L’EI converti en un mouvement clandestin et urbain: gare aux retours des volontaires

0
Une photo non datée, prise du magazine en ligne en anglais du groupe EI Dabiq, montrant probablement Abdelhamid Abaaoud. (DABIQ/AFP)
Photo non datée d’Abdelhamid Abaaoud, organisateur présumé des attentats de Paris du 13 novembre 2015 et tueur des terrasses, décédé le même jour, issue du numéro 7 de la revue en ligne Dabiq du groupe État islamique (EI) de février 2015.(DABIQ/AFP)

Avec l’enchaînement des défaites militaires du groupe État islamique (EI) dans son fief irako-syrien, les pays d’origine des volontaires qui avaient rejoint ses rangs doivent se préparer à gérer l’épineux problème de leur retour, estiment experts et officiels.

« Près de 700 djihadistes français ou résidant en France se trouvent actuellement dans les zones de combat en Irak et en Syrie », a déclaré le 1er septembre le Premier ministre Manuel Valls. « Leur retour représente une menace supplémentaire pour notre sécurité nationale (…) Il faut nous préparer à résister, le combat sera long ».

La Belgique, elle, estime à environ 500 le nombre de ses ressortissants partis se battre aux côtés de l’EI.

« C’est ce qu’on pourrait appeler la menace du retour », a précisé dans une interview au quotidien Le Monde le procureur de Paris François Molins. « On sera à un moment ou à un autre confronté au retour d’un grand nombre de combattants français et leurs familles ».

La procureur de la République Francois Molins, lors de la conférence de presse du 25 août 2015 à Paris. (AFP/Michel Medina)
« On sera à un moment ou à un autre confronté au retour d’un grand nombre de combattants français et leurs familles » affirme le procureur de Paris François Molins, photographie ici à Paris lors d’une conférence de presse le 25 août 2015. (AFP/Michel Medina)
Pour ceux repérés pendant leur voyage vers les zones de combat en Syrie et en Irak ou lors de leur exfiltration, la plupart du temps via la Turquie, la France, comme la plupart des autres pays, a durci sa législation, avec des emprisonnements plus systématiques, des peines plus lourdes et des remises en liberté conditionnelles davantage surveillées.

Actuellement, en France près de mille individus « font ou ont fait l’objet d’enquêtes judiciaires pour terrorisme islamiste », selon M. Molins, dont 280 mis en examen et 167 en détention.

Mais l’assassinat fin juillet d’un prêtre dans son église par un jeune djihadiste inculpé, placé sous contrôle judiciaire et porteur d’un bracelet électronique a montré les limites de la surveillance face à des individus passés maîtres dans l’art de la « taqiya », la dissimulation, prônée et enseignée par les mouvements djihadistes.

« Ceux qu’on attrape, leur statut est clair, ils sont sous statut judiciaire » commente pour l’AFP l’expert Yves Trotignon, ancien analyste anti-terroriste à la DGSE. « Mais se pose alors la question de leur détention, de leur comportement en prison, de la radicalisation carcérale, de l’application des peines: ce sont des types très dangereux, et si on les juge sur les faits documentés par la justice, ils prennent dans les trois, quatre ans. Que deviennent-ils après ? »

Plus redoutable encore selon lui: le cas des djihadistes assez malins, motivés et entraînés pour être restés en permanence sous le radar des services de police et de renseignement.

« Le vrai problème, ce sont les mecs qui rentrent et qu’on ne voit pas rentrer. Ou même qu’on n’a pas vus partir », dit-il. « Il n’y en aura pas tant que ça, mais ceux qui vont rentrer en étant toujours convaincus de la justesse de la cause, qui vont préparer des attentats, monter des réseaux, sont le vrai danger. On sait depuis plusieurs mois que l’EI se prépare à sa défaite militaire, il va redevenir un mouvement clandestin et urbain ».

Ils seront d’autant plus dangereux, ajoute Yves Trotignon, « qu’ils vont prendre leur temps. Ils ne vont pas prendre un vol direct vers l’Europe occidentale. Ils vont faire des détours, avec des pauses, qui peuvent durer plusieurs mois, dans des pays où ils changeront d’identité, ça s’est déjà vu. Ce seront des sas dans lesquels ils disparaîtront pour réapparaître plus tard ».

Face à ce problème des retours, la Turquie, par laquelle ont transité depuis plusieurs années la grande majorité des volontaires étrangers de l’EI, joue un rôle crucial. Son armée vient de conquérir les quelques kilomètres de sa frontière avec la Syrie par laquelle l’EI pouvait encore faire passer hommes et matériel.

« La frontière est maintenant très hermétique » assure à la presse une source diplomatique, qui demande à ne pas être identifiée. « Les Turcs ont fait d’énormes travaux, creusé des fossés, érigé des murs. Désormais si vous tentez d’entrer ou de sortir de Turquie illégalement, vous vous faites tirer dessus ».

La liste d’interdiction d’entrée sur le territoire turc comprend désormais plus de 50.000 noms et environ 150 ressortissants français ont été interpellés dans ce pays et envoyés, menottes aux poignets, vers la France, ajoute la même source.

