Les Canadiens chez les zouaves pontificaux, partie 2: Recrutement et réaction canadienne

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La bataille de Mentana, à laquelle fût blessé le premier zouave canadien en 1867 (Archives/Lionel Noël Royer)

Faisant suite aux premiers textes de notre dossier sur les Canadiens combattant à l’étranger à travers l’histoire, par lesquels nous avons discuté de l’épisode d’enrôlement massif de Canadiens lors de la Guerre de sécession américaine, ce second texte sur les zouaves pontificaux canadiens discutera du dispositif de recrutement ainsi que des réactions au Canada au fait que près de 500 Canadiens s’embarquèrent entre 1867 et 1870, de leur plein gré et sans l’aval de leur gouvernement, pour aller mener un combat au nom de l’Église catholique, de son Pape et de son pouvoir temporel sur les États pontificaux.

Ce mouvement qui se développait chez les jeunes catholiques les plus radicaux au Canada s’inscrivait dans un combat idéologique mondial à l’époque où les sociétés occidentales vivaient de grands bouleversements, comme nous l’expliquions dans la première partie des Canadiens chez les zouaves pontificaux.

Recrutement

Au cours des années 1860, suite à l’appel aux armes mondial du pape Pie IX, «des comités naquirent dans toute l’Europe pour sélectionner les volontaires et les envoyer à Rome, où ils furent répartis dans des bataillons ‘nationaux’: ainsi, les catholiques irlandais formèrent le bataillon de Saint-Patrick, les catholiques suisses et autrichiens formèrent cinq bataillons de ‘bersaglieri’, et les catholiques belges et français formèrent les Tirailleurs franco-belges», explique l’historien Jean-Philippe Warren dans son livre Les soldats du pape.

Dès les premières années du conflit, les membres du clergé canadien, dont les efforts les plus marqués vinrent de Mgr Bourget, Évêque de Montréal, tentèrent à plusieurs reprises de proposer leur aide à la cause papale en envoyant un contingent de Canadiens pour renforcer les zouaves pontificaux à Rome. Mais il aura fallu attendre décembre 1867 pour que s’organise finalement le recrutement de volontaires canadiens.

Pour commencer, les curés haranguèrent leurs ouailles lors de leurs sermons, en tentant de déclencher une vague de volontariat chez les jeunes, pour qui, on le savait déjà, les zouaves étaient source d’envie.

Les mérites d’Alfred Larocque, le premier Canadien à s’être enrôlé chez les zouaves pontificaux par ses propres moyens, blessé à la bataille de Mentana en novembre 1867, furent ainsi vantés publiquement et les morts de la triste défaite de Castelfidardo sept ans auparavant «furent transformés en martyrs et leur exemple […] utilisé pour solliciter l’enrôlement de nouveaux volontaires».

Les prêtres enseignant dans les collèges classiques firent de même, encourageant les jeunes étudiants à aller défendre la cause du Pape en s’enrôlant dans les zouaves. Chaque curé et chaque collège devenaient donc un rouage du dispositif de recrutement de Rome au Canada.

Une fois la bonne forme physique attestée par un médecin et la parfaite condition morale assurée par leur curé ou leur confesseur, les volontaires canadiens devaient en plus fournir le montant de 100$, ce qui était beaucoup à l’époque, avant de se présenter devant le comité en charge du recrutement.

Toute une organisation avait été mise en place pour envoyer les candidats canadiens à Rome. En effet, ce n’était pas chose facile que de faire passer sept contingents, comptant au total près de 500 volontaires, de leur point de ralliement à Montréal jusqu’à Rome, à une époque où, même par la route la plus rapide, il fallait plusieurs semaines pour s’y rende.

Ils étaient d’abord envoyés par train jusqu’à New York, d’où ils embarquaient sur un navire pour traverser l’Atlantique jusqu’à Le Havre, en Normandie, puis ils prenaient la route de Marseille via Paris, avant de s’embarquer sur un navire les conduisant directement au port de Rome. Tout au long du voyage, ils étaient accompagnés par un aumônier qui était en charge du groupe et ils bénéficiaient de l’aide de plusieurs membres du clergé et communautés religieuses aux différentes étapes de leur trajet, avec qui des accords avaient préalablement été négociés.

Lors du passage du premier détachement en France, il avait été remarqué que la population n’était pas toujours enthousiaste à l’idée de voir passer les soldats de l’Église dans leurs villes.
En effet, malgré l’implication du gouvernement de Napoléon III aux côtés du Saint-Père, une partie de la population française partageait les idées révolutionnaires proposées par le libéralisme et voyaient d’un très mauvais œil ceux qui défendaient le pouvoir temporel du Pape face à l’unification italienne.

Il fut donc décidé d’envoyer les volontaires canadiens par petits groupes, «sans bruits ni trompette». Il leur était aussi recommandé «qu’ils ne se vantent pas du but de leur voyage et qu’ils agissent en se montrant partout comme de simples voyageurs ou touristes» afin de ne pas éveiller les soupçons de la population française ni des autorités canadiennes.

