Alep, symbole de l’impuissance de la communauté internationale

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L’hôpital Dar Al-Chifa, à Alep, bombardé à plusieurs reprises par l’aviation syrienne depuis 2012. (UOSSM-France)
L’hôpital Dar Al-Chifa, à Alep, bombardé à plusieurs reprises par l’aviation syrienne depuis 2012. (UOSSM-France)

La communauté internationale assiste impuissante et vraisemblablement résignée à la vaste offensive lancée contre les quartiers rebelles d’Alep, qui pourrait offrir une victoire éclatante au régime syrien et à ses alliés, notamment la Russie.

De nombreux experts le pensent, une semaine après le lancement de la nouvelle campagne des forces du régime.

« A ce stade, on ne peut pas faire grand-chose pour éviter la chute d’Alep », estime Emile Hokayem, de l’International Institute for Strategic Studies. « On ne peut plus envoyer des armes, toutes les routes d’approvisionnement ont été coupées et personne ne mènera une (contre-offensive) aérienne en raison des coûts et des risques ».

Les forces du régime ont avancé ces derniers jours dans la ville avec l’ambition de couper les liens entre les différents quartiers contrôlés par les groupes rebelles, qui ont tenté en vain à deux reprises de briser le siège.

Des responsables du Pentagone restent cependant prudents, en reconnaissant avoir pensé il y a deux mois que ces quartiers tomberaient rapidement. La « résilience » des rebelles et de la population a surpris. Et, pour eux, le fait que le régime se concentre sur la destruction des hôpitaux et des infrastructures civiles est un signe de la faiblesse de ses troupes au sol face aux rebelles.

M. Hokayem prévient en outre qu’une chute d’Alep-Est ne signifierait pas nécessairement « sa pacification ».

« Rarement dans l’histoire de ces 50 dernières années, à l’exception peut-être du Rwanda, aura-t-on vu ce qu’on appelle la +communauté internationale+ assister en spectatrice impuissante à une crise humanitaire d’une telle ampleur », affirme Karim Bitar, de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). « La résignation l’a emporté, et Alep signe l’acte de décès de tout espoir de gouvernance collective », selon lui.

Les pays occidentaux semblent à bout de solutions car, depuis cinq ans, tous les pourparlers entre Américains et Russes, parrains respectifs de l’opposition et du régime, et tous les plans échafaudés par l’ONU ont échoué.

« Il y a eu un temps où on pouvait faire quelque chose pour Alep », juge M. Hokayem. « Maintenant, c’est trop tard (…) les acteurs clés continuent de reporter les décisions difficiles jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’options qui vaillent ».

D’après lui, les pays occidentaux soutenant l’opposition ont sous-estimé la campagne militaire lancée par la Russie le 30 septembre 2015 pour venir en aide au régime de Bachar al-Assad, alors en difficulté. Et avec les Etats-Unis en pleine transition politique, « ni les Britanniques ni les Français ne peuvent faire grand-chose », selon l’expert.

Pour les responsables militaires américains, une chute des quartiers rebelles d’Alep serait un quasi non-évènement et n’aurait aucune conséquence opérationnelle pour eux. Ils répètent qu’ils sont uniquement préoccupés de combattre le groupe Etat islamique (EI), la seule mission que l’administration Obama leur a donnée.

Et il n’y a aucun signe que l’administration Obama cherche à infléchir sa politique pour les quelques semaines qui lui reste.

Par ailleurs, les Etats-Unis viennent d’élire, avec Donald Trump, un président qui semble tenté par une politique moins hostile envers Bachar al-Assad. « Les discussions sur la Syrie entre Moscou et Trump ont déjà commencé », affirme Daniel L. Byman, de l’institut Brookings.

En attendant, les forces du régime sont « enhardies par la victoire de Donald Trump et les perspectives d’un rapprochement russo-américain qui se focaliserait uniquement sur la lutte contre Daech » (acronyme en arabe de l’EI), souligne M. Bitar.

C’est devenu la priorité de l’ONU, dont les responsables ne cessent d’alerter sur « la catastrophe humanitaire » à venir si rien n’est fait, selon l’émissaire pour la Syrie Staffan de Mistura.

Mais l’ONU n’a jusqu’à présent pas obtenu qu’une aide humanitaire puisse parvenir aux 250.000 habitants d’Alep-Est assiégés depuis juillet. Aucun accès n’a été donné non plus par le régime à un soutien médical alors qu' »il n’y a actuellement aucun hôpital en service », selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Pour le régime, « la stratégie du siège consiste essentiellement à créer assez de souffrance et de misère pour que les civils se retournent contre leurs défenseurs », indique M. Hokayem.

Les habitants semblent avoir le choix entre la mort ou la reddition, ce qu’ils ont refusé de faire jusqu’à présent.

Mais l’aggravation de la situation pourrait changer la donne et « on pourrait voir se reproduire le scénario de Daraya (ville près de Damas, ndlr), qui a tenu cinq ans avant finalement d’être contrainte d’accepter l’évacuation », selon une source européenne.

