La démocratie n’est pas un système à sens unique

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Le président en exercice, Barack Obama, reçoit le président élu Donald Trump dans le Bureau oval après la victoire de ce dernier à la présidentielle du 8 novembre.(Pool/AP)
Le président en exercice, Barack Obama, reçoit le président élu Donald Trump dans le Bureau oval après la victoire de ce dernier à la présidentielle du 8 novembre.(Pool/AP)

Une semaine après que l’élection américaine ait été remportée par le controversé candidat républicain Donald Trump, le temps est à la réflexion.

Chaque journaux, chaînes de télévision et autres agences de nouvelles tentent d’expliquer à leur manière pourquoi, alors que tous les sondages indiquaient une victoire quasi-assurée des démocrates d’Hillary Clinton, c’est la situation inverse qui s’est produite le soir du 8 novembre dernier, jetant le monde entier dans l’incertitude quant au futur des États-Unis et des relations internationales de la première puissance militaire et économique mondiale.

Aux États-Unis, la situation est préoccupante, non pas seulement à cause de la controverse que le futur président a créée autour de lui pendant la campagne électorale, mais surtout à cause des réactions de la population aux suites du résultat inattendu du scrutin.

En à peine une semaine, des manifestations anti-Trump regroupant parfois plusieurs dizaines de milliers de personnes ont éclatées à New York, Chicago, Los Angeles, San Francisco, Philadelphie, Denvers, Portland, Baltimore ainsi qu’à Saint-Louis et se sont transformées en émeutes à plusieurs endroits. Le mot-clic #NotMyPresident (#PasMonPrésident) fait fureur depuis sur les réseaux sociaux et il a même été rapporté que des supporters du futur président avaient été battus par des détracteurs de ce dernier.

De l’autre côté, des inscriptions racistes sont apparues un peu partout dans les villes, sur les campus universitaires et même sur les voitures de certaines personnes. Des menaces envers les membres des minorités afro-américaine et latino-américaine ont été enregistrées à travers le pays, des groupes ont commencé à scander le slogan « Make America White Again » publiquement, sans honte ni vergogne, ordonnant aux immigrants de retourner dans leur pays, sinon Trump allait les expulser, et certaines femmes musulmanes se sont même fait dire de retirer leur voile et d’aller se pendre avec.

La polarisation des idées politiques et la division du discours public sont rendues telles que l’idée de sécession de la Californie et de certains autres États pro-démocrates est ressortie de plus belle et gagne en popularité.

Bien que le discours raciste, sexiste homophobe et islamophobe n’est en aucun cas justifié et ne devrait pas être pris à la légère, il est encore plus préoccupant de voir qu’une certaine proportion de la population américaine remet aujourd’hui en question les principes mêmes de la démocratie, la base de la constitution des États-Unis.

Oui, une majorité du vote populaire est allé aux démocrates. Oui, le système de collège électoral et de ses grands électeurs est issu d’une autre époque. Oui, la démocratie américaine pourrait être améliorée. Par contre, on ne peut pas commencer à contester le gagnant d’une élection lorsqu’il ne fait pas notre affaire après avoir accepté les règles du jeu.

Quand Donald Trump disait durant la campagne électorale que le système était arrangé pour faire gagner sa rivale et qu’il allait accepter le résultat du scrutin s’il en ressortait vainqueur – sous-entendant par là qu’il n’allait pas l’accepter s’il perdait – ses détracteurs crièrent au scandale anti-démocratique. Pourtant, aujourd’hui, ce sont les détracteurs du futur président qui contestent le résultat du vote. Ce sont ses détracteurs qui sortent dans les rues pour manifester contre celui qui prendra la tête du pays en janvier prochain. Et ce sont ses détracteurs qui utilisent le mot-clic #NotMyPresident sur les réseaux sociaux, alors qu’à peine la moitié des Américains sont sortis voter, trop confiants, puisque les sondages indiquaient une victoire assurée d’Hillary Clinton.

Pourtant, la base de la démocratie, c’est d’accepter les règles du jeu et de reconnaître le résultat du scrutin, même s’il ne fait pas notre affaire et que le candidat rival est déclaré vainqueur, puisque le camp opposé aurait aussi fait la même chose dans le cas contraire. En refuser le résultat, peu importe dans quel camp on est, c’est nier le principe même de la démocratie. La démocratie n’est pas un système à sens unique qui n’est valable que quand il fait notre affaire.

Si chaque camp commence à contester le résultat du vote quand le camp opposé gagne, quel est le but d’avoir un système démocratique ? Si des manifestations et des actes de violence éclatent après chaque élection, ce n’est plus de la démocratie. Si des États veulent faire sécession quand le candidat pour lequel ils n’ont pas voté entre au pouvoir, la démocratie devient complètement inutile et le pays se désintégrera peu à peu à chaque élection.

