Le Nobel au président Santos pour relancer la paix en Colombie

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Le président colombien Juan Manuel Santos et Rodrigo Londoño (Timochenko), chef des FARC, se sont serré la main lundi lors de la signature de l'accord de paix. (Luis Acosta/AFP)
Le président colombien Juan Manuel Santos et Rodrigo Londoño (Timochenko), chef des FARC, se serrant la main lundi 26 septembre 2016 lors de la signature de l’accord de paix. (Luis Acosta/AFP)

Le Nobel de la paix a été attribué vendredi au président colombien Juan Manuel Santos, pour l’aider à remettre la paix sur les rails après le rejet par la population de l’accord historique conclu avec les Farc.

Le choix du comité Nobel a déjoué les pronostics des experts en semblant passer outre la volonté populaire mais aussi en ne récompensant qu’ un seul des protagonistes du processus du paix, contrairement à de nombreux prix remis dans le passé.

Le président Santos et le chef de la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), Timoleon Jiménez, alias Timochenko, ont signé le 26 septembre un accord pour clore un conflit qui a fait plus de 260.000 morts en 52 ans.

Mais à la surprise générale, le peuple colombien a rejeté l’accord d’une très courte majorité par référendum dimanche, obligeant les deux parties à reprendre les pourparlers.

Vendredi, après l’annonce venue d’Oslo, Farc et gouvernement ont confirmé dans un communiqué le maintien du cessez-le-feu et leur disposition à rectifier l’accord rejeté par 50,2% des Colombiens.

En apportant tout le poids symbolique du Nobel, le comité dit vouloir contribuer à relancer aux efforts de paix.

« Il y a un vrai danger pour que le processus de paix s’interrompe et que la guerre civile reprenne », a mis en garde la présidente du comité norvégien, Kaci Kullmann Five. « Nous espérons que cela encouragera toutes les bonnes initiatives et tous les acteurs qui pourraient jouer un rôle décisif dans le processus de paix et apporter enfin la paix à la Colombie après des décennies de guerre ».

Seul donc à être récompensé, M. Santos a dit accepter le prix « au nom de tous les Colombiens, en particulier celui des millions de victimes qu’a faites ce conflit ».

« Nous sommes très, très proches de parvenir à la paix », a-t-il déclaré. « Cela va être un grand encouragement pour y arriver et pour commencer à construire la paix en Colombie ».

Le processus de paix en Colombie a reçu une « consécration » vendredi avec l’attribution du Nobel au président Juan Manuel Santos, mais les experts préviennent qu’il ne sera pas facile de sauver l’accord avec les Farc rejeté par la population.

« Cette consécration du comité Nobel et de la communauté internationale va renforcer Santos et les efforts pour sauver le processus », explique à l’AFP le politologue américain Marc Chernick.

Le président colombien a redoublé ses efforts pour la paix cette semaine, malgré le « non » opposé dimanche par une majorité d’électeurs à l’accord noué avec la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), censé mettre fin à 52 ans de conflit armé.

Il a ainsi ouvert un dialogue avec l’opposition, menée par l’ex-président Alvaro Uribe (2002-2010), grand gagnant du référendum après avoir mené la campagne du « non ».

Et il a envoyé ses négociateurs de paix à La Havane, théâtre des négociations avec la guérilla pendant près de quatre ans, pour reprendre le dialogue au plus vite.

Mais la tâche s’annonce ardue: Santos devra s’entendre avec l’opposition, qui exige des modifications dans l’accord négocié, puis obtenir des Farc qu’elles acceptent ces changements.

« Le gouvernement cherche une sortie sur deux fronts: avec l’opposition et avec les Farc », selon M. Chernick.

L’expert doute que l’on puisse modifier substantiellement ce texte signé le 26 septembre lors d’une cérémonie fastueuse devant 15 chefs d’Etat et le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon.

« S’ils parviennent à un quelconque amendement, ce sera juste cosmétique. Et il y a une pression en termes de temps pour sauver (l’accord). Ce ne sera pas facile », estime-t-il.

En un demi-siècle, le conflit armé, impliquant guérillas d’extrême gauche, paramilitaires et agents de l’Etat, a déchiré la Colombie et laissé un bilan douloureux de plus de 260.000 morts, 45.000 disparus et 6,9 millions de disparus.

