Si vous pensez que ça n’arrive qu’aux autres… Vous êtes dans le champ !

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Ils sont au moins 2250 vétérans à vivre dans la rue au Canada. (Matthew Woitunski/Wikimedia Commons)

En mai 2014, quelques jours avant la date de ma libération volontaire des Forces armées canadiennes, un souper de départ m’avait été organisé avec quelques amis proches dans le Marché By à Ottawa. Après le repas, avec quatre personnes du groupe, nous avons décidé d’aller prendre un digestif dans un pub de la rue Clarence. À notre sortie de l’établissement, nous étions à donner les poignées de main et les bises usuelles d’au revoir au reste du groupe, lorsqu’un homme d’une quarantaine ou possiblement d’une cinquantaine d’années nous a abordés en français pour nous offrir de faire des « push-ups » sur un bras en échange de quelques pièces de monnaie. L’homme continua en disant qu’il était un ancien militaire du Princess Patricia’s Light Infantry (PPCLI), qu’il avait porté le rang de sergent et que depuis maintenant quelques mois il vivait dans la rue.

Se préparant à se mettre en position pour amorcer ses « push-ups », mon ami Serge Elieff, un vétéran du Royal 22e Régiment, le prit par le bras en lui disant qu’il n’avait pas besoin de faire cela et que nous allions lui donner de l’argent. Nous avons tous mis notre main dans notre poche pour lui offrir ce que nous avions. Par la suite, nous avons conversé avec l’homme pendant quelques minutes.

Pour être franc, j’ai trouvé cette scène totalement déchirante, frustrante. Un homme qui a donné les meilleures années de sa vie, 24 au total, au service de notre pays et qui a participé à des missions opérationnelles en Somalie et en Bosnie afin de contribuer à faire un monde meilleur, se retrouve à la rue, sans le sou, dépendant à je ne sais pas trop quelle drogue de la rue et que le peu de dignité qu’il lui reste s’envole à chaque fois qu’il offre de faire des « push-ups » pour quelques pièces. Tragique ! Comment a-t-il pu en arriver là ? Je me suis senti interpellé par cette situation !

Dire qu’il y a quelques années seulement chaque matin, cet homme enfilait son uniforme, arrêtait au Tim Horton du coin pour ramasser quelques cafés pour lui et ses collègues, se rendait sur la base à son lieu de travail, participait sans doute au « PT » du matin et poursuivait sa journée. Il était marié, il voyait ses enfants régulièrement, il pensait à sa retraite et à la vie qu’il mènerait après ses 25 ans de service. Mais hélas ! Tous ses projets sont tombés à l’eau !

En 2009, il était libéré pour des raisons de santé après avoir été diagnostiqué avec un trouble de stress post-traumatique et un trouble de dépendance. Ce dernier ne répondait plus aux critères d’universalité du service militaire.

Vers la fin des années 1990, les premiers signes et symptômes d’une blessure de stress opérationnel se sont manifestés. Ne sachant pas trop si cela était « normal » ou pas, il les a ignorés volontairement pensant que le temps allait améliorer son état. Le temps passa et il avait toujours ce mal-être, de l’anxiété, des cauchemars, de l’insomnie et pour s’aider, il a commencé à s’isoler davantage et à consommer un peu plus d’alcool. Après quelque temps de ce régime, les impacts ont commencé à être observables à son travail. Parfois, il rentrait amocher d’une soirée bien arrosée et ses performances professionnelles ont diminué au point que son superviseur l’a « rentré dans le bureau » pour le passer en entretien. Plusieurs personnes à son unité voyaient bien qu’il n’allait pas bien, mais personne n’a véritablement abordé la question avec lui. À cette époque, la Loi du silence en matière de santé mentale était toujours prédominante. Sentant la soupe chaude, il s’est donc isolé davantage, et cela jusqu’au jour où sa femme l’a quitté et que les derniers filets de sécurité ont cédé. Rien n’allait plus et son commandant lui ordonna de se rendre au « deuxième étage » du centre de service de santé de la base.

Après quelques rencontres avec les professionnels de la santé mentale, il fut diagnostiqué avec un trouble de stress post-traumatique et un trouble de dépendance. Des services professionnels furent mis en place avant qu’il obtienne 20 mois plus tard sa libération pour des raisons médicales des FAC. Au moment de sa libération et de sa transition de la vie militaire à la vie civile, il était loin d’être stable. Il avait encore de l’anxiété, des idées suicidaires et consommait encore de l’alcool, des drogues et de la médication sous ordonnance. Laissé à lui-même, il poursuivit sa descente aux enfers avec deux tentatives de suicide au passage, et cela jusqu’à ce jour de mai 2014 où nous l’avons croisé. Il vivait dans la rue depuis maintenant quelques mois. Il avait décroché socialement.

Lors du jour du Souvenir 2014, j’avais été invité par le recteur de l’Université d’Ottawa, Monsieur Alan Rock, a prononcé une allocution et j’ai raconté, avec une émotion palpable, cette histoire qui est plus vraie que nature. Ce genre d’histoire est commune à plusieurs anciens combattants à Ottawa, mais aussi ailleurs au Canada. J’ai aussi dit que pour moi, il était tout simplement inacceptable, anormal, dans notre pays qu’un ancien combattant se ramasse à la rue et quête de la petite monnaie en échange de pompes. Pour moi, c’est tout simplement inacceptable ! Socialement parlant, nous avons manqué à nos devoirs. Mon message en avait touché plus d’un et une journaliste du nom de Lucy Scholey du Metro Ottawa qui était dans l’assistance a décidé de partir dans les rues d’Ottawa à la recherche de l’ancien combattant. Elle réussit à le retrouver à Ottawa et ce dernier lui accorda une entrevue. Il se nomme Kevin.

