Corée du Nord: l’option militaire n’est dorénavant plus exclue

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Donald Trump, le 9 décembre 2016 à Grand Rapids dans le Michigan. (AFP/Archives/DON EMMERT)

Le président des États-Unis Donald Trump a accusé vendredi la Chine d’avoir « peu fait » pour contenir les ambitions nucléaires de la Corée du Nord, quelques heures après les déclarations de son secrétaire d’État affirmant que l’option militaire n’était pas exclue.

« La Corée du Nord se comporte très mal. Ils +se jouent+ des États-Unis depuis des années. La Chine a peu fait pour aider ! », a indiqué M. Trump dans un tweet.

Une action militaire des États-Unis contre la Corée du Nord, dotée de l’arme nucléaire, est possible en cas d’escalade, a en effet averti vendredi le chef de la diplomatie américaine, prévenant que la politique de « patience stratégique » de Washington n’était plus d’actualité.

Rex Tillerson effectue une tournée en Asie, sa première expérience diplomatique du management de crise. Il s’est exprimé quelques jours après des tirs de missiles balistiques présentés par Pyongyang comme un exercice visant les bases américaines au Japon.

Environ 28.000 soldats américains sont déployés en Corée du Sud mais la capitale Séoul est à portée de l’artillerie nord-coréenne.

Lors d’un point de presse conjoint avec son homologue sud-coréen Yun Byung-Se à Séoul, M. Tillerson a expliqué que la page se tournait sur la politique dite de « patience stratégique » menée par le prédécesseur de Donald Trump à la Maison Blanche, Barack Obama.

« Nous explorons une nouvelle gamme de mesures diplomatiques, sécuritaires et économiques. Toutes les options sont sur la table », a dit M. Tillerson.

«  »Certainement, nous ne voulons pas que les choses en viennent au conflit militaire », a-t-il ajouté. Mais, « s’ils élèvent le niveau de menace de leur programme d’armements à un niveau qui nécessite à nos yeux une action, alors, cette option sera sur la table ».

Rôle clé de Pékin

La Russie, elle, a appelé vendredi les États-Unis et la Corée du Nord à sortir du « cercle vicieux » de l’escalade militaire.

« Il faut briser le cercle vicieux de la tension quand, en réponse à un essai de missile nucléaire nord-coréen, les États-Unis et leurs alliés font des démarches pour intensifier leurs activités militaires qui, à leur tour, poussent Pyongyang à de nouvelles actions », a déclaré le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Igor Morgoulov, dans une interview accordée à l’agence japonaise Jiji.

Le Nord a mené son premier essai nucléaire souterrain en 2006, ne tenant aucun compte de l’opposition internationale. Depuis, il a mené quatre autre essais, dont deux rien qu’en 2016.

La veille à Tokyo, M. Tillerson avait tiré un constat d’échec sur 20 ans d’efforts diplomatiques pour dénucléariser Pyongyang, promettant une approche nouvelle sans fournir de précisions.

Le Nord a essuyé plusieurs volées de sanctions de l’ONU qui ne l’ont pas incité à changer de politique.

M. Tillerson se rend samedi en Chine, principal allié diplomatique et partenaire commercial de Pyongyang, pour lui demander de mettre davantage la pression sur le Nord.

« Je ne pense pas que nous soyons jamais parvenus entièrement au niveau maximal d’action possible dans le cadre des résolutions du conseil de sécurité de l’ONU, avec la participation totale de tous les pays. Nous savons que d’autres pays peuvent prendre des mesures », a ajouté le secrétaire d’Etat.

Pékin s’inquiète comme Washington du programme nucléaire de son voisin mais estime que les États-Unis ont joué un rôle dans l’escalade des tensions.

La situation est compliquée par le déploiement en Corée du Sud du bouclier antimissile américain Thaad. Séoul comme Washington assurent qu’il a des visées purement défensives.

Mais Pékin considère que Thaad et son puissant radar sont susceptibles de réduire l’efficacité de ses propres systèmes de missiles. La Chine de décolère pas, imposant une série de mesures perçues à Séoul comme des représailles économiques.

Les États-Unis ont mis la pression sur la Corée du nord en n’écartant pas la possibilité d’une action militaire pour empêcher Pyongyang de se doter de missiles nucléaires, mais les risques d’une intervention armée américaine sont énormes.

Les Américains disposent de tous les moyens nécessaires pour mener des frappes préemptives contre la Corée du Nord.

Ils disposent entre autres d’avions furtifs, comme l’avion de combat F-22 ou le bombardier stratégique B-2, tout à fait capables de passer à travers les défenses anti-aériennes nord-coréennes.

Ces défenses sont « denses » mais « obsolètes » et donc « largement incapables » d’agir contre ce type d’appareil, selon une analyse du cabinet d’études stratégiques américain Stratfor.

L’aviation américaine dispose de bombes guidées extrêmement performantes, dont la bombe anti-bunker GBU-57 de 13.600 kilos capable de frapper des installations enterrées à plusieurs dizaines de mètres sous terre.

