Les Collèges militaires royaux passeront dans le giron direct du chef d’état-major de la Défense

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Le chef d’état-major de la Défense, le Général Jonathan Vance, a rencontré le 29 mars 2017 le personnel et les étudiants du Collège militaire royal du Canada pour annoncer une série de changements découlant des conclusions et des recommandations présentées dans un récent rapport sur le Collège. (Cpl Mark Schombs/Caméra de combat des Forces canadiennes)
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Le chef d’état-major de la Défense, le Général Jonathan Vance, a rencontré le 29 mars 2017 le personnel et les étudiants du Collège militaire royal du Canada pour annoncer une série de changements découlant des conclusions et des recommandations présentées dans un récent rapport sur le Collège. (Cpl Mark Schombs/Caméra de combat des Forces canadiennes)

Le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la Défense, a présenté ce mercredi 29 mars aux élèves-officiers, aspirants de marine et personnel du Collège militaire royal du Canada les résultats de l’examen militaire de l’institution, suite à des préoccupations grandissantes concernant l’environnement d’apprentissage.

Les points qui ont été portés à l’attention de l’état-major sont le suicide, l’inconduite sexuelle, les problèmes liés à l’infrastructure, et le stress chez les membres du personnel du Collège et chez les élèves-officiers, comme 45eNord.ca vous l’avait révélé au cours d’une série d’articles en 2016.

Fin août, le CEMD faisait part dans une lettre au ministre de la Défense nationale de son intention de mettre en place une visite spéciale au CMRC afin d’examiner ces problèmes car malgré des commissions d’enquêtes pour les récents décès (dont les résultats seront connus fin avril-début mai) et un audit de performance du vérificateur général, il écrivait ne pas s’attendre à «avoir les réponses aux questions que j’ai».

C’est donc ainsi que début novembre, les Forces armées canadiennes ont convoqué une visite d’aide de l’état-major spéciale (VAEM spéciale) au Collège militaire royal du Canada pour évaluer le climat, le cadre de formation, la culture et l’élaboration de programmes au Collège et à l’Académie canadienne de la Défense, et formuler des recommandations.

Ce que le rapport dit

Après avoir rencontré 412 personnes, dont 209 élèves-officiers et aspirants de marine et reçu 70 courriels, l’équipe, composée de deux adjudants-chefs, deux lieutenants-colonel, un colonel, un brigadier-général, un major-général à la retraite et un vice-amiral à la retraite, a «découvert et identifié un certain nombre de problèmes qui demandent une attention immédiate et ciblée».

«Le climat dans l’ensemble au CMR a été influencé par une décennie de pressions sur les ressources et de priorités supérieures au niveau stratégique, ce qui a forcé le CMR à fonctionner dans un environnement où une priorité inférieure était accordée au Collège. À cet égard, l’équipe VAEM spéciale a noté un degré d’incertitude parmi les intervenants par rapport à la mission et aux priorités du CMR, un niveau considérable de tension entre les Escadres des études et d’instruction, un certain cynisme chez les élof/aspm par rapport à leur expérience au CMR, ainsi qu’une déconnexion entre la manière dont le CMR utilise des techniques plus traditionnelles d’apprentissage et d’instruction militaire et les attentes d’une nouvelle génération d’élof/aspm férus de technologie et possédant des capacités multitâches certaines», est-il écrit dès les premières pages du rapport.

Le rapport, qui s’articule autour de six grand thèmes, précise également que le CMRC a fait face aux mêmes problèmes que dans le reste des Forces armées canadiennes, mais aussi d’autres problèmes inhérents aux universités. «En tant qu’étudiants au CMR, les élof/aspm ne sont pas différents de leurs homologues civils qui vivent la transition en tant qu’étudiants de premier cycle et de jeunes adultes au cours d’une période formative critique», mais doivent en même temps répondre aux attentes et exigences des Forces armées canadiennes en tant que militaires.

Cadre de commandement et de contrôle et de gouvernance du CMRC

L’équipe de la VAEM a observé que la structure de gouvernance du CMRC est plus complexe que celle des autres unités des Forces armées canadiennes, puisqu’elle comprend la chaîne de commandement habituelle, mais aussi une chaîne de commandement parallèle (la chaîne d’autorité des cadets) qui fonctionne conjointement avec l’escadre d’instruction, l’escadre des études et les divers organismes de gouvernance universitaire établis par le ministre de la Défense nationale.

