Les Canadiens partant faire le djihad, partie 2: Recrutement et réaction canadienne

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Des combattants du groupe État islamique. (Archives/Amnesty)

Lors de la présentation du dernier rapport du Service Canadien de Renseignement et de Sécurité (SCRS) couvrant les années 2014 à 2016 inclusivement, le directeur des services secrets canadiens, Michel Coulombe, disait être préoccupé par le fait que 60 extrémistes étaient rentrés au Canada et 180 ayant un lien avec le Canada sont restés actifs à l’étranger. Cette affirmation de la part du chef du SCRS ne va pas sans rappeler les préoccupations du commissaire européen pour la sécurité en octobre 2016 à propos du retour de djihadistes en Europe en cas de chute des principaux fiefs du groupe armé État Islamique, annonçant en même temps que «même un petit nombre (de djihadistes) représente une menace sérieuse, à laquelle nous devons nous préparer». En effet, ce sont aujourd’hui des ressortissants canadiens entraînés au combat qui rentrent au pays et qui risquent d’en «radicaliser d’autres, collecter des fonds et planifier des attaques au Canada».

Recrutement

Sans revenir sur le processus de radicalisation qui a poussé des dizaines de Canadiens à embrasser les idéologies les plus extrêmes, ce qui a déjà été expliqué de long en large à maintes reprises par la plupart des médias, nous nous concentrons plutôt ici, dans le cadre de notre dossier sur les combattants canadiens à l’étranger d’hier à aujourd’hui, sur les processus de recrutement facilitant concrètement le passage de ces extrémistes radicalisés des idées aux actes, du Canada au Moyen-Orient.

Facebook, Twitter et les réseaux sociaux

Le journaliste d’enquête Fabrice de Pierrebourg croit que ce qui frappe le plus à propos des méthodes de recrutement des groupes terroristes à notre époque, c’est leur utilisation des réseaux sociaux et des nouvelles technologies. Il explique dans son livre Djihad.ca, qu’«à travers ce djihad médiatique, diffusé sur toutes les plateformes de YouTube à Twitter, on glorifie les moudjahidin étrangers, on joue sur le registre de l’émotion, de l’exaltation, sur le sentiment d’entraide, la fratrie et la légitimité de la cause.»

La machine de recrutement de l’État Islamique a très bien compris toutes les possibilités que lui offrent les réseaux sociaux et mise ensuite sur le fait que les médias occidentaux traditionnels vont justement relayer l’information. C’est en cherchant à dénoncer cette stratégie de recrutement, sans s’en rendre compte et en tombant complètement dans le piège, que «des journalistes connus et reconnus font des passe-plats pour les vidéos de propagande sur Twitter ou Facebook, ‘validant’ ces messages par le simple fait de leur notoriété», explique l’ancien policier anti-terrorisme Stéphane Berthomet dans son livre La fabrique du djihad: Radicalisation et terrorisme au Canada.

Une fois que la propagande a fait son effet, il est possible de compléter le processus de recrutement à travers son ordinateur. Des pages Facebook sont ouvertes expressément pour encourager, puis aider des jeunes Occidentaux à se rendre en Irak et en Syrie pour rejoindre le groupe armé État Islamique. Des agents de l’État Islamique discutent avec les aspirant djihadistes par internet jusqu’au jour où un groupe soit prêt à passer en Syrie ou en Irak, alors tout le voyage est arrangé par les recruteurs, qui achètent les billets d’avion d’avance et donnent un numéro de téléphone à contacter une fois sur place pour être guidé et intégré dans les forces de l’État Islamique.

Recrutement en territoire canadien

En plus du recrutement par les réseaux sociaux, il est vraisemblable selon certaines sources que des recruteurs opéreraient directement en sol canadien. Ces recruteurs, Fabrice de Pierrebourg et Stéphane Berthomet les soupçonnent de se tenir dans certaines mosquées ou centres communautaires musulmans spécifiques prônant des visions de l’islam plus extrémistes.

Lors d’un témoignage devant le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, en décembre 2014, Ayaan Hirsi Ali, ex-membre des Frères musulmans expliqua que «vu de l’extérieur, pour le non-musulman, surtout à l’Ouest, où l’on croit en la liberté de religion et de conscience, il est tout à fait légitime de permettre aux nouveaux arrivants d’établir des réseaux d’écoles, de mosquées et de centres islamiques, car cela est conforme à nos libertés et nos droits, mais nous nous intéressons rarement au contenu de ce que l’on y prêche et promeut.» Il est en ce sens souvent suspecté que des recruteurs pourraient opérer dans les centres les plus radicaux afin d’encourager et d’aider de jeunes Canadiens à aller rejoindre l’État Islamique.

Rappelons par exemple le cas notable de ces nombreux jeunes Canadiens qui ont quitté ou ont été arrêtés juste avant de quitter le Canada par vagues tout au long de l’année 2015 pour aller rejoindre les rangs du groupe armé État Islamique et qui gravitaient avant leur départ autour de l’école islamique établie dans les locaux du Cégep de Maisonneuve à Montréal où un certain prédicateur connu comme extrémiste œuvrait à l’époque, mais qui a depuis été interdit par l’administration de l’établissement.

Le gouvernement réagit

À savoir s’il est illégal de partir se battre au Moyen-Orient, la réponse est claire: «Ça dépend aux côtés de qui on se bat. ‘Il n’est pas interdit de se joindre à des forces armées régulières; ce qui est interdit, c’est de se joindre à des groupes terroristes’, explique Michel Juneau-Katsuya, expert en sécurité nationale et renseignement.» La loi est claire, mais son application est difficile.