Le gouvernement canadien réagit

Suite au très grand nombre de Canadiens qui s’étaient enrôlés lors de la guerre de Sécession et surtout à cause du scandale à propos des recruteurs américains en sol canadien, une loi avait été votée en 1865 et prévoyait une peine d’emprisonnement et des amendes pour «quiconque qui incitait des Canadiens à s’engager dans une expédition militaire contre ‘un État étranger avec lequel Sa Majesté est en paix’» .

Le risque planait donc sur ceux qui avaient organisés l’envoi des différents contingents canadiens vers les armées papales, mais grâce à l’influence du clergé auprès des politiciens conservateurs au pouvoir l’époque, le gouvernement canadien ferma les yeux et aucun recours juridique ne fut intenté contre eux.

Ceci n’empêcha cependant pas le sujet d’être débattu au parlement. Ainsi, en mars 1868 un député de l’opposition souleva une question à propos des zouaves pontificaux canadiens, à laquelle George-Étienne Cartier, alors ministre de la milice, répondit en disant: «Il n’est pas venu à la connaissance du gouvernement qu’un corps de jeunes gens connus comme zouaves pontificaux aient quitté le Canada pour aller guerroyer contre une nation en paix avec la Grande-Bretagne» . Ce dernier ira même jusqu’à défendre les zouaves plus tard lorsque la question reviendra à l’ordre du jour, en comparant leur combat à celui de la milice canadienne contre les raids fenians, qui menaçaient à l’époque la frontière sud du Canada.

Perpétuation d’une idéologie

Beaucoup croient que l’un des buts de Mgr Bourget dans cette entreprise d’envoyer des hommes servir sous les drapeaux du Saint-Père, était de mettre le vent dans les voiles du courant ultramontain, très conservateur et radical, qui se développait au Canada en réaction face à la progression du libéralisme. Il atteignit son but, puisque, comme l’explique Jean-Philippe Warren, «lorsque les soldats débandés durent rentrer chez eux après la défaite, ils cherchèrent à entretenir la flamme de la cause pontificale pour laquelle ils avaient consenti à donner leur vie.»

Le radicalisme religieux de ces quelques 500 hommes avait donc été renforcé par leur tentative de préservation du pouvoir temporel du Pape et chaque zouave répandit cette hardiesse religieuse autour de lui une fois revenu chacun dans sa communautés et dispersés un peu partout à travers le Québec.

Les anciens zouaves créèrent un mouvement perpétuant le principe d’une armée prête à aller défendre le pape en mettant sur pied différents bataillons de zouaves pontificaux dans les grandes villes du Québec pour former le Régiment de Zouave Pontificaux Canadiens.

Ce mouvement s’inscrivait, lui, dans un mouvement mondial qui fut observé chez les vétérans zouaves qui rentrèrent chez eux après la défaite : «Les survivants des diverses sections nationales […] formèrent, à partir de la décennie 1870, une Internationale légitimiste qui se perpétua jusqu’au XXe siècle, alimentée par une série de rencontres européennes et nord-américaines» .

Certains de ces détachements de zouaves pontificaux perdurèrent et survivent même encore aujourd’hui dans quelques villes canadiennes. C’est le cas notamment des quelques zouaves de Salaberry-de-Valleyfield, en périphérie de Montréal, qui agissent aujourd’hui en tant qu’organisme communautaire catholique, pouvant être comparé aux Chevaliers de Colomb par exemple. La dernière apparition publique du Régiment de Zouaves Pontificaux Canadiens au niveau national remonte cependant à la visite du Pape Jean-Paul II à Québec, dans les années 1980, et ses derniers membres se font de plus en plus vieillissants, laissant croire à une disparition prochaine de cet important épisode de l’histoire militaire et religieuse canadienne.

Bibliographie
– HARDY, René, Les zouaves : Une stratégie du clergé québécois du XIXe siècle, Montréal, Boréal Express, 1980
– LEFEBVRE DE BELLEFEUILLE, Joseph Edouard, Le Canada et les zouaves pontificaux ; mémoire sur l’origine, l’enrôlement et l’expédition du contingent canadien à Rome, pendant l’année 1868, Montréal, Nouveau monde, 1868
– WARREN, Jean-Philippe (dir), Les soldats du pape : Les zouaves canadiens entre l’Europe et l’Amérique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014

«Les Canadiens dans les brigades internationales espagnoles, partie 1: Histoire et motivations», à lire mercredi 18 janvier à 06h00 sur 45eNord.ca

Passionné d’histoire et de politique, Victor-Joël Couture est gradué du Collège militaire royal du Canada en Études militaires et stratégiques. Il a aussi complété une mineure en Études françaises et s’intéresse à l’actualité internationale et domestique.

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