De plus, les divers instruments qui régissent le CMRC ont été émis ou modifiés à des moments différents, ce qui a créé une situation complexe et parfois confuse. «Certains aspects de ces instruments entrent maintenant en conflit, tandis que dans les autres secteurs il y a des lacunes», précise le rapport. Cela a pour conséquence qu’il n’y a pas une autorité claire pour certains organes, actions et décisions universitaires. «L’équipe VAEM spéciale a noté que bon nombre des organismes des affaires universitaires établis par les OR (Colmilcan) ne fonctionnent plus.»

Facteurs de stress et moral

Le principal facteur de stress négatif, indiqué non seulement par les aspirants de marine et les élèves-officiers, mais aussi par l’Escadre d’instruction, était la façon dont le leadership était exercé et les modèles négatifs associés. Le programme de formation des officiers de la Force régulière (PFOR), y compris le modèle de formation en leadership (MFL), la formation professionnelle militaire (FPM), la programmation du temps et l’absence de décompression, trop de règles qui ne sont pas uniformément appliquées et les normes de tenues vestimentaires (même lorsque pas en service) étaient les autres principaux facteurs de stress négatifs.

L’état général du moral au Collège militaire royal du Canada a été évalué comme se situant entre juste et bon. Il y avait un certain nombre de membres du personnel qui semblaient avoir un bon moral, tandis que d’autres ont démontré et déclaré le contraire. Le rapport précise également que le moral est «particulièrement faible» chez les futurs officiers qui ont des difficultés dans le programme des quatre piliers.

Sélection et entraînement du personnel militaire

Au cours des entretiens et avec les commentaires d’anciens fonctionnaires et d’officiers récemment diplômés, les membres de l’équipe de l’examen ont reçu des indications selon lesquelles le processus de sélection du personnel de l’escadre d’instruction était un «sujet de préoccupation».

Puisque les professeurs, le personnel, les militaires sont des modèles pour les étudiants du Collège, le rapport recommande notamment de monter d’un rang les postes qui sont au contact des jeunes.

Services de soutien

Laissant peu de place à l’imagination, le rapport remis au général Vance fait état d’une infrastructure «usée» avec des «problèmes importants». Les militaires de la visite d’aide de l’état-major spéciale font part de «préoccupations» au sujet de «problèmes potentiels de santé et de sécurité au sein des dortoirs», ainsi que de l’utilisabilité et du niveau de bruit dans la salle à manger, des fuites d’eau et des toitures défectueuses.

«Les infrastructures du CMR sont usées. Elles consistent en un mélange d’édifices patrimoniaux, de vieux dortoirs et installations d’enseignement et de bâtiments plus récents construits pour faire face à l’augmentation importante de l’Escadre des élèves-officiers à la suite de la fermeture du RRMC et du CMRSJ en 1995. Il y a peu d’espace à bureaux, et l’on considère généralement que celui-ci est utilisé au maximum de sa capacité par l’Escadre des études. L’équipe VAEM spéciale estime que le piètre état de certains dortoirs et de la bibliothèque Massey, les problèmes de la salle à manger des élof/aspm et le manque apparent de ressources pour entretenir les infrastructures sont criants, surtout lorsqu’on tient compte du fait que les élof/aspm doivent y résider tout au long de leurs quatre années d’études».

Programme des quatre piliers

Pour former ses futurs officiers, les Collèges militaires royaux utilisent une approche dite des «quatre piliers»: les programmes d’études, le leadership, le sport et le bilinguisme.

Bien que l’environnement opérationnel du CMRC ait été conçu pour inciter les aspirants de marine et les élèves-officiers à s’efforcer à atteindre l’excellence dans la poursuite de leur potentiel académique et de leadership, «le manque de reconnaissance formelle en dehors du Collège» de ce que le Programme de formation des officiers de la Force régulière des Collèges militaire royaux offre crée un défi de plus.

Également, l’équipe de la VAEM estime que «le flou entourant la valeur de la désignation AFAN est au cœur de certains des problèmes systémiques observés au CMR et estime qu’il faut corriger ce problème si l’on veut optimiser l’environnement d’apprentissage et d’instruction.».

Ce que le général Vance a annoncé

Le chef d’état-major de la Défense, le général Jonathan Vance, le 29 mars 2017. (Cpl Mark Schombs/Caméra de combat des Forces canadiennes)

Au cours d’une interview exclusive avec 45eNord.ca, le général Jonathan Vance a annoncé d’entrée de jeu qu’il acceptait les conclusions de l’équipe qu’il avait mandatée et l’ensemble des 79 recommandations: «J’accepte toutes les recommandations du rapport qui vont s’ajouter à l’information que j’ai recueilli moi-même et que je vais intégrer pour développer un plan d’action […] Trois horizons: ce qui sera fait immédiatement, ce qui sera fait au début de l’année universitaire et ce qui prendra plus de temps, par exemple les ‘postings’ ou l’amélioration des infrastructures».