Les sous-marins d’attaque américains pourraient aussi lancer des centaines de missiles conventionnels Tomahawk pour détruire les installations nord-coréennes.

Les militaires américains ont reconnu intensifier leur plannification de scénarios en Corée du Nord, mais les détails restent jalousement gardés secrets.

Selon des informations de presse sud-coréennes et américaines, les États-Unis et la Corée du Sud auraient adopté un nouveau plan de guerre, Opérationnel Plan 5015, qui comprendrait des options prévoyant des frappes préemptives contre les installations nucléaires et missilières du régime de Pyongyang.

Et de décapiter le régime par des frappes sur des dirigeants, y compris sur le leader nord-coréen Kim Jong-un.

Il y a 28.500 soldats américains stationnés en Corée du Sud, mais ils sont entraînés avant tout pour défendre la Corée du Sud et non pour conquérir la Corée du Nord.

Les plans d’intervention militaire face à la Corée du nord sont un sujet tabou au Pentagone, tant sont énormes les risques de telles initiatives, et notamment celui d’un conflit nucléaire.

Selon une note diffusée par le centre d’études conservateur américain Heritage Foundation, Pyongyang dispose probablement de 10 à 16 bombes nucléaires. Il est possible que le régime ait réussi à les miniaturiser et à les mettre au moins sur un missile balistique à moyenne portée Nodong, capable d’aller jusqu’au Japon.

Pour parvenir à éliminer la menace d’une réponse nucléaire de la Corée du nord, il faut parvenir à neutraliser immédiatement ces bombes, ce qui suppose une parfaite connaissance préalable de leur localisation.

Or ceci « probablement dépasse largement » les capacités du renseignement américain, selon le cabinet Stratfor. En fait, les États-Unis sont « déjà à un point où il ne peuvent garantir la complète suppression de la menace nucléaire nord-coréenne », note la même source.

« Le régime dispose d’une armée d’un million d’hommes » juste de l’autre côté de la frontière, rappelle Heritage Foundation. « Sans bouger aucune unité, Pyongyang pourrait déclencher une attaque d’artillerie dévastatrice sur Seoul », la capitale de la Corée du Sud.

Selon le cabinet Stratfor, la Corée du Nord dispose d’au moins un millier de missiles balistiques conventionnels capables de frapper la Corée du Sud. Certains de ces missiles peuvent être équipés d’armes chimiques, selon la même source. La Corée du Nord dispose par ailleurs de 800 avions et de 70 sous-marins. Mais Stratfor note aussi que bon nombre de ces matériels sont souvent obsolètes, et que l’état d’entraînement des forces nord-coréennes reste difficile à mesurer.

Bref, selon Bruce Klingner, l’ancien de la CIA qui a rédigé la note de la Heritage Foundation, « des frappes préemptives ne doivent être déclenchées qu’en cas de signe d’attaque imminente de la Corée du Nord ».

L’expert s’oppose par exemple à toute tentative de contrecarrer un tir d’essai de missile nord-coréen en tentant d’abattre l’engin sur son pas de tir, ou lorsqu’il est en vol.

« La plus prudente des démarches est de réserver une attaque préemptive pour une situation où la communauté du renseignement a des indices forts d’une imminente attaque nucléaire sur les États-Unis ou ses alliés », écrit-il.

Changement radical

C’est une réaction « inutile » et « perturbante », a jugé M. Tillerson.

Le responsable américain avait auparavant visité la Zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, l’un des secteurs les plus fortifiés du monde. Il s’est rendu dans la zone commune de sécurité de Panmunjom, gardée depuis la fin de la guerre de Corée (1950-53) par la Corée du Nord et le commandement de l’ONU dominé par les États-Unis.

Le Nord veut mettre au point un missile intercontinental balistique (ICBM) capable de porter le feu nucléaire sur le continent américain, ce qui ne laisse pas d’inquiéter Washington.

Pour les analystes, les commentaires de M. Tillerson sont peut-être le signe d’un bouleversement de la politique américaine.

« Il pourrait s’agir de rhétorique destinée à faire pression à la fois sur la Corée du Nord et la Chine mais au vu de l’atmosphère qui règne à Washington, on ne dirait pas que cela pas finir simplement avec des paroles », a estimé Choi Kang, analyste à l’Institut Asan des études politiques.

« Il va falloir attendre de voir jusqu’où ils veulent aller avec l’option militaire », a-t-il ajouté. « Mais ce qu’il veut montrer c’est que ça n’intéresse pas Washington de dialoguer avec la Corée du Nord ».

Daniel Pinkston, professeur à l’Université Troy de Séoul, a prévenu que le Nord ne resterait pas sans réagir en cas d’attaque, même si son armement est obsolète. « Ils se battront pour défendre leur pays s’ils sont attaqués » a-t-il estimé, ajoutant que « la dissuasion peut parfois échouer ».

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