De plus, malgré ses revers, l’EI n’est pas fini et pourrait survivre en tant que mouvement insurgé

25 civils, dont six enfants, ont été tués dans des raids aériens sur Raqqa, le fief du groupe Etat islamique (EI) en Syrie. (AFP/Archives / AHMAD AL-RUBAYE)
(AFP/Archives / AHMAD AL-RUBAYE)
Les revers militaires en Irak et en Syrie s’accumulent et plusieurs de ses chefs ont été tués, mais le groupe État islamique (EI) n’est pas défait et conserve une capacité à rebondir qu’il ne faut pas sous-estimer, avertissent des experts.

L’organisation djihadiste a subi un sérieux échec dimanche en étant chassée des dernières positions qu’elle tenait le long de la frontière turque en Syrie. Le « califat » autoproclamé se retrouve ainsi plus isolé que jamais du monde extérieur.

Cette défaite illustre le recul général du groupe djihadiste, qui doit faire face à une myriade de puissants adversaires: les troupes syriennes et irakiennes, les combattants kurdes, les forces turques, les frappes américaines et russes ainsi que les rebelles syriens.

L’EI a perdu un tiers des territoires qu’il avait conquis en 2014: il ne contrôle plus que 20% de l’Irak et 35% de la Syrie, soit au total 150.000 km2 habités par 4,5 millions de personnes. Contre 240.000 km2, où vivaient 8 millions d’habitants, au maximum de son extension en 2015, selon le géographe français Fabriche Balanche.

Hors du « califat », l’EI est aussi en passe de perdre son bastion libyen de Syrte.

À cela s’ajoute l’impact, sur son organisation, d’une série d’assassinats de ses chefs, en particulier du commandant Omar al-Shishani et du stratège et porte-parole Abou Mohamed al-Adnani.

« L’EI subit des pressions accrues qui ont fortement limité ses capacités à lutter, à se déplacer, à se financer et à continuer à proclamer que son califat s’étendait », résume Charles Lister, chercheur au Middle East Institute.

« Mais il conserve une forte capacité d’adaptation » pour mener des opérations asymétriques, en visant particulièrement les civils. « Il ne faut pas le sous-estimer », prévient Charles Lister.

La perte de points de passage à la frontière syro-turque affecte fortement ses capacités à faire passer armes, marchandises et combattants. Mais le groupe semble s’y être préparé.

« Les accès de l’EI à la frontière ont été fortement réduits depuis un moment » à la fois par les Turcs et par les Kurdes, souligne Thomas Pierret, chercheur à l’université d’Edimbourg.

De ce fait, l’EI s’en remet à des réseaux de contrebande, notamment pour la fourniture en armes.

« Cela devrait être suffisant pour permettre au groupe de survivre en tant que mouvement insurgé, mais garder à flot un proto-Etat dans ces conditions s’avère problématique », précise M. Pierret.

Une photo fournie par le média djihadiste Welayat de militants de l'EI paradant dans les rues de la ville syrienne de Raqa le 30 juin 2014 (Welayat/AFP)
Une photo fournie par le média djihadiste Welayat de militants de l’EI paradant dans les rues de la ville syrienne de Raqa le 30 juin 2014 (Welayat/AFP)
Mais l’EI devrait avoir de plus en plus de mal à faire venir de nouveaux combattants, notamment d’Europe via la Turquie.

Le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a ainsi annoncé mardi une « nette diminution » du nombre de djihadistes français arrivant dans les zones de combat au premier semestre, à seulement 18 contre 69 pour les six premiers mois de 2015.

Dans ce contexte, une stratégie se dessine pour l’EI. Celle de « consolider » le contrôle de ses fiefs urbains tout en augmentant ses capacités « lui permettant de mener de fréquentes attaques à la bombe », estime M. Lister.

L’organisation ultraradicale contrôle toujours d’une main de fer ses « capitales » de Raqa en Syrie et de Mossoul en Irak, même si des opérations militaires sont en projet en vue de la reprise de ses villes, surtout la ville irakienne.

Parallèlement, l’EI multiplie les attaques, la plupart menées par des kamikazes, dans les deux pays. Il a montré lundi son aptitude à frapper en plein cœur des zones contrôlées par le régime syrien avec un double attentat ayant fait au moins 35 morts à Tartous (ouest).

Les risques d’attentats restent extrêmement élevés en Europe, comme l’illustre l’attaque menée mercredi soir contre des policiers danois au nom de l’EI par un trafiquant de drogue d’origine bosniaque.

« La trajectoire (de l’organisation) est caractérisée par une tendance générale de recul de son influence militaire et de sa capacité à préserver ses territoires, parallèlement à une progression des attaques terroristes contre des cibles civiles hors de ses propres frontières », résume Charlie Winter, chercheur au Centre international de lutte contre le terrorisme de La Haye.

Ce changement est perceptible dans les organes de propagande liées à l’EI, comme l’agence Amaq ou les bulletins en ligne, relève Aymenn Al-Tamimi, expert des mouvements jihadistes au Middle East Forum.

« Nous constatons un recul général de la propagande non-militaire », comme « l’annonce d’établissement de « nouvelles ‘wilayas’ (provinces) dans les pays étrangers », indique-t-il. En revanche, « elles se concentrent sur les revendications d’attaques ».

Pour Charlie Winter, l’EI n’est plus à « son apogée militaire, mais en terme d’influence, il reste un grand sujet d’inquiétude ».

Les commentaires sont fermés.