Pressé de sortir de l’impasse, Santos a limité au 31 octobre le cessez-le-feu en vigueur avec les Farc.

« Après, la guerre continue? », s’est inquiété sur Twitter le chef de la guérilla, Rodrigo Londoño dit Timochenko, même si les deux parties ont assuré vendredi que la trêve se maintenait de manière définitive.

Mais pour l’analyste politique Laura Gil, la question mérite d’être posée, car il est possible que cette période sans affrontements soit effectivement écourtée « s’il n’y a pas de feuille de route claire et définie avant le 31 », ce qui augmente la pression sur l’opposition.

« Et l’opposition panique, car elle sait que le premier mort lui sera attribué » en cas de reprise des hostilités.

Le directeur du centre d’analyse du conflit Cerac, Jorge Restrepo, pense lui aussi que le cessez-le-feu « est dépendant » de l’accord, donc son rejet lors du référendum « suppose la reprise du conflit ».

La direction des Farc a appelé à une « mobilisation pacifique » pour soutenir l’accord, avec des marches organisées en Colombie mais aussi à l’étranger, à Paris et New York notamment.

Mais la guérilla a aussi appelé ses membres à gagner des « sites sûrs pour éviter des provocations de ceux qui s’opposent à l’accord de paix ».

Avant le référendum, le mouvement avait commencé à se regrouper pour démarrer le transfert de 5.765 combattants (selon ses propres estimations) vers les 27 zones du pays où ils devaient rendre les armes et se réinsérer dans la vie civile, en vertu de l’accord noué. Le processus, sous supervision de l’ONU, devait durer 180 jours à partir de la signature.

Les guérilleros ont finalement regagné jeudi leurs bases. « C’est une décision militaire logique, l’application de l’accord est gelée », explique le colonel en retraite Carlos Alfonso Velasquez, professeur spécialisé sur le conflit à l’Université colombienne de La Sabana.

Pour lui, c’est le signe d' »une confiance modérée » des Farc, à un moment où les choses pourraient dégénérer: « Cela a été un conflit avec des caractéristiques ressemblant un peu à la guerre civile, mais s’il n’y a pas de solution satisfaisante pour tout le monde, il peut se réactiver, désormais comme une guerre civile à part entière ».

Félicitations d’Uribe

Co-signataires de l’accord mais privées des honneurs, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) ont « félicité » le lauréat.

« Le seul prix auquel nous aspirons est celui de la Paix avec la justice sociale pour une Colombie sans paramilitaires, sans représailles ni mensonges », a tweeté Timoleon Jiménez.

Dans sa motivation, le comité Nobel a tenu à préciser que « la récompense doit être aussi vue comme un hommage (…) à toutes les parties qui ont contribué au processus de paix ».

Tout en se félicitant de la distinction de M. Santos, l’ancienne otage des Farc Ingrid Betancourt a estimé que les guérilleros auraient dû partager ce Nobel.

« Un prix aux Farc aurait probablement été mal perçu par ceux qui sont sceptiques à l’égard de l’accord de paix », a analysé le directeur de l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (Prio), Kristian Berg Harpviken. « C’est aussi une question de principe: les Farc sont perçues comme une guérilla qui a beaucoup de violences sur la conscience », a-t-il dit à l’AFP.

Le comité Nobel a tenté de désamorcer les critiques sur un choix pouvant être perçu comme contraire à la volonté populaire.

« Le fait qu’une majorité des votants ait dit non à l’accord de paix ne signifie pas nécessairement que le processus de paix est mort. Le référendum n’était pas un vote pour ou contre la paix », a souligné Mme Kullmann Five.

Chef de file des opposants à l’accord, l’ex-président et ex-mentor de M. Santos, Alvaro Uribe, a félicité son successeur et dit espérer que le Nobel permette de « changer des accords nuisibles à la démocratie ».

La chef du gouvernement norvégien, Erna Solberg, dont le pays est avec Cuba garant du processus de paix en Colombie, a dit espérer que le Nobel « contribue à inspirer les futurs pourparlers de paix ». Ce processus est « allé trop loin pour reculer maintenant », a réagi le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon.

Le prix Nobel consiste en un diplôme, une médaille d’or et un chèque de 8 millions de couronnes suédoises (environ 830.000 euros). Il sera remis le 10 décembre à Oslo, date-anniversaire de la mort de son fondateur, l’industriel et philanthrope suédois Alfred Nobel.

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