États-Unis: le président élu en guerre ouverte avec ses espions

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Le directeur du renseignement James Clapper (g) et de la NSA Michael Rogers (c) lors d’une audition devant le Sénat à Washington, le 5 janvier 2017. (AFP/Archives/JIM WATSON)

Pas encore investi président, Donald Trump a creusé un fossé avec ses futurs services de renseignement, qu’il a accusés publiquement et tour à tour d’incompétence et de déloyauté, tandis que ses futurs ministres exprimaient leur « confiance » à leur égard.

Le futur directeur de la CIA Mike Pompeo s’est retrouvé jeudi devant le Congrès dans une position inconfortable. Nommé par un président élu qui a conspué les agences de renseignement, il doit diriger la plus célèbre d’entre elles.

Sur Twitter puis lors de sa première conférence de presse depuis son élection, Donald Trump a accusé les services de renseignement d’être à l’origine de la diffusion dans la presse d’un rapport non vérifié évoquant des liens présumés de longue date avec la Russie et d’autres informations compromettantes, dont une vidéo à caractère sexuel.

Les chefs espions ont présenté à Donald Trump un résumé de ce rapport vendredi, selon plusieurs médias.

L’intéressé a jugé « scandaleux que les agences de renseignements aient permis » la publication « d’une information qui s’est révélée être erronée et fausse ».

Il s’en est pris aussi aux médias dont le site Buzzfeed, qualifié de « tas d’ordures », premier à avoir mis en ligne ce rapport.

Appel de Clapper

Ses critiques lui ont valu un appel du directeur du renseignement James Clapper, « consterné » par la fuite de ce document non vérifié. M. Clapper lui a assuré que ses services n’étaient pas à l’origine de ce texte ni de sa diffusion.

M. Trump s’est aussitôt réjoui sur Twitter d’avoir été appelé par le chef espion, en qualifiant une nouvelle fois le document de « mensonger et fictif ».

Mais James Clapper, dont le bureau (ODNI) coordonne les 17 agences américaines de renseignements, s’est bien gardé de commenter le document, sur lequel ses services ne portent « aucun jugement quant à la fiabilité des informations » qu’il contient.

Il s’est seulement inquiété de sa mise en ligne, « extrêmement toxique et portant atteinte à la sécurité nationale ».

Son auteur, Christopher Steele, un ex-agent secret britannique qui a été basé plusieurs années à Moscou pour le renseignement extérieur MI6, restait introuvable jeudi.

Une source proche des services britanniques a affirmé à l’AFP à Londres « connaître » M. Steele et Chris Burrows, co-directeurs aujourd’hui de la société de renseignement Orbis, assurant qu’ils avaient « bonne réputation et qu’il est impossible qu’ils aient fabriqué ce rapport ».

« Mais, je ne peux pas en dire autant concernant leurs sources », a-t-elle ajouté, jugeant que « le rapport n’est pas crédible parce qu’il ne contient pas de réserves ».

Moral des agents affecté

Un expert du Council on Foreign Relations, Max Boot, connu pour ses positions anti-Trump, a suggéré dans le New York Times au président élu de « blanchir son nom » en nommant une commission spéciale d’enquête sur ces allégations.

Les attaques de Donald Trump « ont affecté le moral » des agents du renseignement, a de son côté déploré le sénateur Mark Warner (D, Virginie) vice-président de la commission du Renseignement au Sénat, qui entendait M. Pompeo.

Un ex-directeur adjoint de la CIA, John McLaughlin, a prédit mercredi sur le site Real Clear World quatre années « particulièrement difficiles » pour eux.

Depuis son élection, Donald Trump a désavoué à plusieurs reprises les services qu’il va diriger après son investiture le 20 janvier. Après avoir initialement rejeté leurs conclusions sur les interférences de la Russie dans la présidentielle, il a reconnu mercredi pour la première fois que la Russie était à l’origine des piratages du parti démocrate.

Il avait auparavant accordé du crédit à Julian Assange, le fondateur du site WikiLeaks, fervent détracteur d’Hillary Clinton qui a nié que Moscou lui ait transmis les informations piratées du parti démocrate. Contrairement à ce qu’affirment les services américains.

« Confiance » du futur chef du Pentagone

Le futur président avait aussi marqué sa défiance à l’égard des services en décembre en indiquant qu’il ne souhaitait pas recevoir leurs briefings quotidiennement comme c’est la tradition. « Je les prends quand j’en ai besoin », avait-il déclaré.

Les futurs membres de son administration, entendus par le Congrès jeudi, se sont montrés plus affables à leur égard.

Le prochain chef du Pentagone James Mattis a affirmé qu’il accordait un « très très haut degré de confiance » au renseignement américain, tout comme le futur directeur de la CIA Mike Pompeo à l’égard de ses agents. M. Pompeo a clairement attribué les piratages à « de hauts responsables en Russie ».

Mike Pompeo « nous doit maintenant la vérité » y compris à Donald Trump, a conclu Adam Schiff membre de la commission du Renseignement à la Chambre des représentants.