En ce sens, dans la courte histoire des États-Unis, un épisode important rappelle l’importance de la démocratie, du compromis et du vivre-ensemble ainsi que la raison pourquoi le pays existe encore aujourd’hui tel qu’on le connaît.

Quand en 1861, les États du sud ont décidé de faire sécession parce que les présidents et les politiques votées par les États du nord n’avantageaient que ces derniers, la guerre la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis éclata et ce sont plus de 750 000 Américains qui y perdirent la vie, soit près de 2,4% de la population totale des États-Unis à l’époque. Cette horreur à grande échelle traumatisa d’autant plus l’imaginaire populaire puisqu’elle fût vécue sur des champs de bataille directement au pays, à même leurs villes, leurs campagnes et dans leurs cours arrières.

Tandis qu’au Canada nous utilisons l’euphémisme «Guerre de Sécession» pour en parler, nos voisins du sud l’appellent carrément «American Civil War», soit la «Guerre civile américaine». Cet épisode sanglant de leur histoire donne aux Américains autant de raisons de justifier que de contester les décisions de Washington ainsi que tout le système politique en place. C’est justement ce qui revient hanter les États-Unis aujourd’hui dès qu’il est question de démocratie et de liberté. Lorsque la démocratie ne fonctionnera plus, c’est cette plaie de 1861, mal cicatrisée en 1865, qui menace de se rouvrir.

Sans dire qu’une guerre civile risque véritablement d’éclater prochainement en plein cœur de l’Amérique du Nord, il est juste cependant d’affirmer que le principe même de la démocratie est en train de s’effriter chez ceux qui ont longtemps fait de ce système politique leur cheval de bataille au pays comme dans leur politique étrangère.

Sur la scène internationale, justement, nous avons également été témoins ces dernières années du même effritement dans la volonté politique des États-Unis de prôner la démocratie chez les autres. Après avoir tenté d’exporter ce système politique et de s’être frappé à plusieurs échecs cuisants, il est devenu courant d’entendre débattre jusque dans les plus hautes sphères politiques et militaires de la réelle utilité d’instaurer la démocratie ailleurs dans le monde, notamment au Moyen-Orient et en Afrique.

En effet, depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis se sont impliqués dans plusieurs conflits armés pour tenter de transformer en démocratie des régimes dictatoriaux et tribaux. Sauf que depuis le 11 septembre 2001, ces tentatives d’instaurer des démocraties se sont à plusieurs reprises retournées contre eux.

Que ce soit en Irak, en Afghanistan ou en Libye et même plus subtilement en Égypte par exemple, le fait de combattre un régime et de s’impliquer de toutes les manières possibles afin d’y installer un embryon de démocratie, s’est avéré plutôt contre-productif. Rapidement, des gouvernements islamistes et parfois radicaux ont été élus par le peuple, forçant les États-Unis à intervenir à nouveau militairement, politiquement ou économiquement pour ne pas risquer le développement d’un nouvel ennemi. Malgré tout ça, le résultat ne fut pas concluant puisque des guerres civiles, des régimes politiques instables et des groupes armés radicaux comme l’État islamique apparurent par la suite plus souvent qu’autrement.

Il est donc de plus en plus courant aux États-Unis de remettre en question l’utilité réelle de vouloir instaurer des démocraties, qui se retourneront contre leur auteur, ou engendreront d’autres problèmes encore plus grands tels que nous en connaissons aujourd’hui.

Mais cet effritement de la foi des Américains envers la démocratie, autant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur du pays, est extrêmement dangereux. Cette puissance mondiale s’est bâtie sur les principes de la démocratie, mais est en train aujourd’hui de les renier de plus en plus ouvertement. L’implosion du système américain risquerait de changer la face du monde et, en tant que notre seul voisin et plus grand allié, emporterait avec lui dans sa chute le Canada que nous connaissons.

Malgré tout ce que représente Donald Trump, malgré notre désaccord avec ses idées, malgré la possibilité de bouleversement à court terme lors de sa présidence, mais puisqu’il n’est que temporaire tandis que la démocratie est le fil conducteur de ce pays et du nôtre, gardant en tête qu’il ne pourra rester en poste plus de huit ans au maximum, il est plus important, dans l’immédiat, de voir le respect de la démocratie comme une priorité, avant de penser à combattre les conséquences possibles d’un tel homme à la tête de la première puissance mondiale.

Passionné d'histoire et de politique, Victor-Joël Couture est gradué du Collège militaire royal du Canada en Études militaires et stratégiques. Il a aussi complété une mineure en Études françaises et s'intéresse à l'actualité internationale et domestique.

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