Suck it up, Buttercup

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Do you speak français ? (Photo: Stock Images)
Do you speak français ? (Archives/Stock Images)

Originaire de la Côte-Nord, il possède 13 années de carrière à titre de 22 et a participé à 2 tours en Afghanistan. En 2013, afin de sauver ce qu’il reste de ses 18 ans d’union (dont 2 enfants alors âgés de 14 et 9 ans), il change de métier. C’est en juin de cette même année qu’il reçoit son posting pour Comox (avec un seul mois d’avis) où il deviendra chauffeur. Coup de théâtre: Madame change d’idée. Elle et les enfants ne le suivront pas.

A Valcartier, il a commencé à recevoir des services d’aide après avoir admis que « ça n’allait pas ». Il sait que la fin de son mariage et l’éloignement physique avec ses enfants auront des impacts psychologiques, organisationnels et financiers importants. Mais surtout, c’est la séparation d’avec ses enfants qui lui fait le plus mal.

Il tente alors, par tous les moyens qu’il connaît, de faire renverser la décision. Avec à peine un mois pour s’organiser, en pleine période où dans sa tête, il ne va pas bien, 1 mois est vite passé.

Il présente une demande d’Affectation pour motifs personnels (« Compassionnate posting ») afin de lui permettre de régler sa situation familiale. Il y indique également que sa santé mentale est affectée. De Valcartier, son adjudant-maître tente d’intervenir du mieux qu’il le peut afin de le garder: « t’es un bon soldat, je veux te garder », qu’il lui dit. Au gérant de carrière à qui on transmet sa demande d’affectation, sont joints 2 documents: une lettre de sa travailleuse sociale de Valcartier ainsi que le CoC qui, conscients qu’il ne répond pas au critères lui permettant ‘obtenir un « compassionnate posting », recommandent toutefois que la décision de le poster à Comox soit renversée.

Selon le militaire, un remplaçant aurait même été identifié.

« Situation malheureuse mais non inhabituelle », que répond le gérant de carrière dans sa réponse écrite. Il ignore totalement les recommandations qui accompagnent une demande où le militaire exprime déjà de la souffrance: il ne les relève même pas.

Le militaire revient à la charge et présente une demande de libération car il préfère sortir des FAC plutôt que d’être séparé de ses enfants. Demande qui lui est refusée car il doit préalablement réussir son cours de QL5 avant de pouvoir être libéré.

Suck it up, Buttercup.

C’est donc en août 2013, à Comox, que débute une nouvelle phase à son enfer.

Faute d’accommodation, il reste plus de 6 mois dans les baraques. Dans une seule pièce où le micro-ondes est dans le garde-robe, sans télévision, il vit à la fois l’échec de son mariage (qui survivait depuis son retour de l’Afghanistan) et la pénible séparation d’avec ses enfants. 6 longs mois de noirceur.

Pire, il ne parle pas un mot d’anglais! Il lui est carrément impossible de socialiser et surtout, il se sent « niaiseux »: « Do you understand? » qu’on lui répète continuellement sur tous les tons. Il m’a raconté qu’un adjudant lui a parlé et qu’il n’a pas compris un mot de ce qu’il lui a dit. « je riais quand il riait », qu’il m’a dit. « As-tu pensé à quel point je me sentais mal? », qu’il a enchaîné.

No, he doesn’t understand.

Déjà, le choc du changement est grand. De passer au français à l’anglais est une chose, mais de passer à une base de terre à une base d’aviation en est une autre. « Pas pareil pantoute! », qu’on me dit unanimement.

Il suit des cours d’anglais pendant 6 mois. Aux yeux de la machine militaire, il les réussit. Mais personne ne connaît le prix -son prix- de cette réussite administrative, dans sa petite pièce isolée. Sans compter que parallèlement, les quelques francophones avec qui il a crée des liens d’amitié reçoivent des ordres verbaux:  » ici, on est en anglais et vous ne parlerez pas français, incluant pendant les pauses. »

En décembre 2013, son ex-femme remarque qu’il ne va pas. Il pleure beaucoup. Avec l’accord des enfants, ceux-ci emménageront avec leur père. C’est grâce à eux s’il a pu obtenir un PMQ en février 2014. Ce sont ses enfants qui le sortent de sa petite pièce où il vit carrément coupé du reste du monde.