Le sénateur Warner interroge Mike Pompeo le 11 janvier à la commission du Renseignement du Sénat américain. (PBS)

GB: à la recherche de l’auteur présumé du rapport controversé sur Trump

Sa maison? Vide. Son bureau? Injoignable. Traqué par les médias, l’auteur présumé du rapport controversé sur Donald Trump et la Russie, Christopher Steele, présenté comme un ex-agent du renseignement britannique reconverti dans le conseil, restait introuvable jeudi.

Cet homme de 52 ans a été identifié par plusieurs médias comme étant à l’origine du document de 35 pages qualifié de « bidon » par le président élu américain.

Depuis la publication mercredi de son nom par le Wall Street Journal, Christopher Steele restait invisible. Plusieurs médias affirment qu’il aurait quitté son domicile pour se mettre au vert.

La grande maison en briques rouges où il habite, dans le village de Runfold, près de Londres, était inoccupée jeudi, a constaté l’AFP.

Un voisin, Mike Hopper, a indiqué à des médias que M. Steele vivait là depuis environ 18 mois avec sa femme et quatre enfants, et qu’il ne les avait pas vus depuis la veille.

Il semblait « normal » quand il a quitté son domicile mercredi matin, a-t-il déclaré. « Il n’a pas dit où il allait ni quand il reviendrait », a-t-il ajouté, précisant à l’AFP qu’il lui avait demandé de nourrir ses trois chats pendant son absence.

Christopher Steele est selon sa page LinkedIn l’un des deux directeurs du cabinet de conseil londonien « Orbis Business Intelligence », une entreprise fondée, selon son site internet, en « 2009 par d’anciens professionnels des services secrets britanniques ».

« Nous fournissons des conseils stratégiques, organisons des opérations destinées à rassembler des informations et conduisons des enquêtes complexes, souvent transnationales », ajoute Orbis, « basé à Londres, mais avec une empreinte mondiale ».

Une source proche des services de renseignement a affirmé à l’AFP « connaître » Chris Steele et Chris Burrows, co-directeurs d’Orbis, assurant qu’ils ont « bonne réputation et qu’il est impossible qu’ils aient fabriqué ce rapport ».

« Mais, je ne peux pas en dire autant concernant leurs sources », a-t-elle ajouté, jugeant que « le rapport n’est pas crédible parce qu’il ne contient pas de réserves ».

Une autre source, ancien acteur du renseignement passé dans le secteur privé, a indiqué sous couvert d’anonymat à l’AFP que l’anglais dans lequel est écrit le rapport laisse penser que des passages n’ont pas été rédigés par un Britannique mais probablement « par un sous-traitant russe ».

Chris Burrows, le co-directeur d’Orbis a refusé dans le Wall Street Journal de « confirmer ou démentir » une participation de l’entreprise dans la rédaction du rapport sur Donald Trump.

Steele ne « travaille pas » pour le gouvernement

Situés près de Buckingham palace, les bureaux d’Orbis, devant lesquels stationnaient des journalistes jeudi 12 janvier 2017, se trouvent au deuxième étage d’un bâtiment luxueux, avec balcons sculptés et colonnes de marbre. (AFP/Daniel LEAL-OLIVAS)
Situés près de Buckingham palace, les bureaux d’Orbis, devant lesquels stationnaient des journalistes jeudi, se trouvent au deuxième étage d’un bâtiment luxueux, avec balcons sculptés et colonnes de marbre.

« Personne ne viendra aujourd’hui », a déclaré à l’AFP le réceptionniste de l’immeuble, interrogé sur la présence du personnel de l’entreprise. Celle-ci était injoignable jeudi.

Selon le Wall Street Journal, qui cite un ancien agent de la CIA, Christopher Steele a travaillé plusieurs années à Moscou pour le MI6, le renseignement extérieur britannique, et jouit d’une bonne réputation dans le milieu. Il aurait ensuite travaillé pour la police fédérale américaine (FBI) sur la corruption à la fédération internationale de football (Fifa), selon le Telegraph citant des responsables américains.

Le correspondant sécurité de la BBC Frank Gardner l’a également qualifié « d’agent respecté du renseignement » qui a « commencé une seconde carrière autour de la cinquantaine » dans le privé où ces ex-agents « travaillent pour beaucoup plus d’argent et avec bien plus de liberté ».

Il a cependant jugé « inhabituel » qu’une personne avec ce profil se retrouve impliquée à ce niveau dans une affaire politique.

Interrogé par l’AFP à son sujet, le ministère britannique des Affaires étrangères, qui gère la communication extérieure du MI6, s’est refusé à tout commentaire.

Christopher Steele « ne travaille pas » pour l’administration britannique, a affirmé de son côté un porte-parole de la Première ministre Theresa May.

Le rapport controversé dont il serait l’auteur fait état de nombreuses allégations compromettantes sur Donald Trump, notamment l’existence d’une vidéo à caractère sexuel impliquant des prostituées ou des échanges d’informations pendant près d’une décennie avec le Kremlin. Il a été publié par Buzzfeed mardi.

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