Reconnaissant que des choses n’avaient «aucun sens» au sein de l’institution vieille de 141 ans, il estime qu’un effet cumulatif est la raison de la situation dans laquelle le Collège se trouve aujourd’hui. En conséquence, il souhaite voir un retour à ce qui est fondamental, «c’est l’approche dont on a besoin au CMRC». Ainsi, le général Vance veut remettre l’emphase sur l’aspect académique puisque le Collège est avant tout une université qui doit mettre l’emphase sur l’excellence des études. Comme indiqué dans le rapport, l’environnement à Kingston n’est pas propice actuellement aux aspirants de marine et aux élèves-officiers pour parvenir à cette excellence dans de bonnes conditions et donc le général veut également «faire des ajustements qui vont réduire le stress négatif sur les élèves».

Les changements au modèle de formation en leadership constituent la priorité numéro un, à cause de la façon dont le programme est mené et du temps qu’il enlève aux études, mais surtout en raison du peu de lien qu’a le programme avec le développement du jeune officier dont les Forces ont besoin.

Le modèle de formation en leadership sera dépoussiéré pour permettre aux élofs de consacrer plus de temps à leurs études, mais aussi rendre ce programme plus pertinent par rapport au rôle que les jeunes seront appelés à jouer comme officiers dans les Forces armées canadiennes.

«Avec le temps, on a perdu le sens des quatre piliers de la formation au CRMC. Les 4 piliers, au lieu de définir la formation, sont devenus un outil de proscription», affirme avec vigueur le général.

La fameuse qualification AFAN, pour ceux qui réussissent le programme des quatre piliers, «prend trop de temps des élofs, il fait une distinction injuste entre les élèves officiers parce qu’il tente de mesurer le leadership de façon empirique, ce qui est impossible à faire», soutient encore le général Jonathan Vance. «En ajustant ce programme, nous allons donner du temps aux élofs, pour qu’ils puissent se concentrer sur leurs études, qu’ils puissent se relaxer, et avoir un peu de plaisir et profiter de leurs années au CMRC dans un environnement moins punitif, plus encourageant où le meilleur leadership est motivationnel et inspirationnel, contrairement à un leadership punitif, basé sur des corrections et des punitions».

«Je vais prendre les deux Collèges, Saint-Jean et Kingston, ainsi que le Collège des Forces à Toronto, sous mon commandement direct. C’est un grand changement! J’utiliserai l’Académie canadienne de la Défense comme mon agent et nous devrions ‘standardiser » [établir des normes communes] les deux Collèges, Saint-Jean et Kingston», annonce le chef d’état-major de la Défense qui précise toutefois qu’une marge de manœuvre sera prévue pour ce qui rend chacun des Collèges unique. Les Collèges ne seront donc pas identiques, mais les programmes seront uniformisés pour s’assurer que les élofs aient le temps et l’environnement positif leur permettant d’exceller.

Finalement, le général Vance, remercie l’équipe de la visite d’aide de l’état-major spéciale car «leurs efforts ont jeté un éclairage fort utile, auquel je donnerai suite de façon décisive afin de m’assurer que le CMRC connaît du succès, aujourd’hui et pour de nombreuses années encore». Il était en effet temps que le Collège militaire royal du Canada sorte du 19e siècle pour entrer de plein pied dans le 21e !

[toggle title= »Quelques exemples de changements à venir » load= »hide »]

  • Les élèves-officiers recevront de l’encadrement et des conseils de manière plus régulière et précise afin de mieux les préparer à leur carrière militaire.
  • Les élèves-officiers bénéficieront de meilleurs services sur le campus, tels que les services médicaux, dentaires, administratifs et alimentaires.
  • Les effectifs du Collège seront accrus afin de veiller à ce que les élèves-officiers aient à leur disposition un meilleur soutien administratif et un meilleur soutien à la formation.
  • Les infrastructures recevront des investissements pour permettre aux élèves-officiers d’avoir accès à des installations modernes et bien entretenues.
  • L’Académie canadienne de la Défense, le commandement responsable d’offrir une éducation de base et une éducation supérieure aux Forces armées canadiennes, et par conséquent les Collèges militaires royaux, relèvera directement du CEMD.
  • Le modèle de formation en leadership au CMRC sera modifié de façon à offrir une meilleure expérience générale axée sur un environnement d’apprentissage positif afin de s’assurer que les normes élevées requises pour une commission au sein des FAC à travers le programme du CMR soient rencontrées.[/toggle]