Les troupes du régime syrien progressent rapidement dans les quartiers rebelles d’Alep, qui sont soumis depuis quatre mois à la « tactique cruelle » du siège comme « près d’un million » de personnes au total en Syrie selon l’ONU.

Le nombre de personnes assiégées par les belligérants dans le pays est passé de 393.700 il y a un an à 974.080, a indiqué lundi devant le Conseil de sécurité le patron des opérations humanitaires de l’ONU Stephen O’Brien.

Les habitants « sont isolés, affamés, bombardés et privés d’aide médicale et d’assistance humanitaire afin de les forcer à se soumettre ou à fuir », a-t-il souligné. « C’est une tactique délibérée (…) une forme cruelle de punition collective ».

A Alep-Est, tombée aux mains des rebelles en 2012, ce sont 250.000 personnes qui ne sont plus ravitaillées ou secourues depuis plus de quatre mois.

Mais la communauté internationale semble plus que jamais impuissante à contrecarrer la détermination de Damas et de ses alliés russe, iranien et du Hezbollah libanais à reconquérir l’ensemble de la deuxième ville du pays et principal front d’un conflit qui a fait plus de 300.000 morts en cinq ans et demi.

L’ambassadeur britannique à l’ONU Matthew Rycroft a qualifié lundi de « barbare » la campagne de bombardements sur Alep-Est et son homologue français François Delattre a dénoncé une « stratégie de guerre totale pour reprendre Alep à tout prix ».

L’ambassadrice américaine Samantha Power a elle égrené devant le Conseil de sécurité les noms d’une douzaine d’officiers syriens accusés d’avoir ordonné d’attaquer des cibles civiles ou de torturer des opposants. « Ils doivent savoir (…) qu’un jour ils devront rendre des comptes », a-t-elle dit.

A Washington, le département d’Etat, dont le chef John Kerry continue de croire à une solution diplomatique multilatérale pour la Syrie, a qualifié d' »abomination l’absence d’aide humanitaire à Alep depuis bien plus d’un mois pendant que les pilonnages et bombardements non seulement continuent mais semblent s’intensifier ».

‘Importante percée’

Dans les quartiers rebelles d’Alep, le correspondant de l’AFP a constaté lundi que les bombardements étaient incessants, avec des bruits d’explosion d’une violence inouïe.

Au moins 15 civils ont péri d’après l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), rejoignant les plus de 100 victimes civiles de cette campagne de bombardements qui a débuté il y a une semaine.

Sur le terrain, les troupes gouvernementales ont consolidé lundi leurs positions après être entrées la veille pour la première fois dans le quartier de Massaken Hanano, dans le nord-est d’Alep, selon l’OSDH.

Ce quartier a une valeur symbolique puisque c’était le premier dont s’étaient emparés les rebelles en 2012.

Le régime, aidé par des combattants iraniens et du Hezbollah, a également chassé les insurgés d’une ancienne zone industrielle dans le nord-est.

« Il s’agit de la plus importante percée du régime dans les quartiers rebelles à ce jour », a précisé le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane. La prise de Massaken Hanano lui permet d' »avoir en ligne de mire plusieurs autres zones rebelles » et « d’être en mesure de séparer le nord d’Alep-Est du reste » des secteurs assiégés.

Milad Chahabi, membre du conseil de ce quartier, a déclaré lundi soir à l’AFP que les « civils commençaient à fuir » vers les quartiers du sud de la ville et que les combats se poursuivaient.

‘Plus d’hôpitaux’

Selon le chef de la diplomatie syrienne, Walid Mouallem, entre 5.000 et 7.000 « hommes armés » « prennent en otages » les habitants d’Alep-Est.

En rencontrant dimanche à Damas l’émissaire de l’ONU pour la Syrie Staffan de Mistura, M. Mouallem a fermé la porte à la possibilité d’une « administration autonome » des rebelles à Alep.

Cette idée avait été évoquée par le représentant onusien en échange du départ des centaines de jihadistes du groupe Front Fateh al-Cham (ex-branche syrienne d’Al-Qaïda) présents dans ces quartiers.

Selon des experts, Damas et son allié russe veulent aller vite pour obtenir une victoire à Alep avant la prise de fonction de Donald Trump à la Maison Blanche le 20 janvier.

« La question est juste de savoir combien de temps ils (les rebelles) vont pouvoir tenir », a estimé un diplomate européen sous le couvert de l’anonymat.

« Il n’y a plus rien à manger, plus d’hôpitaux et les bombardements ne s’arrêtent pas. La pression est donc énorme sur eux ».

M. de Mistura a d’ailleurs prévenu dimanche que « d’ici Noël, (…) on verra un écroulement (…) de ce qui reste à Alep-Est et vous pourriez avoir 200.000 personnes fuyant vers la Turquie, ce qui serait une catastrophe humanitaire ». « Nous menons une course contre la montre », a-t-il mis en garde.

La situation devient intenable à Alep-Est et il ne reste actuellement plus « aucun hôpital en service », a affirmé lundi l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

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