Les mois passent. Bien qu’il soit en mesure de répondre aux besoins de base des enfants qui, heureusement, se débrouillent bien en anglais, toutes les autres difficultés pèsent lourds. Les enfants s’ennuient de leur mère et retournent au Québec en août 2014.

Seul dans son PMQ qui lui semble désormais bien vide, il consomme de l’alcool, est au prise avec des crises d’anxiété et de paranoïa..et les images de l’Afghanistan qui n’arrêtent pas de refaire surface, c’est en 2014 qu’il reçoit finalement un diagnostique de SPT.

Et surtout, il ne reçoit aucun service en français. Ses papiers, les communications… tout est en anglais. Il arrive à peine à en comprendre le contenu.

Nous sommes en 2016. 2 ans plus tard, où est-il?

Il ne peut plus conduire depuis juin. Il a poussé la machine tant et aussi longtemps qu’il a pu.

Il y a quelques semaines, sa blonde, qui réside à Valcartier, m’a contactée: c’était elle qui se battait pour lui parce que lui, il avait abandonné. Ayant elle-même a perdu son conjoint militaire (et le père de ses enfants), par suicide il y a quelques années, elle cherchait désespérément une façon de l’aider: elle et les parents du militaire craignaient qu’il mette fin à ses jours.

De Valcartier, elle a payé un billet d’avion pour aller l’aider (à Comox, je la rappelle!) à décortiquer les papiers et identifier tout ce qui serait pertinent pour me permettre de dresser le portrait administratif de son parcours depuis 2013: PR, tous les mémos qu’il a envoyés et les réponses, évaluations, rapports. Sans surprise, le 22, seul à Comox, était sous l’emprise de crises d’anxiété à l’idée de jouer dans les papiers, de les organiser et d’y faire un sens.

– Tu vas retourner auprès de TES frères d’armes, dans TES couleurs, avec TON monde, dans TA langue et surtout, avec TA famille, que je lui ai dit la première fois que nous nous sommes parlés.
– Je n’y crois plus, qu’il m’a répondu d’un ton éteint.

C’est quand je me suis retrouvée assise à sa table de cuisine, devant ses piles de papiers, que j’ai compris pourquoi il n’y croyait plus: ce gars-là a tout tenté pour se faire entendre. Des mémos rédigés en français que des supérieurs ont traduit (j’irais presque jusqu’à dire « adaptés ») « pour que ce soit plus compréhensible ». On lui retourne ses mémos, lui demande de les retravailler… Sans compter que tous les rapports et les évaluations concordent: si tout le monde s’entend pour reconnaître son immense motivation et sa détermination à « s’en sortir » tout en constatant sa détresse, il semble que personne ne peut rien pour l’aider.

Sauf, évidemment, un système « qui l’aime » et qui veut l’aider. Son rétablissement doit se faire par le biais des services déterminés par les décideurs en place et qui possèdent désormais tout le pouvoir sur lui. Depuis 2 ans, il a tout tenté pour exprimer que ce dont il a le plus besoin: se retrouver auprès de sa gang, en français. Oui, il a d’abord et avant tout besoin d’obtenir des services en français. Mais de la Colombie-Britannique, profondément isolé et loin de toute présence significative, ces services ne seront jamais efficaces.

« La psychologue me tape sur les doigts pour que je socialise mais j’parle pas anglais, tabarnak! Tu veux que je fasse quoi? », qu’il me dit en beau maudit.

J’ai eu effectivement l’occasion de l’entendre interagir dans la langue seconde: son anglais est « acceptable ». Considérant qu’il ne parlait pas un mot à son arrivée en 2013, qu’il est passé au travers d’une séparation et de l’isolement à plusieurs niveaux (langue, « couleur d’uniforme », etc..) aussi importants, je suis renversée de la capacité d’apprentissage dont il a fait preuve. Mais en même temps, je ne peux que constater qu’il lui est absolument impossible de parler d’un sujet un peu plus « en profondeur », malgré son intérêt. Sans compter que son accent est si prononcé que les gens éprouvent régulièrement de la difficulté à le comprendre. Souvent, on lui demande de répéter.

