La Russie mène le jeu en Syrie, Moscou et Damas allant jusqu’à secourir des alliés des Américains

Des combattants de l'alliance kurdo-arabe avancent vers le sud de la ville syrienne de Minbej, un fief du groupe État islamique (EI), le 23 juin 2016. (AFP/DELIL SOULEIMAN)
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Affrontements début mars 2017 entre les forces de l’opération turque Bouclier de l’Euphrate,d’une part, et les Forces démocratiques syriennes et les YPG kurdes d’autre part, sur le front à l’ouest de Minbej (Manbij) en Syrie. (Mena)

La Russie et le régime syrien sont en train d’envoyer des « convois humanitaires » dans une zone du nord de la Syrie tenue par des alliés des Américains, a indiqué vendredi le Pentagone.

Ces convois sont dirigés vers la ville de Minbej, tenue par les Forces démocratiques syriennes, une coalition arabo-kurde soutenue par les Américains.

« Nous savons que des convois humanitaires soutenus par les Russes et le régime syrien sont dirigés vers Minbej. Ils comprennent des véhicules blindés », a déclaré Jeff Davis, porte-parole du Pentagone.

Minbej est située à une trentaine de kilomètres de la frontière turque.

La ville a été reprise à l’EI par les Forces démocratiques syriennes (FDS) en août dernier, avec le soutien de conseillers militaires américains et des bombardements de la coalition.

Le porte-parole américain n’a pas commenté l’initiative de la Russie et du régime syrien.

L’EI pas encore éradiquée, les divers groupes recommencent à se faire la guerre

Mais la présence des convois semble servir les intérêts américains, car elle pourrait contribuer à dissuader la Turquie et ses alliés rebelles syriens d’attaquer les Forces démocratiques syriennes pour les chasser de la ville, comme ils ont en ont manifesté l’intention.

Tant les Turcs que les Forces démocratiques syriennes sont des alliés cruciaux pour les Américains.

L’ouverture d’un conflit armé entre les deux serait un coup terrible pour la politique américaine dans la région.

« Nous voudrons voir toutes les parties » présentes dans le nord de la Syrie en ce moment « chercher d’abord et avant tout à vaincre le groupe État islamique », a repris Jeff Davis.

Les Turcs persistent à considérer les YPG comme une organisation terroriste

Les Turcs estiment que les FDS ne sont qu’un paravent pour les milices kurdes YPG, qu’ils considèrent comme une organisation terroriste.

Mais les Américains voient au contraire les FDS comme leurs alliés les plus efficaces contre le groupe État islamique, et les plus à même de reprendre rapidement à l’EI la ville de Raqa, la capitale de facto des jihadistes.

Vendredi, un commandant militaire kurde des FDS a affirmé à l’AFP que les Turcs et les rebelles syriens avaient « violemment attaqué » les FDS près de Minbej, qui les ont repoussés.

Fin des discussions de Genève avec un « agenda clair »

Par ailleurs, sur le front diplomatique et politique, les discussions de Genève ont pris fin avec l’acceptation par les belligérants syriens d’un « agenda clair » incluant la gouvernance et la lutte contre le terrorisme, et l’ONU prévoit un nouveau rendez-vous en mars.

Après un peu plus d’une semaine de discussions difficiles, l’émissaire de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, a fait vendredi soir le bilan de ce quatrième round de négociations.

« Le train est prêt, il est en gare, les moteurs chauffent. Tout est prêt, il a juste besoin d’un accélérateur », a déclaré M. de Mistura.

« Je crois que nous avons à présent un agenda clair devant nous », a indiqué l’émissaire. « Nous avons discuté de procédure, mais nous avons aussi discuté de substance », a-t-il dit.

Ce diplomate chevronné, dont l’optimisme chronique bute depuis près de trois ans sur le du conflit syrien, a prévu de se rendre la semaine prochaine au Conseil de sécurité de l’ONU à New York.

