Affectations obligatoires: s’inspirer de nos alliés pour innover et prévenir des problèmes psychosociaux

0
C'est dans le brouillard que sont arrivés plusieurs éléments d'un groupement dans une «cache» afin de procéder à un cordon et fouille le lendemain. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Les militaires de la force régulière des Forces armées canadiennes doivent régulièrement faire face à des mutations. Et si ce n’était plus le cas? (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Il y a deux semaines de cela, je participais à la Conférence sur la transition organisée par le Centre de la famille de Valcartier. Cette conférence avait pour but principal de présenter les expériences canadiennes dans ce domaine à une délégation suédoise composée de militaires, de professionnels offrant des services aux vétérans et aux familles de militaires ainsi que des chercheurs universitaires. Cette conférence fut donc une terre fertile pour des échanges stimulants dans une perspective d’amélioration des services.

Je fus grandement surpris d’apprendre que les Forces armées suédoises ne mutaient pas leurs militaires professionnels de façon systémique d’une base à l’autre. Les militaires sont généralement affectés à une unité/régiment pour la majeure partie de leur carrière. Ils n’ont donc pas à déménager de façon régulière et être affecté à l’autre bout du pays. Ainsi lorsque le temps de la libération est venu, la transition de la vie militaire à la vie civile pour les soldats suédois présente des défis différents à bien des égards que ceux vécus par nos militaires canadiens.

Qui plus est, force est de constater que le gouvernement suédois fait des économies financières très importantes, n’ayant pas à couvrir les multiples frais et dépenses associés aux nombreuses affectations au courant d’une carrière militaire et au dernier posting lors de la libération.

Pourquoi y-a-t-il des affectations obligatoires au Canada des militaires de la Force régulière de façon quasi-systématique à tous les trois, quatre ou cinq ans ? La réponse officiel est: «pour répondre aux besoins opérationnels». Mais au fait, curieux de nature, je me demande: quels besoins opérationnels, surtout en temps de paix ?

Une discussion avec un chercheur universitaire suédois m’a amené à cette réflexion. Si je m’enrôle au Québec, qu’est-ce qui empêcherait que je puisse passer ma carrière militaire au Québec, de préférence dans des positions sur la même base ? Bien entendu, il y a un bon nombre de questions d’ordre pratique comme les promotions, le nombre de positions disponible dans certains métiers, le désir personnel et familial de quitter le Québec et les positions spécifiques qui vont avec certains rangs, mais demeureront, pour cet exercice de réflexion, dans le théorique.

Actuellement, la directive en vigueur est qu’une fois l’affectation initiale terminée, le militaire peut être affecté aux endroits où il préfère travailler. Sur le site du recrutement des FAC est indiqué: «Les Forces tenteront de vous accommoder, mais ce n’est pas toujours possible en raison des besoins opérationnels». Ah oui, les besoins opérationnels !

Certes, je ne crois pas que dans le contexte actuel des Forces armées canadiennes, une abolition des affectations obligatoires au Canada serait possible. Certes, cela pourrait être envisageable après une consultation, une planification stratégique et une stratégie de la défense. Le modèle suédois est fort intéressant à de multiples niveaux et son application est favorisée par le contexte politique, organisationnel et géographique propre à ce pays. Le modèle présente aussi des limites. En contrepartie au Canada, je crois fermement qu’il serait possible de réduire le nombre d’affectation au courant d’une carrière militaire et même de favoriser les affectations dans la province d’origine des membres (du moins pour les membres de l’Armée et de la Force aérienne), si cela est désiré par le militaire.

Les avantages

Le gouvernement du Canada économiserait sur la somme des frais liés aux affectations. De plus, il n’y aurait pas de perte de productivité professionnelle. Ce que je veux dire ici, il n’y aurait pas de périodes latentes lorsque le militaire prépare son affectation, vend et achète une maison, fait son administration de sortie et d’entrée à son unité, déménage d’une maison à l’autre et s’intègre et s’adapte à sa nouvelle ville et son nouveau milieu de travail. Ces économies pourraient être stratégiquement investies dans des programmes pour les militaires et les familles.

À mon sens, les avantages les plus importants liés à la réduction des affectations obligatoires sont sur le plan personnel et familial. J’irais même jusqu’à poser à titre d’hypothèse que la réduction des affectations obligatoires viendrait limiter certains problèmes psychosociaux autant pour le militaire que les membres de sa famille.

Si je passe 10 ans à la base de Valcartier, ma famille et moi habitons dans un quartier où nous aurons le temps de développer un enracinement communautaire, de bien connaître les ressources disponibles, de développer un réseau social et de maintenir nos relations avec les membres de nos familles. Pour les enfants, les avantages sont aussi significatifs, ils pourront être scolarisé dans un système qui répond à leurs besoins, ils pourront conserver leurs relations amicales et participer à des activités sociales et sportives. Cette stabilité dans l’espace et dans le temps aura des impacts positifs sur le développement des enfants. Pour les conjoints et les conjointes, un avantage indéniable est le maintien de leur carrière professionnelle. Le temps est révolu ou l’homme était le pourvoyeur familial et que la femme demeurait à la maison pour s’occuper des enfants. Aujourd’hui, les conjointes de militaire ont des carrières et trop souvent elles doivent l’hypothéquer afin de suivre la famille lors d’une affectation. Les conjointes doivent souvent recommencer au bas de l’échelle, se dénicher des emplois en dessous de leurs qualifications et j’en passe. «Parce que nous sommes en 2016» comme l’a déjà le premier ministre du Canada, il est donc conséquent de considérer la carrière des conjointes et des conjoints à la même valeur que la carrière militaire. Du même ordre, les affectations sous le régime de restrictions imposées pour être limitées à des cas de «force majeure» et nécessaire et ainsi ne pas imposer une séparation familiale de quelques années.

Un dernier avantage est sur le plan linguistique. L’anglophone unilingue de la Saskatchewan et sa famille qui sont affectés à la base de Bagotville au Saguenay pourraient trouver le temps long par moment surtout lorsqu’on considère que 99.5% de la population saguenéenne est francophone. Sa conjointe pourrait aussi avoir de la difficulté à se dénicher un emploi si elle ne maîtrise pas le français. L’inverse est aussi vrai pour les francophones qui sont affectés dans toutes les provinces canadiennes à l’exception du Québec. La réduction des affectations obligatoires et la priorisation aux affectations dans la province d’origine du militaire et de sa famille viendraient amoindrir les conséquences de la dualité linguistique canadienne, dualité riche et unique, mais aussi stressante et anxiogène pour ceux et celles qui ne maîtrisent l’autre langue.

Pour terminer, je suis convaincu que le Canada devrait s’inspirer de ses alliés tout particulièrement sur la question des affectations obligatoires pour revoir ses directives, politiques et saisir l’occasion pour en développer de nouvelles qui seront innovantes, actuelles et qui avantageront l’organisation militaire, les membres et les familles.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

Les commentaires sont fermés.