Le Canada à l’OTAN dans l’ère Trump

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James Mattis et Harjit Sajjan | Source : Forces canadiennes

Avec l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, la question du partage du fardeau est revenue au premier plan dans les débats politiques entourant l’OTAN. Cette question est fondamentale puisqu’elle touche, ultimement, la capacité de l’alliance à se défendre face à un ennemi extérieur.

Ainsi, comme tous les membres bénéficient de la protection de l’alliance, on est en droit de s’attendre à ce que chaque membre contribue, à la hauteur de ses moyens, aux ressources de l’alliance, pour en assurer la force. Personne n’a envie d’un « free rider », un membre qui ne contribuerait rien, ou peu, mais qui serait quand même défendu par l’alliance.

La règle d’or officielle du partage du fardeau est celle du 2% : un membre doit dépenser, pour son budget militaire, l’équivalent d’au moins 2% de son PIB. Cette règle, essentiellement politique, a été adoptée en 2003, lorsque la médiane des dépenses militaires des membres était à 2%. Aujourd’hui, cette médiane est plus basse, avec des budgets militaires tournant en moyenne autour de 0,9 à 1,1%. En fait, seulement cinq membres rencontrent la cible*.

Source : OTAN, juillet 2016

Ce qui nous amène aux critiques de M. Trump durant la campagne électorale américaine et même depuis son élection. Au-delà de sa critique de « l’obsolescence » de l’alliance, sa principale critique en était une d’argent, puisqu’il considère que certains membres n’ont pas « rempli leurs obligations envers nous » (« fulfilled their obligations to us »). L’idée ici est que les États-Unis assumant le gros de la facture de la défense collective, cela leur donne un certain droit moral de réduire leur engagement face aux autres membres, si ceux-ci ne contribuent pas adéquatement à l’alliance. Depuis, il y a eu de nombreuses déclarations depuis Washington et l’Europe afin de réaffirmer le soutien indéfectible des États-Unis à l’OTAN.

Mais cette semaine, au sommet des ministres de la défense de l’OTAN, le secrétaire à la défense James Mattis a tenu un discours à deux volets, en ligne droite avec ce que disait l’ex-secrétaire à la défense Robert Gates en 2011 : les États-Unis honoreront leur signature envers l’OTAN (lire ici : honorer l’article 5 de la charte atlantique), mais si les alliés veulent un engagement américain supérieur, ils doivent aussi contribuer leur juste part. Ainsi, ce qui était un enjeu de la trame de fond de la politique au sein de l’OTAN (le sous-financement militaire de plusieurs membres) est (re)devenu un enjeu politique de premier ordre au sein de l’alliance.

Les impacts pour le Canada

Dans ce contexte, quels seront les impacts pour le Canada? On sait déjà que les dépenses militaires canadiennes sont loin de la barre des 2% (depuis 2000, elles sont dans la moyenne de l’alliance, de 0,9 à 1,1%). Ce qui n’a jamais empêché le Canada de hausser son « niveau de jeu » lorsque la situation l’exigeait. Ainsi, la contribution canadienne à la mission afghane (FIAS/ISAF) aura été la cinquième plus importante, un état de fait bien apprécié des alliés atlantiques, États-Unis et Grande-Bretagne en tête. Cette capacité du Canada à ne pas atteindre le 2%, mais de quand même fournir un effort plus que conséquent, s’inscrit dans le courant du « more bang for the bucks » qui anime plusieurs alliés. En bref, ce qui est important n’est pas tant combien on dépense, mais comment on le dépense.

D’ailleurs, la contribution canadienne a été chaudement saluée par James Mattis, lors de sa rencontre avec le ministre Harjit Sajjan, le 6 février dernier. Ce qui n’aura pas empêché M. Sajjan, au lendemain de cette rencontre, d’annoncer que le Canada va augmenter ses dépenses militaires, lorsque la nouvelle politique de défense canadienne sera révélée publiquement. Est-ce que cette annonce de M. Sajjan est le résultat direct de sa rencontre avec son homologue américain? Probablement pas, puisque des explications politiques et militaires sont déjà visibles depuis quelques temps.

Déjà en janvier, le député libéral Robert Nault, président du Comité parlementaire sur les affaires étrangères et le développement international, a dit que le Canada devrait augmenter sa contribution à l’OTAN si les États-Unis devaient réduire la leur. Une déclaration qui va de soi, dans un sens. Mais une déclaration qui semble aussi oublier le fait que le Canada a déjà augmenté son implication au sein de l’alliance, en prenant le commandement d’un des quatre bataillons de la nouvelle présence avancée de l’OTAN en Pologne et dans les pays baltes (NATO Enhanced Forward Presence). En fait, depuis qu’il a redoré son blason atlantique avec la mission afghane, le Canada a maintenu un niveau de participation assez actif au sein de l’OTAN et tente de le conserver, voire de l’améliorer.

Et au-delà du rôle du Canada au sein de l’OTAN, un autre fait doit être pris en compte concernant ses dépenses militaires : le renouvellement de sa flotte aérienne. Même si ce renouvellement est pour l’instant suspendu, il finira par avoir lieu dans un futur relativement rapproché (d’ici 10 ans) et, surtout, il coûtera cher, très cher. Ce qui va doper momentanément les dépenses militaires du Canada de façon significative. À cela il faut rajouter aussi les coûts entraînés par la modernisation de la flotte navale, puisque les contours de cette modernisation ne sont pas encore fixes, ce qui pourrait entraîner des dépenses supplémentaires.

Une augmentation des dépenses militaires canadiennes était déjà prévue. De même, la participation croissante du Canada au sein de l’OTAN n’est pas une nouveauté en soi. Ce ne sont donc pas les déclarations de l’administration Trump qui auront mis le Canada dans cette direction. Mais la position américaine aura certainement un impact général sur les politiques canadiennes, dans leur importance relative entres elles. Dans un univers de ressources limitées, il est clair que le Canada doit faire des choix pour répartir ses ressources militaires entre les différents objectifs que s’est fixés le gouvernement Trudeau. Au-delà de l’OTAN et du renouvellement des CF-18, il y aussi la question du « retour aux Casques bleus ». On sait qu’il y a une volonté de fournir des Casques bleus en Afrique, la rumeur voulant le déploiement de 200 à 400 soldats au Mali. Si le Canada sent, et cède à, une pression suffisamment forte de son grand voisin du sud pour investir davantage dans l’OTAN, il devra très certainement revoir à la baisse ses ambitions onusiennes.

* Il existe une certaine confusion à savoir s’il s’agit d’une règle ou d’une cible idéale. C’était, jusqu’en 2014, la règle. Au sommet du Pays de Galle (2014), la règle a été modifiée. Désormais, le 2% est la cible que devrait viser les membres. Ce qui devient obligatoire, en revanche, c’est que les membres ne peuvent plus voir leur budget descendre, en pourcentage de PIB, plus bas que leur niveau de 2014. De plus, 20% du budget militaire de chaque membre doit obligatoirement être dédié à des investissements majeurs (équipements importants, recherche et développement, etc.). Pour le texte officiel, voir l’article 14 du communiqué final du sommet de 2014.

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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