Kevin et environ 140 autres anciens combattants vivent dans les rues de la Capitale nationale. Ils ont tous décroché socialement après avoir été de courageux soldats, après avoir servi notre pays, après avoir défendu nos valeurs et nos droits. J’espérais bien que mon allocution du Jour du Souvenir et l’article de Mme Scholey allaient permettre une prise de conscience des autorités politiques et la mise en place de solutions concrètes et durables pour remédier au problème et sortir les vétérans de la rue.

Après les comportements suicidaires, je crois que sur le plan individuel le décrochage social est l’un des pires sorts qui peut être réservé à un ancien combattant. Si ce dernier termine dans la rue, sans un toit sur la tête, sans nourriture et sans soutien social, il faut bien qu’un problème important se soit déroulé quelque part et que les mécanismes d’adaptation de la personne n’aient pas fonctionné. On ne finit pas dans la rue pour le plaisir et parce qu’on en a en vie ! La « chaîne a débarqué » à quelque part et la personne n’a pas été en mesure de la remettre en place. A-t-il eu le soutien, l’accompagnement et l’accès à des programmes adaptés à sa situation ?

Je crois qu’une partie des explications réside dans le processus transitoire de la vie militaire à la vie civile. Il ne faut pas oublier que cette transition est stressante, complexe et qui touche une multitude de dimensions autant personnelles, sociales, familiales, financières qu’administratives qui peuvent influencer positivement ou négativement cette expérience. Comme le disent si bien Coll et Weiss (2013), « La transition de la vie militaire à la vie civile peut être une tâche ardue, et pour beaucoup de gens, il s’agit d’une période de confusion ». Imaginons la grandeur du défi pour ceux et pour celles qui sont libérés pour des raisons de santé et qui doivent vivre pour le reste de leur jour avec des problèmes de santé mentale !

Bien que le ministère des Anciens combattants du Canada (ACC) juge que la majorité des libérations semblent bien se dérouler, il n’en demeure pas moins que plusieurs difficultés et défis sont reconnus. En effet, une étude d’ACC (2014) avance que : « Les deux tiers (62 %) des vétérans de la Force régulière des FAC qui ont été libérés du service militaire entre 1998 et 2007 ont déclaré que leur transition à la vie civile avait été facile, tandis qu’un quart (25 %) des répondants ont indiqué que leur transition à la vie civile avait été difficile ». Cette dernière statistique est très significative, car elle fait état qu’un militaire sur quatre vivra avec difficulté le processus transitoire de la vie militaire à la vie civile. Bien entendu, les difficultés peuvent être causées par divers facteurs, prendre différentes formes, avoir des niveaux variables d’intensité et les solutions peuvent être multiples. Il n’en demeure pas moins que certains militaires, devenus des anciens combattants, vivront les conséquences de cette transition difficile et pourront développer de sérieux problèmes psychosociaux comme l’itinérance, la dépendance aux intoxicants, la pauvreté, le chômage, le suicide, la criminalité, l’incarcération ou encore des problèmes de santé mentale.

Les problèmes psychosociaux que je viens d’énumérer peuvent une conséquence d’un processus transitoire et adaptatif qui n’a pas été réussi par le militaire. Il s’agit d’une inadaptation sociale aux réalités d’un retour à la vie civile et cette inadaptation sociale si elle n’est pas gérée et contenue peut se terminer en décrochage social ou en suicide. Dernièrement, une étude a été effectuée pour recenser le nombre de personnes étant en situation d’itinérance à Montréal. Sur une population de 3016 personnes dénombrées, 6% étaient des anciens combattants (181 personnes) (Latimer et al., 2015).

Ces chiffres sont similaires avec ceux obtenus en 2013 à Toronto (7%) et en 2014 à Ottawa en 2014 (+/- 140 personnes) (Segeart et Bauer, 2015). Kevin est de ce nombre. En janvier 2016, Emploi et Développement social Canada a recensé qu’il y avait au moins 2250 vétérans en situation d’itinérance au Canada

(Segeart et Bauer, 2015). Il est essentiel de noter que les données d’Emploi et Développement social Canada sont incomplètes, car ils proviennent d’une recension de 60 refuges d’urgence à la grandeur du Canada. Il est donc possible que certains anciens combattants qui ne fréquentent pas l’un de ces refuges ne soient pas comptabilisés. Ces proportions sont supérieures à la représentation des anciens combattants au sein de la population générale canadienne qui est d’environ 2%.

Partant de ces faits, il y a lieu de croire qu’en investissant dans la préparation à la transition de la vie militaire à la vie civile, le processus transitoire pourrait être vécu avec moins de difficulté. Un accompagnement plus soutenu et une meilleure préparation sont au nombre des domaines à adresser et où les solutions envisagées pourront améliorer ce processus.

En terminant, je ne peux pas passer sous silence, les actions et les initiatives misent en place par des gens dévoués qui proviennent d’organisations sans but lucratif et d’organisations communautaires dans le cadre de la Campagne Respect. Bravo à tous ceux et celles qui s’y impliquent et qui contribuent à cette cause ! Votre leadership permet de combler des manques importants au sein de notre société canadienne. Merci ! Thank you !

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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