Au fil des conversations, il m’en dit un peu plus. Il me parle de son Afghanistan à lui: de son frère d’arme qu’il a perdu lors d’un exercice à Wainwright, de l’explosion qui a failli le tuer, de la fillette qui a marché sur une mine et qu’il a transporté… et souvent, de son meilleur ami qui ne voulait pas aller en patrouille et à qui il a dit « d’y aller parce que ça serait fait après » et qui n’est jamais revenu… Il me partage des moments où il « a perdu la boule » dans des élans de colère ou de paranoïa.

Incapable d’en parler au psychologue, il est pris avec tout ça par en-dedans. Et en même temps, je réalise tout ce que ses « spécialistes » ne savent pas de lui après tout ce temps. Quand il ose parler de son besoin de retourner à Valcartier, on lui rappelle gentiment que « c’est dans le futur et qu’il faut travailler à être heureux maintenant ». Pour ce faire, il doit remplir un petit papier sur lequel il doit inscrire quotidiennement le nombre de cafés de boissons alcoolisées qu’il consomme, le nombre d’heure de sommeil qu’il a dormi..

Comment se fait-il que tout le monde ait ignoré -incluant ses propres spécialistes avec lesquels ils ne peut communiquer efficacement!- avec un beau sourire le fait que ce militaire nécessitait des services en français? Tout en le sachant seul, à l’autre bout du pays?

Suck it up, Buttercup.

Si la paperasse témoigne de ses incalculables efforts pour se faire comprendre -en anglais et en français- alors qu’il éprouve des barrières linguistiques, c’est le carcan dans lequel il est pris qui m’arrache le cœur.

D’abord, alors que ses collègues ne sont tenus que de le faire une fois par semaine ( et peuvent le faire vêtus en civil), il est dans l’obligation de se présenter en uniforme de combat afin de signer quotidiennement une feuille de présence au bureau de l’UISP. Il ne voit absolument personne. « Tu es toujours militaire et tu es désormais payé pour te présenter à tous les jours. Tu vas t’habiller, te faire la barbe et nous montrer que tu es fier », qu’on lui a dit. Il est littéralement pris en otage chez-lui. Et personne ne lui a demandé si l’obliger à porter son uniforme de combat l’aidait ou non.

Il est vu par des spécialistes (une travailleuse sociale, 2 médecins et un psychologue) anglophones. Récemment, quand il a demandé à 2 d’entre eux de rédiger une lettre appuyant l’idée que son retour à Valcartier faciliterait largement son rétablissement (après tout, pourquoi le garder à Comox s’il ne peut plus travailler?… si sa connaissance de la langue anglaise ne lui permet pas de bénéficier d’une vraie thérapie?…s’il est profondément isolé…?), ces derniers n’ont pas reçu l’autorisation de le faire par la même personne (Ah ben, ah ben, ah ben..)… Ces contractuels, engagés par la base, répondent à des patrons. Par conséquent, on agit comme un gros diachylons qui sert à masquer un vrai problème dont la solution simple relève des FAC. Et surtout, on ne travaille pas pour le militaire mais bien pour la machine. Ainsi, comme dans ce cas précis, on contribue à garder quelqu’un dans le noir.

L’une d’entre elle, sincèrement désolée, lui a même fait lire la lettre qu’elle a rédigé. Mais elle lui a aussi expliqué qu’elle a dû la montrer À-Qui-De-Droit préalablement et clairement, la lettre n’a pas passé le test puisqu’elle ne pouvait pas la lui remettre.

Suck it up, Buttercup: regarde comment on t’en donne du bon service!
Regardez, Ottawa, à quel point on est bon, ici, à Comox!

