Les Canadiens partant faire le djihad, partie 1: leurs motivations

John Maguire, aka Abu Anwar al-Canadi, menace le Canada de représailles. (EI)
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John Maguire, aka Abu Anwar al-Canadi, menace le Canada de représailles, dans une vidéo de propagande. (Archives/EI)

Alors que le recrutement de Canadiens pour aller se battre dans les rangs d’organisations armées au Moyen-Orient n’est aucunement nouveau, c’est une recrudescence du nombre de ceux qui sont partis à destination de la Syrie ou de l’Irak depuis 2010, particulièrement en hausse pendant les années 2014 et 2015, qui a poussé plusieurs spécialistes à se pencher sur la question dernièrement.

En effet, selon l’ONU et le renseignement américain, le nombre de combattants étrangers en Syrie et en Irak équivalait en 2015 «à plusieurs fois le total de tous les combattants terroristes étrangers recensés entre 1990 et 2010 et ils [grossissait] au rythme d’un millier de nouvelles recrues par mois» .

Les djihadistes canadiens

Bien que la majorité de ces combattants provenaient de pays limitrophes ou de l’Europe, le gouvernement canadien n’a pas pu fermer les yeux sur le problème puisque «au début de l’année 2014, le Canada recensait 130 de ses ressortissants au sein de groupements terroristes à l’étranger ainsi que 80 rentrés au pays après un voyage hors du territoire « pour différentes raisons liées au terrorisme »» , selon les informations de l’ancien policier antiterroriste Stéphane Berthomet et auteur du livre La fabrique du djihad: Radicalisation et terrorisme au Canada. Depuis, plusieurs vagues de départ à la fin de 2014 et au début de 2015, ainsi que quelques individus en 2016, ont augmenter ce nombre par plusieurs dizaines.

Motivations

La première question que l’on se pose lorsqu’on est mis en face de ces chiffres est de ce demander quelles sont les motivations qui ont poussé autant de Canadiens à se rendre au Moyen-Orient pour se battre dans des groupes armés comme l’État Islamique ou Al-Qaeda.

Le «syndrome de la guerre d’Espagne»

Dans Djihad.ca, le journaliste d’enquête Fabrice de Pierrebourg explique que les premières vagues de Canadiens parti en Syrie l’ont fait pour se rallier à la rébellion contre le régime de Bachar El Assad à partir de 2012. Certains ont rejoint l’Armée Syrienne Libre, qui n’est pas reconnue comme une organisation terroriste par le Canada, mais d’autres ont plutôt décidé de rejoindre le Front al-Nosra ou même l’État Islamique, qui eux sont reconnus comme des organisations terroristes. Pour beaucoup d’entre eux, il n’était pourtant question que d’aller se battre pour libérer la Syrie de l’emprise d’un dictateur qui massacre d’autres musulmans.

Fabrice de Pierrebourg explique aussi que «la majorité des jeunes Québécois ayant quitté le pays pour participer au djihad en Syrie sont issus de familles de la classe moyenne. Mais leur propos et leurs écrits trahissent une colère, une rancœur et un sentiment d’outrage et d’injustice» . Il ajoute que les dérives qu’a prises le débat sur la Charte des valeurs québécoises proposée par le gouvernement du Québec sous Pauline Marois en 2014, ont pu attiser certaines tensions au Québec et faire naître un sentiment d’exclusion chez beaucoup de jeunes musulmans Canadiens.

Ce sentiment les rapprochant des victimes du régime Assad a contribué à motiver beaucoup d’entre eux à partir se battre en Syrie, transposant leur malaise canadien au combat contre le dictateur Syrien.

Cette vision, qui peut paraître noble au départ, se corse lorsque les combattants rejoignent des groupes plus extrémistes. Le Canadien André Poulin qui aurait pu être vu à la base comme un simple converti, très pieux, s’est retrouvé en 2013 à combattre en Syrie «aux côtés d’un groupe appelé la Brigade des émigrants, formée de recrues djihadistes arrivées de différents pays.» Fabrice de Pierrebourg explique alors qu’en «octobre 2014, le Canada a spécifiquement ajouté la Brigade à sa liste des entités terroristes», faisant de lui officiellement un terroriste aux yeux du gouvernement.

L’argent

Certains décident aussi de participer à la guerre pour le bénéfice personnel qu’ils peuvent en retirer. Bien que ce soit loin d’être la principale raison chez les djihadistes Canadiens, le fait qu’«on leur promet une maison gratuite, l’électricité gratuite, l’épicerie de base gratuite, l’absence de taxes et d’impôts, une paye mensuelle (variable selon l’aptitude au combat)» lorsqu’ils vivront sur le territoire de l’État Islamique, peut pousser certains d’entre eux à prendre la décision de s’envoler pour la Syrie ou l’Irak.

Djihad religieux pur et dur

Le radicalisme religieux reste cependant la principale raison qui motive de jeunes Canadiens à partir se battre au Moyen-Orient. Pour les prêcheurs des courants les plus extrémistes, «continuer à vivre sur des terres non musulmanes alors qu’un [État Islamique] pur existe désormais s’avère un grave péché […]. Ils sont d’avis que de demeurer en ces terres non musulmanes alors que les gouvernements en place ont déclaré la guerre à leur peuple (c’est-à-dire le califat) constitue une grave injustice envers Dieu, et prouve qu’une personne a délaissé l’islam.» Les plus radicaux répondent donc à l’appel au djihad lancé par le Calife et partent par dizaines se battre pour défendre l’État Islamique.

Ce sont souvent ces mêmes radicalisés les plus extrémistes, qui paraissent commettre des attentats et faire de la répression sur le territoire contrôlé par le groupe armé État Islamique, puisque les djihadistes canadiens ne semblent pas faire exception lorsque vient le temps de mener des actions contre ceux qui s’opposent aux règles et croyances de l’État Islamique.

De nobody à célébrité

Beaucoup de Canadiens qui sont devenus radicalisés se sont auparavant retrouvés dans des situations peu confortables, monétairement ou socialement, et donc ces «individus qui rejoignent les rangs des organisations terroristes […] se sont souvent mis en tête qu’ils n’étaient pas à leur place dans la société ou qu’ils ne pourraient jamais obtenir la position, le statut ou la reconnaissance qui sont accordés aux autres.» Pour eux, aller se battre au Moyen-Orient est un moyen de sortir de ce marasme pour gagner en importance.

«Ils ont quitté l’anonymat canadien pour devenir presque des vedettes sollicitées pas les médias et les chercheurs» , écrit Fabrice de Pierrebourg en parlant de la machine médiatique et de propagande de l’État Islamique et de toute l’attention qu’on leur donne aujourd’hui dans les médias occidentaux. Par exemple, «l’image idéalisée d’André Poulin est passée à la postérité à travers la propagande de l’EI. Les bannières à son effigie, sa photo, ses citations, sont exploitées ad nauseam, tout comme les vidéos dans lesquelles il apparaît.» Beaucoup d’autres aspirants djihadistes le regardent aujourd’hui comme un modèle, ce qui en motive donc encore plus à partir se joindre aux combats.

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Bibliographie

– BERTHOMET, Stéphane, La fabrique du djihad : Radicalisation et terrorisme au Canada, Montréal, Édito, 2015
– PIERREBOURG, Fabrice de, Djihad.ca : loups solitaires, cellules dormantes et combattants, Montréal, Les Éditions La Presse, 2015

«Les djihadistes canadiens, partie 2: Recrutement et réaction canadienne», à lire mercredi 1er mars à 06h00 sur 45eNord.ca