Il existe cependant deux moyens alternatifs afin d’aider les forces de l’ordre à arrêter des candidats terroristes Canadiens cherchant à quitter le pays pour se rendre auprès de l’État Islamique, et ce depuis plusieurs années, même avant que la loi sur l’enrôlement à l’étranger ne soit modifiée spécialement pour tenter d’enrayer les départs de combattants vers le Moyen-Orient.

Le premier moyen consiste en «le ‘refus de délivrance et révocation’ du passeport, une mesure discrétionnaire et purement administrative prévue dans le Décret sur les passeports canadiens» de 1981. Cette mesure permet donc de ne pas produire un passeport ou de révoquer le passeport de quelqu’un qui est jugé dangereux par le gouvernement canadien.

Le second moyen s’incarne dans la No-fly list: «Cette liste noire, mise sur pied en juin 2007 par le Canada, recense des noms de ‘suspects’ suggérés à l’origine par la GRC et le SCRS, mais dont l’inscription doit être validée en dernier ressort par le ministre de la Sécurité publique» , rendant le processus plutôt long et ardus.

Loi S-7

Malgré ces mesures déjà en place, le gouvernement Conservateur de Stephen Harper a jugé bon en 2013 de faire adopter un projet de loi dans la foulée des attentats du marathon de Boston pour renforcer le pouvoir des autorités pour lutter contre le terrorisme. La loi S-7 prévoit donc que «s’il y a des motifs raisonnables de croire qu’une personne détient des informations sur une infraction liée au terrorisme qui a été commise ou qui sera commise, la cour pourra forcer cette personne à comparaître.» Il est devenu aussi possible de faire comparaître une personne devant un juge afin de déterminer s’il est nécessaire de lui imposer des conditions raisonnables pour prévenir une activité terroriste.

Cette loi apporta également une modification au Code criminel, en ajoutant un article pour empêcher ceux qui sont en train de quitter ou ont l’intention de quitter le Canada pour commettre une action qui serait considérée comme terroriste si elle était commise au Canada, de le faire:

«Art. 83.191 Est coupable d’un acte criminel passible d’un emprisonnement maximal de quatorze ans quiconque quitte ou tente de quitter le Canada — ou monte ou tente de monter dans un moyen de transport dans l’intention de quitter le Canada — dans le but de commettre un acte à l’étranger qui, s’il était commis au Canada, constituerait l’infraction visée au paragraphe 83.19(1)»
Ceci englobe le fait de se joindre à un groupe terroriste reconnu comme tel par les autorités canadiennes, mais aussi la simple intention de le faire, et ce même si aucune action terroriste n’est commise par l’accusé.

Loi C-51

La loi antiterroriste C-51 proposée par le gouvernement conservateur en 2015 suite aux attentats d’Ottawa et de Saint-Jean-sur-Richelieu à la fin de 2014 modifia une douzaine de lois et le code criminel canadien afin de renforcer la sécurité au Canada.

Cette loi devait entre autre aider les autorités canadiennes à empêcher ceux qui voulaient aller rejoindre des groupes armés terroristes au Moyen-Orient en accordant plus de pouvoir au SCRS en lui permettant d’enquêter de manière plus poussée au Canada et à l’extérieur, en forçant les différentes agences du gouvernement à partager de l’information entre elles, en renforçant la liste noire d’interdiction de vols en l’étendant à ceux qui pourrait avoir l’intention de commettre une action terroriste, en renforçant les pouvoir de la GRC dans la détention préventive d’individus et en facilitant le retrait de la citoyenneté canadienne à un individu soupçonnés de vouloir commettre des actions terroristes.

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Bibliographie

– 45eNord.ca, « Au menu du dernier rapport annuel du SCRS: terrorisme et cybermenaces », en ligne : http://www.45enord.ca/2017/02/au-menu-du-dernier-rapport-annuel-du-scrs-terrorisme-et-cybermenaces/
– 45eNord.ca, « L’Europe craint le retour de djihadistes de Mossoul », en ligne : http://www.45enord.ca/2016/10/leurope-craint-le-retour-de-djihadistes-de-mossoul/
– BERTHOMET, Stéphane, La fabrique du djihad : Radicalisation et terrorisme au Canada, Montréal, Édito, 2015
– Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, « Combattre la menace terroriste au Canada : Rapport provisoire », Sénat, en ligne : http://www.parl.gc.ca/Content/SEN/Committee/412/secd/rep/rep18jul15-f.pdf
– La Presse Canadienne, « Le projet de loi antiterroriste C-51 est adopté aux Communes », Radio Canada, en ligne : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/politique/2015/05/06/006-projet-loi-antiterroriste-adopte-ottawa-harper.shtml
– PIERREBOURG, Fabrice de, Djihad.ca : loups solitaires, cellules dormantes et combattants, Montréal, Les Éditions La Presse, 2015
– Radio Canada, « Est-il illégal pour les Canadiens de se battre à l’étranger? », Radio Canada, en ligne : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/International/2014/07/28/012-canadiens-combattants-etrangers-djihad-loi-antiterroriste.shtml
– Radio Canada avec La Presse Canadienne : « Antiterrorisme : le projet de loi S-7 est adopté », Radio Canada, en ligne : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2013/04/24/006-projet-loi-s-7-adoption-lutte-terrorisme.shtml

Passionné d'histoire et de politique, Victor-Joël Couture est gradué du Collège militaire royal du Canada en Études militaires et stratégiques. Il a aussi complété une mineure en Études françaises et s'intéresse à l'actualité internationale et domestique.

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