Personne ne semble voir la tristesse qui passe dans ses yeux quand il lance doucement : « Maintenant, mes enfants me parlent comme si j’étais un étranger ». Ses enfants demeurent sa vraie source de motivation, sa raison de vivre. Il les aime. Il veut être présent. Il a le sentiment de les perdre, il l’entend de la façon dont ils lui parlent, dont ils s’expriment. Personne n’entend son droit à obtenir des services en français, malgré tous ses efforts. Quand il me raconte que son plan était fait, que la corde était installée et qu’il est passé proche de donner le coup de pied au p’tit banc, je me demande qui est le coupable qui tient en otage un 22 qui ne devrait plus y être.

Et justement, dans les faits, qui cherche à protéger ses fesses sur le dos d’un militaire dans un état de vulnérabilité connu de tous, isolé par la langue?

J’aimerais qu’Ottawa se serve de ce cas précis et investigue sur Comox. Règle générale, les cas sont rarement isolés. Quand on jase avec des militaires d’un endroit spécifique, ce sont les mêmes noms qui ressortent, les mêmes patterns. les mêmes façons de faire… et il ne serait pas le seul militaire francophone pénalisé par le système. Combien vivent la même situation?

Et surtout, pourquoi? Les questions sont pertinentes: Est-ce parce que sur une base d’aviation, on ne comprend pas le « Combat PTSD » de la même façon? Est-ce pour protéger une carrière et démontrer à Ottawa que tout va bien et tout est sous contrôle- alors que ce n’est clairement pas le cas? Ou est-ce que le déménager au Québec coûte trop cher?

Dans ce cas précis, il a « bypassé » Comox: je l’ai mis en contact direct avec Ottawa.

Dans un premier temps, après lui avoir posé quelques questions d’usage, on lui a dit qu’on le rappellerait le lendemain: c’est ce qui s’est passé. On l’a informé que son dossier serait « réévalué » et qu’on ferait le suivi le vendredi suivant (3 jours plus tard).

Quand les courriels d’Ottawa ont commencé à rentrer à Comox, le lendemain, on l’attendait au bureau de l’UISP avec un grand sourire et un accueil chaleureux: on lui a offert de le faire travailler à planter des arbres sur la base (en bonus: habillé en civil!) 4 heures par jour. (Note: il a été blessé au dos lors de l’explosion dans laquelle il a été impliqué en Afghanistan et il est pensionné pour cette affectation). En guise de super bonus, on lui offre même de suivre davantage de cours d’anglais afin de l’aider à mieux s’exprimer (Il est déjà assez magané par son SPT non traité, il doit se présenter quotidiennement à l’UISP, sans compter qu’il doit faire l’effort de s’exprimer en anglais 2 fois par semaine à des spécialistes.. peut-on lui donner un break, svp?); on lui rappelle les cours de TaiChi qui sont toujours disponibles pour lui… Bref, en mode panique, on veut l’aider à rester à Comox et surtout, lui faire sentir que « tous les services sont là pour lui ».

Je n’en reviens toujours pas.

Le vendredi en question, c’est par le biais d’un message téléphonique qu’il a appris la bonne nouvelle: il est transféré à Valcartier..le 17 octobre prochain.

J’étais à ses côtés quand il a écouté le message. Il a pris un certain temps avant d’absorber la nouvelle. Je ne crois pas me tromper en disant qu’il était en état de choc.

Il lui reste donc un mois pour passer au travers du processus administratif qui l’y mènera. Ça va vite, un mois, quand ton monde est écroulé et quand tout devient rapidement compliqué dans ta tête… je lui ai promis que je ne lâcherai pas jusqu’à son retour: il a besoin de quelqu’un qui parle anglais pour l’accompagner dans ses démarches et s’assurer que tout se passe rondement, dans la mesure du possible. Le stress l’écrase et rend la compréhension de l’information beaucoup plus difficile.

Et s’il a versé des larmes de joie en apprenant son retour, il a le regard rempli de tristesse quand il me répète:
« Mais maintenant, mes enfants me parlent comme si j’étais un étranger ». Il sait que d’autres défis l’attendent.

Valcartier, l’un des vôtres revient finalement au bercail.
Si vous voulez mon avis, il était minuit moins une.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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