Ensuite, a-t-il dit, « nous aurons Astana (…) pour consolider le cessez-le-feu, et puis à nouveau Genève », en mars.

La Russie, alliée de Damas, et la Turquie, soutien des rebelles, parrainent en effet depuis fin décembre un processus parallèle de négociation à Astana (Kazakhstan), centré sur les questions militaires.

Si huit jours de discussions à Genève n’ont pas permis d’avancée majeure, de tous petits pas ont été accomplis, et aucun des belligérants n’a pris le risque de claquer la porte.

Le médiateur de l’ONU a enchaîné les rendez-vous avec toutes les parties: la délégation du régime, celle du Haut comité des négociations (HCN, principale délégation de l’opposition), et les opposants proches de la Russie, le « Groupe du Caire » et le « Groupe de Moscou ».

Les pourparlers n’ont en effet pas permis d’entamer des discussions directes entre les belligérants. Les deux parties se sont simplement fait face lors de la cérémonie d’ouverture jeudi dernier, dans une ambiance polaire.

A l’issue des négociations, Bachar al-Jaafari, l’austère chef de la délégation du régime, s’est félicité samedi devant les journalistes « d’avoir pu imposer un ordre du jour rationnel et équilibré qui sert les intérêts du peuple syrien ».

Selon lui, « le thème principal, la lutte contre le terrorisme, a occupé 80% des discussions » alors que les trois autres point ont été effleurés ».

Quant au chef des négociateurs de l’opposition syrienne, Nasr al-Hariri, il a jugé cette session « plus positive ».

Terrorisme et transition politique

Les discussions ont essentiellement porté sur des questions d’agenda mais ont permis, pour la première fois, d’obtenir un « agenda clair » en quatre points, selon Staffan de Mistura.

Le gouvernement avait insisté à plusieurs reprises ces derniers jours sur sa volonté d’ajouter la lutte contre le terrorisme aux trois autres éléments prévus par l’émissaire avant le début des négociations, à savoir la gouvernance – thème flou pour évoquer une transition politique -, la Constitution, et les élections. Il a obtenu gain de cause.

Ces quatre sujets seront discutés « en parallèle », a assuré l’envoyé spécial, mais les questions de stratégie contre le terrorisme seront discutées à Genève tandis que la partie opérationnelle de la lutte contre le terrorisme sera abordée à Astana.

Pression russe

Les pourparlers de Genève visent à mettre fin à la guerre en Syrie, qui a fait plus de 310.000 morts et des millions de réfugiés alors que le conflit va entrer le 15 mars dans sa septième année.

Trois sessions de discussions en 2016 s’étaient soldées par un échec, en raison des violences sur le terrain et de l’insistance du régime à parler de terrorisme, quand l’opposition réclamait des discussions sur une transition politique.

Mais les positions se sont nuancées, sous l’influence de l’acteur majeur du dossier, Moscou. Présent à Genève pour le Conseil des droits de l’Homme, le ministre adjoint des Affaires étrangères russes, Guennadi Gatilov, a rencontré la délégation du régime, et, fait sans précédent, celle du HCN.

La Russie intervient militairement en Syrie depuis septembre 2015 et a permis au régime du président Bachar al-Assad de se renforcer sur le terrain. Elle tire aussi les ficelles sur le plan politique, en l’absence des Etats-Unis, dont le président Donald Trump n’a donné jusqu’à présent aucun signe d’implication dans la recherche d’un règlement du conflit syrien.

Et les pressions russes semblent avoir payé, puisque pour la première fois le régime a annoncé publiquement à Genève qu’il était prêt à discuter des trois thèmes politiques fixés par M. De Mistura.

La pression de Moscou s’est exercé aussi sur l’opposition. Jeudi, la porte-parole de la diplomatie russe a accusé le HCN de « saboter » le processus de Genève, intimant implicitement à l’opposition d’intégrer en son sein les représentants des groupes du Caire et de Moscou.