mais leur eau est contaminée, selon l’UNICEF.

Alep, principale ville du nord du pays, est un enjeu majeur de la guerre en Syrie qui a fait plus de 300 000 morts depuis 2011 et engendré la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale.

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